L’éducation au développement durable

source : Comité 21

Auteur : Serge Antoine

 

                                                                                                             Serge ANTOINE[1]

Le développement durable ne se décrète pas. Ce n’est pas non plus un label à coller sur un bon produit. Sa définition [2] est  très ouverte ; elle se fait en marchant ; sa lisibilité est un  peu  celle de « L’Homme invisible » de Wells où le corps ne se perçoit qu’une fois revêtu de bandelettes. C’est sa mise en œuvre qui lui donne sa force.

Le développement durable est d’abord une démarche, un changement volontaire dans la culture habituelle du développement. Il n’y a pas, pour lui, de modèle tout fait. Il se taille « sur mesure ». Au plus, les pouvoirs publics peuvent-ils arroser les fleurs ou, mieux, lorsqu’ils sont intelligents, faire germer les graines car il  s’agit d’un fruit de la société civile où entreprises, associations, collectivités, professions, consommateurs se donnent la main.

C’est dire que l’éducation au développement durable est au cœur de sa  propagation et même de son mûrissement.

A la condition d’abord de ne pas en faire un objet de récitation. A la condition de multiplier les travaux pratiques. A la condition aussi – et c’est ce que nous examinerons ici – de bien identifier certains parcours qui, souvent, sont à l’inverse de ceux empruntés par l’éducation classique.

Mais au paravant, convenons que l’une des difficultés vient de ce que le développement durable est  souvent porté par ceux qui militent – ou ont milité – pour l’environnement.  Ce n’est, bien entendu, pas une tare mais  c’est sans doute, pour l’éducation, un handicap. L’environnement est, certes, une des composantes fortes du développement durable, et c’est une belle et utile porte d’entrée. Il ne s’agit donc pas de tourner la page. Mais le vrai défi est de recomposer le livre. Nous l’avons déjà dit au lendemain de la Conférence mondiale de Rio :[3] Ce serait une erreur ou une facilité que de prolonger l’énorme acquis de la pédagogie de de l’environnement par le simple ajout d’un volet social ou d’un volet économique.

 

Voyons, quelles sont donc les vertèbres spécifiques de l’éducation du développement durable ?

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le sens du temps

Parce qu’il est d’abord relais de génération, le développement durable doit s’appuyer sur une pédagogie du temps, du temps long, du temps-contenu. C’est une condition indispensable, mais c’est aussi, chacun le sait, l’une des grandes difficultés pour les jeunes que de saisir non la longueur mais la densité du temps. Ce n’est pas un sens que les jeunes cultivent aisément ; ils découvrent l’espace avec plus de facilité,. Mais la durée n’est pas leur instinct.

 

On peut avec les jeunes pousser le curseur de la prospective et les faire parler de 2050,  ou de 2100 puisque, dit-on, c’est leur avenir et non plus le nôtre. Mais la prospective, quand elle est entrevue, est, chez eux, de l’ordre de l’anticipation synchronique et de la futurologie. Que va-t-il se passer en 2050, en 2100 ? Or le vrai support du raisonnement pour le développement durable est  diachronique : l’évolution par effets d’entraînement en  est un ressort. Que va-t-il se passer en chaîne si je modifie telle donnée ? Combien de temps après ? Quel histeresis ? Le jeune, quand il évoque l’avenir, le fait comme un saut.

Plus difficile encore est, pour lui, de relier le futur et le passé ; la rétrospective n’est pas à sa portée et les références au monde, même s’il change de plus en plus vite  ne sont pas dans l’univers familier qui peut faire appel à sa perception..

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Le risque

Deuxième vecteur, deuxième difficulté : l’indispensable apprentissage  du risque. Dans un monde sécuritaire qui aspire de plus en plus à un modèle de « risque zéro », la pédagogie devient de plus en plus difficile. Des guerres sans pertes humaines , des préventions impossibles de pollution zéro, des accidents à éviter, des épidémies conjurées par la vaccination. La réintroduction du risque dans l’éducation ne peut se faire que si l’on donne plus de poids aux confrontations, aux contradictions, aux conflits et qu’on rejette l’angélisme d’un monde meilleur. Il n’y a pas d’énergie douce : elles sont toutes polluantes, d’une manière ou d’une autre. Il faut éviter d’enseigner le monde à la manière d’un bonbel pasteurisé. C’est pourtant le premier fromage qu’aiment les enfants.

 

Certes il ne faut pas tout darwiniser par plaisir mais il n’est pas simple de faire comprendre qu’il faut, hélas, choisir entre les risques. L’avènement mal digéré du « principe de précaution » n’est pas un bon auxiliaire alors qu’on devrait davantage cultiver « le principe de responsabilité » dont la Conférence de Rio en 1992 a pourtant souligné la vertu, se substituant au « principe de souveraineté » encore très présent, vingt ans avant, lors de la Conférence de Stockholm sur l’environnement.

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L’apprentissage de la vie

Faut-il aussi rappeler que la place faite au vivant et à l’enseignement de la vie est un vecteur essentiel de l’éducation au développement durable. Avec ce qu’elle comporte de germiné, d’inattendu et, pour une part, de non programmé.  La place doit être faite à l’aléatoire et à la riche déperdition des graines.

« Développement viable » disent les Canadiens plutôt que « développement durable ». Développement de la vie porté par un humus à fertiliser, une fertilisation qui est bien la clef de la « soutenabilité ». « Sustainable » est meilleur que « durable ». D’ailleurs que n’écoute-t-on, avant d’adopter sans  broncher l’anglicisme des conférences internationales, le bon vieux français si prémonitoire : l’édit royal de Brunoy de 1347 qui recommandait « qu’on limite l’exploitation des forêts à ce qu’elles puissent perpétuellement se soutenir en bon état ».

 

L’enseignement d’aujourd’hui fait trop peu de place à la vie. C’est pourtant une des conditions d’une vraie culture du développement durable.

 

Le patrimoine : une dimension-clef 

 

Le patrimoine est, bien sûr, lui aussi, au cœur de la notion de développement durable. Or  lui, non plus, n’est pas dans les réflexes habituels.  Il est trop assimilé à l’avoir possédé par l’aïeul quand il s’agit de transmission aux générations futures.

On est ici face à un véritable manque dans l’éventail des instruments dont nos sociétés se sont dotées pour  percevoir leur logique. L’un de ces instruments est la comptabilité patrimoniale. Or elle est encore embryonnaire [4]. Et pourtant c’est elle seule qui peut chiffrer  le qualitatif à peine effleuré à grands traits par les comptes  actuels. La comptabilité patrimoniale est attendue comme le messie pour dépasser la comptabilité  deniers qui, au XVIIIe siècle, s’est acharnée à affiner l’immédiateté des comptes d’exploitation.. Or elle ne nous nous permet pas d’appréhender toutes les dimensions du capital naturel et humain à transmettre. La comptabilité patrimoniale gagnerait à être apprise à l’école pour permettre, un jour, à celle-ci de pousser convenablement dans la société trop adulte.

 

L’approche patrimoniale apporte aux générations présentes la perception du renouvelable et du non renouvelable, de plus en plus essentielle dans la gestion des ressources, la mise en valeur des gisements que peuvent valoriser des politiques de maîtrise ou de recyclage. Elle fait comprendre aussi que l’attention portée à l’équipement ou à l’investissement doit se doubler par une plus grande attention au renouvellement, à l’entretien et à la gestion tout court. Elle peut permettre d’identifier les équipements inutiles ou les suréquipements dans des sociétés trop enclines à chercher, par l’artefact nouveau, des réponses aux problèmes.

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La protection et le changement.

Parce qu’il s’agit de transmettre un patrimoine (intact ?) aux générations futures, le développement en plus, qualifié de « durable », apparaît sous un jour à priori conservationniste que renforce encore le poids du souci de la protection de l’environnement. Ce serait une grave erreur que d’accréditer l’idée que le développement durable est  « protecteur ». Bien sûr, il se doit de souscrire à la conservation au sens intelligent du terme lorsqu’en particulier, l’irréversible est en jeu. Mais il doit aussi faire appel à l’innovation, aux modèles alternatifs, aux nouvelles technologies, au changement. N’ayons pas peur de le dire, le développement durable est  changement. La pédagogie doit insister sur cette dimension, plutôt que de décliner – ce qui est plus facile à expliquer – la protection ; elle doit faire appel à des décisions nouvelles, des options à risques, des références d’anticipation résolument tournées vers l’avenir.

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Le systémique

Une autre dimension tout à fait indispensable à une bonne éducation du développement durable est la vertu du « systémique ». Or et elle est très exceptionnelle dans l’éducation, en tout cas en France, où l’on caresse l’agrégation mais pas de la manière où on doit l’entendre ici.

Le développement durable est – chacun finit par le savoir- d’une convenable lecture élargie à l’économie, au social, à l’environnemental. Le premier effort consiste non à l’admettre mais à aller plus loin dans le combinatoire au delà d’une trop facile  une énumération ou d’une juxtaposition. Il n’est pas suffisant de dresser une check-list où l’on trouvera après, heureusement, la problématique de la pauvreté ou celle de l’emploi. Mais il faut effectivement croiser davantage ce qui est plus que des éléments. C’est dire qu’on doit aller bien au-delà du réflexe analyste d’une bonne classification. L’analyse systémique, la globalisation sont des exercices absolument nécessaires et, qui plus est, en prospective et, en tout cas en dynamique évolutive ; le développement durable n’est pas un état, il est un devenir.

A cette fin, la première précaution consiste à choisir les bonnes  frontières  [5] et à rechercher les enchaînements organiques, les interfaces, les filières. Il me plaît à rappeler le réflexe de ceux qui pratiquent l’initiation au bois où l’on se contente d’emmener les élèves en forêt alors qu’il faudrait leur faire comprendre tout le cycle de l’abattage, du sciage, de la transformation, du transport, de la consommation, du recyclage. C’est à dire, la pédagogie de la filière qui  fait saisir des problèmes du développement durable  au  delà de la seule pédagogie de la nature.

 

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Le jeu des acteurs.

Autre point : L’éducation traditionnelle n’a pas l’habitude quand elle parle de mécanismes, de l’embarrasser du jeu des acteurs. Elle présente le plat cuisiné en occultant le cuisinier.

Ce fut un grand mérite du Sommet de Rio en 1992 d’avoir, alors qu’il s’agissait  d’ une Conférence mondiale des nations (unies), mis en plein jour ceux que les anglo-saxons ont appelé les « major groups », qui forment ce que nous qualifions de « société civile ».  Cette reconnaissance n’est pas seulement un signe de politesse : elle est essentielle pour comprendre le rôle des différents partenaires que sont les entreprises, les associations, les collectivités, les consommateurs, les agriculteurs. Tous sont à la table du développement durable mais il faut voir comment les mettre davantage dans la course ; et de penser à ceux qui sont trop souvent hors jeu : c’est le cas, par exemple, des consommateurs et de leurs associations.

 

Sans expliquer le rôle moteur des acteurs comment expliquerait-on l’utilité de la participation ou de la transparence, concepts de choix pour l’éducation ? Ce sont des points de passage obligés du développement durable et non des déclinaisons de la vertu démocratique. La société civile a besoin de la transparence et de la participation pour que le développement durable prenne la route. Les acteurs doivent être au cœur de cette éducation ; il faut bien décrire leur  pouvoir d’intervention dans la préparation des choix dans la formulation du consensus.  Ce consensus etait d’ailleurs bien présent à Rio[6] comme l’essentiel de l’agenda 21 local.

Sans un jeu nourri d’acteurs, le développement durable n’est qu’un masque.

Mais le jeu ne s’arrête pas au consensus. Le « suivi » est souvent plus important que le coup d’envoi. Le développement durable est fait d’une continuité que l’éducation classique a trop tendance à occulter ou à sub-découper. L’après vente est une attention aussi décisive que la vente. On ne l’enseigne pas assez. Il faut donc  tout faire pour identifier le rôle des acteurs  et leur intervention  le plus en amont possible mais  aussi en aval dans un réel « suivi ». C’est dire l’importance des « indicateurs » du développement durable qui ne sont pas là pour la beauté des statistiques, pour l’enregistrement des bilans ou pour la mesure du passé. Ce sont des outils indispensables.

 

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La multicitoyenneté

Un autre « pont aux ânes » de l’apprentissage du développement durable est celui de la compréhension de la pluralité des mondes et de l’échelle à laquelle on travaille. Cette échelle est bien souvent, pour l’environnement, le petit pays de proximité. Et c’est bien ainsi car l’environnement ne se comprend que bien encadré dans l’échelle de perception directe. C’est indispensable à l’âge d’une communication qui met chacun en relation avec les antipodes, d’une manière apatride à en perdre ses racines. Mais il est nécessaire aussi de se référer à d’autres échelles : celle des continents, celle des régions institutionnelles comme l’Europe ou celle plus transversales des « éco régions » comme la Méditerranée, L’enseignement doit faire comprendre cette nécessité des échelles multiples. Mais inconsciemment, et influencé par les institutionnalistes, ne construit-il pas son architecture en forme de structures gigognes ? Un peu à la manière des poupées russes que tout enfant a reçu en cadeau. Cette conception du monde gigogne qui s’emboîte  est pourtant fausse et conduit à beaucoup de démissions. On entend souvent les maires dire : « nous pouvons nous occuper des déchets : c’est à l’ONU de s’occuper des climats ». Non ! C’est pourquoi l’apprentissage de la multi-citoyenneté est vital.Trois fois plutôt qu’une.  Etre en même temps citoyen de son pays et citoyen de la planète. En ce sens, comment par exemple ne pas mesurer l’intérêt de démarches qui mobilisent plusieurs échelles : par exemple, promouvoir des programmes municipaux de lutte contre l’effet de serre[7].

 

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L’éducation des incertitudes

Enfin  – mais  ne faudrait-il pas le mettre en tête de tout enseignement – le développement durable appelle la modestie ; son éducation aussi. Il doit faire apparaître autant d’incertitudes que de certitudes. C’est d’ailleurs la meilleure manière de faire participer les jeunes que celui de bien montrer que les équations ont beaucoup d’inconnues et que les non connaissances doivent prendre leur place dans l’enseignement des connaissances. Si l’on veut mettre en route un vrai développement durable qui est de l’ordre de l’alternatif, ne faut-il pas arrêter de privilégier le tendanciel ?


[1]    Serge Antoine est actuellement membre de la Commission Méditerranée du Développement Durable qui regroupe 20 États et 15 ONG. Il est président d’honneur du Comité 21 (comité français pour l’environnement et le développement durable) qu’il a fondé en 1994. On lui doit aussi d’être à l’origine de la création de la Datar en 1962, du Ministère de l’Environnement en 1971 et d’avoir été l’un des artisans des régions françaises et des parcs naturels régionaux.

[2]    Rappelons que le concept est né sous le vocabulaire « d’éco-développement » lors de la réunion de Founex en 1971 organisée par Maurice Strong à laquelle participaient  des économistes du Nord et du Sud : par exemple Gammani Correa, Mabharb Hack, Samir Amin, Marc Nerfin, Ignacy Sachs, Serge Antoine…  Plutôt que de réciter celle résumée du Rapport de la Commission mondiale présidée par Mme Grunstland en 1987 nous préférons celle-ci : « le développement durable c’est formuler, faire connaître et mettre en œuvre des choix à la fois économiques, sociaux et écologiques assurant, par l’investissement et la gestion,

  • le renouvellement des ressources et des activités,
  • la protection des milieux et du vivant
  • l’épanouissement sociétal et l’équité sociale,

avec la peine participation des habitants et la référence constante aux générations futures à qui le patrimoine est légué »

[3]  Serge Antoine, Martine Barrère, Geneviève Verbrugge, « La planète terre entre nos mains », La Documentation Française, 442 p., Paris 1994..  Voir le chapitre sur l’enseignement p. 158 écrit par la Ligue de l’enseignement : M. Daniel Lebioda.

[4] Elle a été lancée en France lors d’un groupe de travail que j’avais mis en place avec le Ministère des Finances (direction du Trésor) en 1971 puis reprise dans un comité présidé par M. Claude Gruson, Inspecteur Général des Finances et ancien directeur général de l’INSEE.

[5]  prenons une expression de la vie courante : ne pas découper un poulet comme on le fait parfois en tranches avec un « gefluegel sheere ».

[6] Le chapitre 28 sur les agendas 21 locaux tel que publié à Rio et le consensus des populations en tête de l’exercice.

[7] Ce vecteur a été proposé lors d’une réunion en septembre 2001 à Beyrouth à l’initiative d’une association libanaise.

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L’évolution de la notion d’aménagement du territoire

 

Source :Recherche Sociale, mars avril 1968, in L’aménagement du territoire, un pari pour la France, pp.4-7

Auteur : Antoine Serge,

Si l’histoire des peuples ne souffre aucune discontinuité, l’aménagement du Territoire est aussi ancien que le pouvoir des hommes sur leur environnement. Le défrichement des forêts françaises décrit par Marc Bloch est un acte d’aménagement du Territoire.

Plus près de nous et pour prendre encore un exemple français, les grands exploits de Vauban, créateur de villes, l’assèchement des marais, les travaux du duc de Lorraine constituent des actes d’aménagement du Territoire.

S’appuyant sur l’universalité du droit, et la lutte contre les exceptions, la Révolution française puis Napoléon instaurèrent un « système’» administratif et politique où la géographie et la modulation des actions localisées avait un relent de passéisme. Pourtant, l’oubli de la géographie au XIX· siècle avait d’autres causes et d’autres aspects. Pendant – que nos industrieux ancêtres construisaient 1500 kms de chemin de fer par an; et perçaient des isthmes continentaux, le paradoxe vent que ces grands actes inscrits sur le sol se déroulent à une époque où la pensée rationnelle fait abstraction de la réalité charnelle, du terrain, du lieu. L’ « homo oeconomicus» n’a pas de dimension territoriale et le moteur du profit des grandes sociétés comme l’action de l’administration centrale – oh combien centralisée! ­ relèguent le territoire parmi l’accessoire quand il n’est pas oublié. Quant aux collectivités locales, largement en tutelle, elles entretiennent leur patrimoine sans notion de prospective et sans politique économique sur leur environnement.

C’est à peu près au même moment, qu’ici ou là, entre 1935 et 1950, réapparaît cette prise en considération des données territoriales dans l’action des hommes et notamment de celle des pouvoirs publics. La manière dont cette  en considération s’effectue est naturellement différente de pays à pays selon les problèmes majeurs que ceux-ci se posent. . – C’est au moment de la crise américaine que l’administration fédérale de Roosevelt aux Etats-Unis met en place entre plusieurs Etats une organisation de développement concerté et de grands travaux de relance dans la Tennessee VaIley.

-En Grande-Bretagne avant guerre une commission royale britannique mesure les « depressed areas » où le chômage est structurellement élevé propose des mesures de décentralisation.

– La France dans les années 35 décentralise à Toulouse les industries aéronautiques pour éviter au plan stratégique, une concentration  excessive à Paris.

– Pendant le même temps, à une autre échelle, l’Union Soviétique transfère et développe au delà de l’Oural des « combinats industriels » qui lui seront d’une grande utilité lorsque l’invasion allemande annihilera ses productions de l’Ouest.

-Aux Pays-Bas, l’élaboration d’un programme de nouveaux polders sur le Zuydersee se prépare avec  un souci d’aménagement global.

Voilà quelques exemples de la manière dont l’aménagement du Territoire apparaît avant la deuxième guerre mondiale. Après la deuxième guerre mondiale, de nouvelles étapes sont franchies. En France, J.F. Gravier alerte avec Paris et le désert français, l’opinion sur la croissance excessive de Paris et de la région, ce qui constitue encore aujourd’hui un des leitmotiv de la politique de décentralisation. Au moment où des options doivent être prises pour la reconstruction du pays M. Claudius-Petit, ministre chargé de l’urbanisme et du logement, se rend compte que les choix doivent être pris dans le cadré d’une politique d’aménagement du Territoire (au delà des périmètres urbains) où l’industrie, l’agriculture, les communications sont étudiées avec un souci de « géographie volontaire ».

L’aménagement du Territoire peu à peu trouve sa place dans une double évolution. D’une part au thème saint-simonien de l’industrialisation qui accapare l’attention et les moyens de 1950 à 1960 s’ajoutent d’autres préoccupations: hiérarchisation urbaine, infrastructures de transports, politique culturelle, décentralisation tertiaire. Peu à peu, à l’instar du Plan de modernisation articulé après la guerre sur un ou deux secteurs clefs, l’aménagement devient global. D’autre part et de ce fait même, en tant qu’institution, il se hausse au niveau interministériel, nous des liens très étroits avec le Commissariat du Plan qui relève du Premier Ministre et suscite la création en 1963 d’une Délégation directement rattachée au Premier Ministre pour donner les impulsions nécessaires (la DATAR).

Ces institutions tendent d’autant mieux à embrayer sur la réalité du pays qu’entre 1956 et 1964 se mettent en place des structures régionales. Les 21 régions, d’abord liées exclusivement à la préparation du Plan, deviennent les cadres d’une orientation encore timide, il est vrai, de l’action régionale. Dans le même temps, apparaît une manière de consultation avec les CODER partiellement élues et qui relaient au plan de la représentation les comités d’expansion dont la mission d’animation s’affirme. La Grande-Bretagne effectue sous nos yeux la même innovation dans des termes identiques Sur bien des points.

Les instruments sont en place et le pays apprend à s’en servir, à les améliorer, à les utiliser, parfois à les contester. La dimension régionale prend peu à peu sa place. De nombreuses organisations professionnelles, syndicales, politiques prennent en compte les dimensions de la région. Le Plan (le V· en particulier et le VIe déjà) s’attache à ce que l’on appelle la régionalisation. Le budget de l’Etat, lui même si centralisé dans sa conception, devient depuis 1964 – et sur initiative parlementaire – un outil d’observation et de répartition territoriale des équipements. Dernier exemple, l’action agricole et rurale prend depuis 1967 une dimension géographique plus accusée avec la création de zones de rénovation rurale couvrant plusieurs régions.

L’indifférenciation de l’action des pouvoirs publics cède la place à une modulation plus grande dans une perspective géographique.

Je ne voudrais pas décrire la situation actuelle que chacun connaît ou peut connaître mais souligner deux évolutions qui à mon sens sont susceptibles de marquer demain l’aménagement du Territoire.

La première est, avec l’ouverture du marché commun notamment, le changement d’esprit qui peu à peu s’instaure sans que l’on s’en rende compte dans notre pays. Préoccupés jusqu’à l’excès par les cadres institutionnels et surtout inquiets de la « répartition des équipements en vue d’un meilleur équilibre », certains responsables se rendent compte maintenant que cette approche de la planification et de l’action régionale par le « contenant ». fait trop peu de place à celle du « contenu ».

Sans doute, les mutations institutionnelles sont-elles encore d’actualité et une vraie réforme communale doit être attendue pour donner en France à l’action régionale son véritable sens. Sans doute une ordonnance plus rigoureuse encore de certains « équipements structurants » est-elle indispensable et l’on peut s’attendre, dans le domaine des transports, de la recherche, de l’université par exemple, à voir mieux définis des sortes de « schémas directeurs » à l’échelle du pays. Mais la concentration de l’intérêt sur les équipements et en particulier sur les équipements publics conduit à une connaissance insuffisante du développement régional au sens où le « contenu » économique ou culturel s’exerce dans un milieu environnant. Aussi les métropoles d’équilibre ne prendront chair dans la vie du pays par les seuls schémas directeurs de leurs structures: des actions clefs son~ nécessaires pour créer un véritable milieu « autodéveloppant » et fertile.

Ainsi, pour de grandes régions, l’analyse s’attache maintenant à donner du « corps », moins aux vocations régionales (le mot est trop lié à la fixité d’un destin), qu’aux directions clefs que doit prendre une économie pour s’affirmer. Il ne s’agit pas, bien entendu, à l’heure où les échanges interrégionaux et les solidarités s’accroissent, de mettre en avant ces conditions d’un nouvel automatisme, mais de donner aux régions les moyens de participer à leur place au développement général sans la permanence d’une mendicité que l’on qualifie d’assistance. Cette mutation dans la conception même de l’action régionale peut conduire à la fois à renouveler la figure des responsables publics et à associer davantage aux efforts les responsables de secteurs publics ou privés (entreprises, syndicats, universités, par exemple) aux impulsions de l’action régionale. Il peut aussi conduire l’approche globale à être moins égalitariste: certaines régions pourront avoir des projets dont le total national pourrait être supérieur au 100 de la moyenne française. Au raisonnement par répartition successive et « enveloppes » et dont l’allure est quelquefois passive peut se substituer une action plus motrice, plus concurrente, plus imaginative.

La deuxième dimension de l’évolution provient de ce que l’aménagement va à la fois s’intéresser davantage au très court terme et au très long terme.

Au très court terme d’abord par une connaissance plus instantanée des évolutions. L’informatique, les moyens de l’électronique, la naissance d’outils tels que les observatoires régionaux vont permettre un véritable « tableau de bord » dont jusqu’ici personne n’a disposé.

La température de l’activité d’une région pourra plus rapidement. Et c’est ainsi avec des délais plus restreints que des actions pourront en particulier pour les conversions industrielles et les mesures directement liées à l’emploi. Une région sera d’autant plus intéressée par l’aménagement du Territoire qu’elle verra des actions entreprises sur le vif.

Plus ouvert au court terme, l’aménagement du Territoire prend conscience de la nécessité de prendre en compte le long terme. Le très long terme d’une génération qui signifie, en effet, pour une anticipation de 5 ou 10 ans dans un domaine comme celui de la géographie dont les mutations s’effectuent avec peine sur 50 ans. La localisation urbaine, l’implantation des grands pôles, les réservations de sites, l’infrastructure des transports – ne parlons pas de nos forêts – sont des faits dont la rigidité est telle que nous devons en accepter les conséquences sur plusieurs générations. Prévoir pour 1985 et même l’an 2000 est prévision trop proche et déjà les horizons 2020 et 2050 sont des exercices indispensables.

La difficulté réside ici dans le sens très différent que prend un horizon déterminé selon les secteurs: l’an 2000 est trop long pour l’informatique, la politique industrielle, l’enseignement ou les loisirs. Il est trop court déjà pour l’énergie ou l’économie forestière par exemple. Il est aussi difficile dans ces conditions de préparer une action efficace que ne le serait le premier médecin des hommes qui ne connaîtrait l’évolution que de quelques organes. Et pourtant il faut bien s’attacher à progresser ici. Avec modestie mais aussi grâce à une discipline intellectuelle serrée et à des moyens modernes (le recours à l’ordinateur est essentiel ainsi qu’à des méthodes de simulation et de calculs de choix), la prospective peut ici porter ses fruits: elle peut permettre à la société, pour une fois en avance sur les faits, de proposer elle-même son destin, d’effectuer ses choix et de parfois les faire expérimenter à temps.

Il va sans dire que cette ouverture bien comprise sur le très long terme n’est pas une fuite en avant: au contraire, elle va modifier l’attitude même que l’on peut avoir à l’égard d’instruments aussi récents par exemple que ne le sont la planification ou l’urbanisme. Ainsi une réflexion doit peu à peu amener notre administration à mesurer mieux l’échelonnement de ses décisions ou de ses engagements. Les options prises pour Paris, en ce moment même pour les Halles, les villes nouvelles par exemple risquent de déterminer pour 30 ou 40 ans l’avenir et les crédits dans certains domaines.

Aussi cette mutation exigera-t-elle dans les choix une meilleure information de la société elle-même, une meilleure participation aux décisions d’optimisation, et, à l’échelon politique supérieur, l’examen à l’échelon le plus élevé, de décisions murement réfléchies. Peu à peu, l’on devra s’orienter vers la dotation du « schéma directeur de la France » » Ce qui n’aurait été, il Y a 20 ou même 1 0 ans, que dessin peut commencer aujourd’hui à affirmer l’autorité d’une société sur le sens d’une évolution qu’elle aura contribué à choisir. C’est ici où le temps et la géographie acquièrent le véritable sens de leur dialogue.

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La qualité de la vie

Source : Reflets essec, n°122, 3 pages(39206), 1975

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Une interview de M. Serge ANTOINE

« Monsieur Serge Antoine est au Ministère de la Qualité de la Vie le Secrétaire Général du Haut Comité de l’Environnement ». Par sa connaissance particulièrement approfondie des problèmes de l’environnement et la perspective très large qu’il leur donne, il est considéré en quelque sorte comme un « doctrinaire » de la Qualité de la Vie.

Robert Crouzet et Jean Daniel Colom sont allés l’interroger …

Nous tenons à dire combien les concours que nous avons trouvés auprès du Ministère de la Qualité de la Vie nous ont été précieux pour la réalisation de ce « Reflets ». Nous tenons particulièrement à remercier Monsieur Alain Terrail qui nous a assuré la coopération des différents départements du ministère, Monsieur Serge Antoine qui a bien voulu répondre à nos questions avec le talent que nos lecteurs apprécieront. Monsieur Seguin du Cabinet du Ministre et Monsieur le Ministre lui-même qui a bien voulu préfacer ce numéro ce dont nous le remercions très vivement.

 

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Q. – Et d’abord qu’est-ce que la Qualité de la Vie?

R. – y a-t-il vraiment une réponse objective ? En tout cas, le Ministère qui a ce nom souhaite garder à cette qualité de vie de chacun sa pleine subjectivité. Le Ministère n’est pas un ministère du bonheur et ne veut pas l’être.

Tout ce que peuvent faire les pouvoirs publics, c’est de jouer sur le « cadre de vie », c’est-à-dire sur les conditions dans lesquelles une qualité de vie meilleure peut éclore ou s’améliorer en fonction des besoins et, mieux, des aspirations des habitants. Mais même pour le cadre de vie on doit faire la part d’une grande subjectivité. Les habitants ne peuvent se contenter de dire: « faites-nous un bon urbanisme, un bon habitat et nous ferons le reste ». Dans les faits, même le cadre de vie doit être réalisé avec l’habitant en fonction de ses besoins et de son psychisme.

La notion de « qualité de vie », comme toute la sémantique de ce type, est d’ailleurs née de la société comme un moyen pour elle de s’exprimer; comme l’environnement, ou l’aménagement du territoire. Nos sociétés secrètent des mots pour lutter contre les contraintes de plus en plus « désappropriantes » de la vie individuelle ou collective. Puis les mots s’institutionnalisent. Comme l’aménagement du territoire qui n’était qu’une idée lorsque dans les années 45, Jean-François Gravier éditait son livre « Paris et le désert français ». L’environnement, quant à lui, est un mot qui nous vient des Etats-Unis mais qui résulte d’une crise de croissance de la société américaine, de la société japonaise aussi. Puis l’Europe dans les années 70 et, grâce à la conférence mondiale de Stockholm en 1972, le Tiers Monde ont adopté ce mot pour formuler une part de leurs aspirations.

La notion de qualité de vie a été largement diffusée dans les instances internationales dès 1972 et elle s’est manifestée en France en 1973, dès avant la guerre du Kippour. La crise du pétrole ne l’a pas choquée. Que traduit-elle? Une répulsion subconsciente à la tendance mécaniste d’un progrès linéaire. Le rejet d’une croissance pipée par le PNB (produit national brut) définie comme un amas de biens. Et surtout une aspiration que certains ont qualifiée de romantique mais qui est, au fond, dans « l’économie des profondeurs », (comme l’a appelé Drouin) un élément de vitalité des sociétés. De sociétés qui sont à la recherche de quelque chose qui n’est pas trop défini. Faut-il définir d’ailleurs cet indéfinissable? Je pense qu’il est utile d’analyser l’aspiration, mais sans la bloquer ou la cadastrer. La Qualité de la Vie n’a pas à être définie d’un seul coup; elle peut l’être chemin faisant « en marchant ». Il est bon, par exemple, que l’on interroge les habitants sur la ville, sur les vacances, sur la sécurité pour voir ce qu’ils veulent réellement ou au moins disent ce qu’ils veulent. Et au-delà des sondages très superficiels où devrait promouvoir plus d’expérimentations en vraie grandeur. Faire naître une société plus expérimentale. C’est ainsi qu’on aura petit à petit, par touche, des éléments vécus de qualité de vie. Il est évident que l’analyse ne doit pas être fixiste ; je ne crois pas à la stabilité de la Qualité de la Vie; elle est évolution, conscience du devenir. La politique de la Qualité de la Vie doit s’entendre comme un processus d’évolution dans une « subjectivation » de la société par rapport à son passé et surtout par rapport à son devenir; et cela aussi bien en termes de vie individuelle qu’en termes de vie collective (les deux étant importants). Je crois que l’aspiration à la Qualité de la Vie est, bien sûr, individuelle; elle doit rester personnelle. Mais il y a la dimension de la vie collective qui, elle aussi, demande à être plus qualitative. Les pouvoirs peuvent, en tout cas, beaucoup pour la favoriser.

Q. – Le Ministère de la Qualité de la Vie existe depuis maintenant 16 mois. Il a pris la succession du ministère de l’environnement; pour le français moyen, l’homme de la rue, quels changements ces ministères ont-ils pu apporter ou alors dans quel délai pouvez-vous prétendre changer la vie?

R. – Rien, en ce domaine, ne se fait en un jour. On a parlé de « guerre de 30 ans » pour les batailles de l’environnement: il en est de même pour la Qualité de la Vie. On ne transforme pas la vie avec un bâton magique, il faut beaucoup de temps pour retransformer une ville (non pas son visage, mais sa réponse à la vie quotidienne). Cela veut dire, comme le disait Liautey, qu’il faut s’en occuper tout de suite. A partir du moment où quelque chose demande 30 ans, cela veut dire qu’il ne faut pas attendre 30 ans pour s’en occuper. Je suis fondamentalement contre une vision du futurologue qui consiste uniquement à définir ce que sera l’avenir dans 30 ans. L’avenir, c’est ce qui se passe entre maintenant et 30 ans: il sera notamment fonction des actions qui sont menées pour transformer cet avenir, si possible le plus rapidement. On ne vit pas que de « surlendemains », on vit d’aujourd’hui et de l’obstination des actions de Qualité de Vie qu’il faudra mener pendant 30 ans.

Voilà la réponse à votre deuxième question. Quant à la première, celle des actions déjà engagées par les pouvoirs publics en France depuis 3 ans, je vous dirai simplement qu’en 1975, six textes de loi ont été présentés par le Ministère de la Qualité de la Vie qui a à peine un an d’âge: c’est remarquable. Surtout si l’on sait que, parmi eux, il y a, par exemple, la loi sur les déchets qui sera aussi essentielle que la loi française sur l’eau, votée à l’unanimité en 1964 par le Parlement.

Or, précisément revenons-en au délai de réponse; les agences de bassin, le système de lutte contre la pollution de l’eau qui est aujourd’hui en place et en plein fonctionnement auront mis 10 ans à exister. Les actions visibles, c’est 10 ans après seulement. Les pêcheurs qui savent qu’un certain nombre de rivières se reconquièrent, commencent maintenant seulement à reprendre espoir.

C’est le meilleur test que celui du bout de la chaîne, mais la reconquête est seulement enclenchée. Cela signifie qu’il y a encore à redoubler d’efforts. Et puis, nous avons des batailles qui sont devant nous: la bataille des océans est à peine entamée, et si nous ne la gagnons pas nous perdrons le Monde; la bataille de la Méditerranée est encore à décider, elle est loin d’être purement française. Pour ce qui est de notre littoral français, nous n’aurons probablement de résultat sérieux, au niveau de l’assainissement, que dans une dizaine d’années. L’action d’un ministère ne se traduit donc pas immédiatement au bout de la chaîne. De plus, trop de français, très centralistes de nature, pensent que toutes leurs affaires se traitent à Paris dans l’administration centrale. La partie visible de la Qualité de la Vie, ce sont les collectivités locales qui s’y engagent. Et croyez-moi, le progrès est très sensible depuis 10 ans. Les maires sont les vrais fantassins de l’environnement, avec les responsables d’associations.

Encore un mot sur l’action du Ministère; dans le travail d’un ministère, outre le travail législatif, il y a des actions directes: elles sont rares parce que ce n’est pas le métier de l’administration centrale; mais il y a aussi ce qui peut être fait pour changer les « règles du jeu ». Par exemple, au travers des concertations avec des collectivités locales ou avec des responsables du secteur économique.

Avec des collectivités locales, ce qui a été le plus sympathique dans l’action de plusieurs Ministères des dernières années, ça a été les accords passés avec des mairies, des contrats de « villes moyennes » dans lesquelles le qualitatif est introduit dans les relations de financement « contractuelles entre Etat et collectivités ». On a pu ainsi financer des réaménagements de places, des conservations de monuments dans le site; pas simplement des opérations ponctuelles d’équipements mais bien un ensemble intégré dans lequel le piéton, le cycliste, retrouvent, par exemple, des cheminements perdus. Et cela par des opérations globalisées; alors que, jusqu’à présent, les systèmes de subventions de l’Etat sont fractionnés, hachés. Autre exemple très important de concertation, la concertation entre l’Etat et les branches industrielles. Les « accords de branche » qui ont été passés entre l’Etat et un certain nombre de branches industrielles pour la dépollution, non seulement d’industries à venir mais pour la réhabilitation d’un certain nombre de situations difficiles, sont très intéressants; le dernier exemple en date, – et c’est nouveau – concerne, non une branche proprement dite, mais un groupe (Pechiney-Ugine Kulhman), les accords de branche ou de groupe sont librement consentis entre deux parties, pour une période de temps de quelques années ce qui permet de remédier aux choses par des virages qui sont économiquement tolérables et financièrement possibles.

« Le qualitatif doit être l’affirmation d’une volonté nationale, d’une volonté culturelle, d’une volonté régionale … »

Q. – Y a-t-il selon vous incompatibilité entre une action en faveur de la Qualité de la Vie et la croissance économique?

R. Non, il n’y a pas incompatibilité, par essence, entre la croissance et la qualité, entre la quantité et la qualité; il y a d’abord des situations différenciées. Il peut y avoir par exemple des stratégies géographiques différentes; il est certain que, la croissance démographique n’a aucune raison d’être uniforme sur l’ensemble d’un pays et cela n’est pas un déshonneur pour certaines régions ou pour certaines communes d’avoir une population stable et même décroissante. Il faut regarder en face sans tristesse des stabilités ou même des décroissances. Il n’y a pas de vision mondialiste de la croissance de population; il n’y a pas une stratégie unique de la population en France, il y a des stratégies qui doivent être très intimement situées dans leur contexte géographique, économique et sociétal; stratégies donc différenciées.

Non, il n’y a pas incompatibilité, par essence entre la croissance et la qualité, entre la quantité et la qualité; mais il y a des problèmes. La croissance économique, même définie par ce très fruste et très sommaire PNB, est intéressante pour l’amélioration de la Qualité de la Vie. Les deux tiers du monde ne démentiront pas ces propos et il faut être riche et nanti pour être malthusien a priori….pour les autres. Mais ce qui compte, ce sont les conditions de la croissance. Là, il peut y avoir conflit entre rythme et qualité, entre quantité et qualité. La croissance à tout prix, la croissance « sauvage » entraîne un train de « biens » (les « goods ») mais aussi de maux (les « bads »). Le bilan peut être même négatif si l’on veut bien tenir une vraie comptabilité de bilan où apparaisse le patrimoine. Et ne pas se contenter d’un compte d’exploitation.

Je ne passerai pas en revue ici toutes les conditions pour que se manifeste une bonne croissance. Mais, j’insisterai surtout sur le souci qu’elle doit avoir de la réponse aux fonctions sociales. La croissance n’a pas pour finalité de produire des objets. Nous avons souvent tendance à donner trop d’emphase aux phénomènes production d’objets avec les risques que cela peut comporter sur le plan de l’encombrement ou des nuisances.

La voiture automobile individuelle par exemple a sa place, une place assez fondamentale dans le système urbain et même dans un système social (dans lequel la voiture est assez souvent synonyme de liberté) ; mais il ne faut pas identifier tout de même l’objet avec la réponse à la fonction; par exemple, la voiture individuelle et le transport. Ce qu’il faut, c’est essayer de dégager un peu les fonctions essentielles, les besoins essentiels, les aspirations essentielles et d’y répondre. Alors, on retrouvera des voies de progrès qui ne sont pas toujours celles de la fabrication d’objets.

On pourrait ainsi revoir aussi la part que nos sociétés donnent à l’entretien qui a été éclipsée par tout ce phénomène de production. La notion d’entretien a été court-circuitée par une société pressée qui a eu tendance à faire des objets de plus en plus éphémères et souvent à ne pas mesurer les vertus de la durabilité. Certes, il ne faut pas généraliser à tous les objets bien sûr, le souci de la durée de vie, mais il y a là des économies possibles. Il peut être répondu à des objectifs de création d’emploi par des mesures autres que celles qui portent strictement sur le stade terminal de la production; encore faut-il là (et c’est difficile) avoir l’imagination et le temps pour mettre en route de nouveaux mécanismes de société; ce qui n’est pas facile du jour au lendemain; les auteurs du rapport Gruson sur le gaspillage se sont bien rendus compte qu’à partir des idées lancées il fallait un temps long de réponse. Nous sommes en train, en ce moment même, de faire le bilan des mesures antigaspillage prises en un an en France; et vu sur un laps de temps court. Il est déjà assez satisfaisant qu’un bon tiers des idées sont, à l’heure actuelle, engagées. Cela montre qu’il y a encore un effort assez important à faire. C’est, encore une fois, une œuvre de longue haleine que celle de raccorder convenablement les deux dimensions de la Qualité de la Vie et de la croissance. Il n’y a pas d’automatisme. S’il y a volonté de les faire se rejoindre, on peut y arriver. En tout cas; c’est important, non seulement-pour nous français, nous européens, mais aussi pour les pays en voie de développement; il est évident que, pour eux, il y a une insolence incroyable à dire qu’il y a incompatibilité entre croissance et Qualité de Vie.

Q. En fait, pour vous la Qualité de la Vie est-elle davantage l’aboutissement d’un nouveau comportement que le résultat d’un confort matériel lui-même conséquence d’un progrès économique?

R. – La Qualité de la Vie est effectivement plus faite de la satisfaction d’un certain nombre de besoins, que l’obtention de la matérialité d’objets. Encore, faut-il faire très attention à rappeler que toute une partie de la population mondiale et, dans un pays donné, tout une partie de la population, n’est pas en état d’avoir les objets élémentaires qui lui permettent de passer à un cran de satisfaction acceptable. Il faut donc, quant on parle de qualitatif, ne pas oublier qu’il y a des gens qui ont besoin de quantitatif.

Ceci étant rappelé, je pense effectivement qu’une meilleure satisfaction des besoins et des fonctions, un meilleur rapprochement entre la vie économique et les données qualitatives de l’environnement passent par un changement dans les comportements. La désacralisation de l’objet, pour y revenir encore, est l’une des clefs qui peut permettre d’insister sur la durée de vie des produits, sur l’entretien, sur le fait que l’emploi, le plein emploi, n’est pas forcément assuré par des éléments strictement industriels. Une nouvelle stratégie de l’emploi peut naître à partir de revendications de Qualité de Vie. Bien entendu, il s’agit pas là, non plus, d’un virage à angle droit de la société; au nom du qualitatif, il ne faut pas, pour autant, tourner le dos à l’industriel. La France vient seulement de commencer son industrialisation: il ne faudrait pas l’oublier.

Q. Cette redéfinition de la croissance vous a-t-elle attiré quelques ennemis ?

R. – Il y a évidemment, dans une société, un certain nombre de gens qui vivent d’une croissance sauvage; ceci dit, ils ne sont pas très nombreux. Et puis, il y a les opposants au changement. Mais ils deviennent encore moins nombreux, ces responsables du quantitatif, qui n’admettent pas une révision de la croissance, si on leur dit que cette révision de la croissance doit se faire suffisamment à l’avance et dans un contexte multinational convenable. Il est évident que si on prend des virages à angle droit, comme Charlot, et que l’on demande à l’industrie X ou Y de se faire harakiri du jour au lendemain, il y ait des réactions; si on lui demande, par contre, de revoir, dans un laps de temps qui peut être de l’ordre de 10 ans, une nouvelle stratégie de sa production, et si tout cela se fait dans un contexte international de pays européens, à ce moment là, la plupart de ceux qui sont « opposants » à des conversions dans la croissance seront tout à fait conduits à être les premiers à jouer de cette nouvelle croissance; donc, là aussi, il n’y a pas d’ennemis a priori. Mais selon l’accrochage que l’on peut faire entre croissance et environnement, dans la manière dont on le mettra en œuvre, on peut avoir peu d’ennemis ou beaucoup d’ennemis.

En poussant au bon moment les véhicules électriques, par exemple, ou en aidant l’énergie solaire à se développer, le Ministère de la Qualité de la Vie n’a aucune raison de se faire des ennemis.

Q. Le Ministère de la Qualité de la Vie en France est quelque chose de nouveau, c’est également quelque chose de nouveau par rapport à l’étranger. Vous faites un peu figure de pionnier?

R. – Il est certain qu’au plan de la structure ministérielle, le Ministère de la Qualité de la Vie français est une structure rare et enviée dans le monde; elle est regardée de près comme l’exemple d’une « structure ministérielle à objectif » alors que la plupart des Ministères, dans les différents pays du monde, ont des « domaines » d’action et sont rarement créés en fonction d’objectifs comme l’est la Qualité de la Vie.

Cela étant, tous les pays commencent, à leur manière, à développer une politique consciente de la Qualité de la Vie. Il est impossible de passer ici en revue, bien entendu, les différents cas et de voir, dans ces pays, ce qui se fait de bien (même si on sait qu’on peut difficilement ensuite le comparer à ce qui peut se passer chez nous, et à fortiori, le transposer). Pour prendre un pays proche, l’Angleterre, il est certain que nous avons à apprendre des anglais un certain nombre de réalisations: la place des enfants dans la ville, les équipements scolaires, l’équilibre des rapports entre la vie urbaine et rurale. Je suis par contre plus interrogatif sur les villes nouvelles anglaises.

De toutes façons, le qualitatif doit être l’affirmation d’une volonté nationale, d’une volonté culturelle, d’une volonté régionale, délibérément mieux située dans le contexte de la culture et de la géographie d’un pays; elle ne peut pas être stéréotypée; en tout cas, je crois que la revendication à la Qualité de la Vie qui se discourt dans les organisations internationales ne s’incarnera valablement que si elle est assumée très profondément par les différents pays, et ce au cœur d’eux mêmes et de leurs régions. Je crois d’ailleurs que c’est une des caractéristiques à l’heure actuelle les plus intéressantes de la sociologie tout court, et de la sociologie politique en particulier des pays développés comme des pays en voie de développement, que cette aspiration à la Qualité de la Vie se traduise comme une expression d’identité et d’existence, d’affirmation d’être, d’affirmation de destin librement choisi par opposition aux tendances mécanistes, à l’extrapolation des modèles occidentaux ou d’un modèle généralisable à travers le monde entier. Cette aspiration à la Qualité de la Vie, donc doit pour être valable, être refaite par chacun et être très profondément personnalisée.

Q. – Et pour nos enfants, la génération qui vient, quelle Qualité de Vie leur souhaitez-vous ?

R. – Ce que je viens de vous dire vous donne la clef de ma réponse; je ne pense pas du tout que ce soit à nous de définir ce que les enfants voudront; ils devront eux-mêmes se faire leur propre définition de qualité de société, en fonction du moment où ils vivront; il ne faut pas qu’ils puissent nous dire, comme Musset l’a dit en 1834: « Nos villes ne sont que des restes, nous ne vivons que des décombres des sociétés passées ».

Mais, cela ne vaut pas dire, bien au contraire, que nous n’ayons pas des responsabilités à l’égard du monde de demain. La vraie solidarité de génération que nous leur devons, c’est de leur léguer un milieu de vie le plus intact et le plus vivant possible: un océan, de l’air pur, de l’eau, des milieux naturels. Ce qu’ils en feront est leur affaire à leur tour. Et après tout, s’ils veulent couvrir les Alpes et les Pyrénées de maisons de verre comme nous la Côte d’Azur avec des villas … L’important, l’essentiel c’est de ne pas leur léguer l’irréversible et de leur laisser la liberté de choisir entre le maximum de futurs possibles. Ne pavons pas leur avenir de notre béton, pas plus que de nos bonnes intentions. Ils doivent pouvoir se faire du « sur mesure » et ne pas enfiler, contraints, notre prêt à porter …

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Le développement durable c’est quoi ?

Source : Comité 21. 2003

Auteur : Serge Antoine

La montée en puissance du concept de « développement durable » aura mis en France quelque 20 à 30 ans pour se faire sentir et à peine une petite risée sur une mer d’indifférence sympathique, douze ans après le Sommet Mondial de Rio sur la planète en 1992 qui a vraiment lancé le mouvement, c’était encore il y a 6 mois.

Mais aujourd’hui, cela galope ; aux 100 villes qui préparent des programmes de « développement durable » s’en ajoutent plus d’une trentaine depuis le début de l’année ! Le Département des Hauts de Seine depuis un an est entré dans le jeu ; l’Essonne vient de le faire avec beaucoup de « communication ». Versailles vient de rejoindre le Comité 21 pour lancer ce que l’on appelle «l’ agenda 21 ». Issy-les-Moulineaux aussi. Et toutes les grosses entreprises ont maintenant leur Direction de développement durable. Les enseignements et les formations se multiplient. Le Gouvernement vient de lancer fin 2002 un programme avec tous les Ministres et de créer un Conseil National du Développement Durable. Mais le français normal est sans doute le moins informé.

Il faut dire que le jargon est très anglo-saxon. On a, à tort, traduit « sustainable development » (qui veut dire un développement auto-porté et qui ne va pas droit dans le mur (social, économique ou écologique) par « développement durable « . Ce qualificatif de « durable » a, certes, une vertu : montrer qu’il y a un relais de générations. (St Exupéry disait : « rendons à nos petits enfants, en bon état, la planète qu’on leur a empruntée »). Mais il y a un défaut : pousser à l’immobilisme et à la simple conservation. Autre mauvaise traduction : « l’agenda 21 » est, en fait, un programme global pour une entreprise, une collectivité, un espace (par exemple un parc régional) suivi d’une série d’actions bien préparées ; le mot d’agenda est inapproprié.

Le « développement durable » n’est pas une science ou un label ; c’est un vrai changement culturel pour tous ceux qui ont une part de responsabilité ; il consiste à regarder plus loin qu’à 5 ou 10 ans (ce que font au mieux quelques rares élus), à relier les thèmes ensemble en logique « systématique » (cela veut dire qu’au lieu de traiter séparément de l’eau, des déchets, de l’emploi, de la pollution de l’air ), à travailler la main dans la main avec la population ; et de ne pas hésiter à examiner ses responsabilités par rapport aux voisins, à l’Europe et même à la planète.

Tout cela dépend de la bonne volonté des collectivités concernées : en tout cas, en France. Car, en Suisse, la loi l’a rendu obligatoire avec des documents précis à remplir, pas ici, en tout cas, pas encore !

La Conférence Mondiale de Johannesburg qui a réuni plus de 180 Chefs d’Etat en août 2002 suivie par de nombreux rendez-vous onusiens où, quoi qu’on en dise, les choses avancent et où des engagements sont pris. Il y en aura, par exemple, sur l’effet de serre qui est l’un des grands problèmes qui contraint à une politique de développement durable (la Terre risque vraiment un réchauffement de la température : 5 à 6 degrés dans le siècle) et à une discipline non seulement pour les pays avancés et riches (les USA dépensent 20 fois plus d’énergie par tête que les Français et 200 fois plus qu’un Africain), mais aussi pour les pays en développement qui ne pourront voir pousser leur économie et leur urbanisation comme nous l’avons fait depuis plus d’un siècle. Contrairement à ce que disent certains maires (« nous nous occupons de l’eau, des déchets, des transports mais l’air et les climats cela relève de l’ONU »), les communes ont chacune, avec leur municipalité et les habitants, une part de responsabilité au regard du monde et donc de chacun d’entre nous ; les jeunes le comprennent très bien.

Alors ici, en vallée de Bièvre, que pouvons-nous faire pour entrer, nous aussi, dans le développement durable ?

• D’abord, continuer à nous battre pour un bon environnement. Certes, le développement durable s’intéresse aussi à la dimension sociale (la pauvreté, les emplois) et à la vie économique (on ne peut pas aller vers le développement durable avec une économie en stagnation ou à risques). Mais l’environnement et la bonne gestion de l’espace sont une priorité.

• Ensuite, chacun chez nous doit tendre à être un bon « écocitoyen ». Même dans un pays qui en manque moins que d’autres, il faut économiser l’eau ou faire profiter quelqu’un d’un trajet de voiture si on l’utilise pour le travail, s’en passer pour faire des courses au village ou accompagner systématiquement les enfants à l’école, recycler le maximum de déchets chez soi (les végétaux pour le jardin), porter ses bouteilles et ses papiers à recycler, utiliser des lampes économiques et couper la veilleuse de ses machines (la télévision par exemple est vorace et coûteuse), éviter les pesticides au jardin, etc…etc…

• Quant à nos communes, ne demandons pas qu’elles s’engagent toutes dans des « Agendas 21 locaux » ou se lancent dans la procédure très minutieuse des « ISO 14001 » qui obligent à passer en revue et à agir sur plus d’une centaine de points (Le Pecq, en Ile de de France s’est engagée dans cette voie) mais plus simplement à voir ce qui peut être fait dans les 25 points dont nous donnons ici une liste.

25 MANIERES D’ENTRER DANS LE DEVELOPPEMENT DURABLE DANS UNE COMMUNE.

1. Pour chaque décision municipale, s’efforcer de prendre en compte, de manière globale (et systémique) les préoccupations :

– de gestions économe
– d’équité sociale
– de respect de l’environnement et du vivant
– et de prévoir l’impact des décisions en chaîne.

2. Promouvoir le relais de générations.

Le développement durable veut dire léguer le patrimoine « emprunté par une génération à celle qui la suit » : associer les générations futures à leur avenir, faire participer les jeunes aux orientations ou actions à engager dès aujourd’hui, faire la place aux jeunes dans les prises de responsabilité.

3. Allonger l’horizon.

Le développement durable suppose d’allonger l’horizon (10 ans, 50 ans, voire un siècle ou davantage pour l’analyse) et de relier le futur avec le présent ; des exercices de « scénarios » sont utiles et doivent être présentés de façon telle que le public et les acteurs y soient bien associés : et quand on tient la trajectoire, afficher des objectifs à 10, 15 ans, par exemple ou même davantage est utile pour faire participer la population.

4. Economiser les ressources, recycler.

Le développement durable, c’est économiser les ressources, surtout celles qui sont peu renouvelables : faire plus pour le recyclage, les économies d’énergie, les économies d’espace, de matériaux, etc… Le problème n’est pas traiter les déchets mais diminuer leur volume.

5. Consommer mieux.

Le développement durable fait appel aux habitants, aux consommateurs et aux commerçants pour que de nouveaux comportements évitent le gaspillage. Se soucier de l’origine et de la trajectoire des produits : c’est la « traçabilité ».

6. Réduire les rejets et tendre à la « pollution zéro ».

Le développement durable doit éviter les pollutions qui blessent, les déséquilibres qui coûtent. S’inspirant du principe « pollueur payeur », les initiatives des entreprises mais aussi de chacun d’entre nous doivent tendre à la « pollution zéro ».

7. Eviter de transférer aux autres.

La pollution, les charges, ne doivent pas être transférées à autrui ; l’amont n’a pas à se débarrasser vers l’aval de ses déchets ou même de ses problèmes.

8. Réduire les risques.

Nous ne pouvons pas prétendre à une société à risque zéro, mais nous pouvons, par la connaissance et la prévention des risques, les réduire d’un tiers, de la moitié même dans certains cas.

9. Décliner le « principe de précaution ».

Le « principe de précaution » c’est ne pas se précipiter à agir quand on ne connaît pas les conséquences de ses actions par exemple pour la santé. La prévention des risques qui pourraient déclencher des catastrophes, grandes ou petites, à effets durables est essentielle.

10. Créer des emplois durables pour une activité durable.

Créer des emplois durables, c’est évidemment un des premiers soucis dans les pays qui ne bénéficient plus du plein emploi et dont l’économie est, de plus en plus, faite d’accidents de parcours, de décisions de grands groupes, de la « mondialisation ». Les emplois à créer devront s’inscrire dans un contexte régional, national et de compétition internationale bien analysés.

11. Prendre appui sur les ressources locales et les valoriser.

Le développement durable, c’est tirer parti de ressources régionales et locales non encore exploitées ou insuffisamment valorisées ; c’est s’ancrer dans le terroir ; c’est privilégier les ressources locales renouvelables.

12. Ménager le territoire.

C’est s’inscrire, à la fois, dans la géographie d’aménagement du territoire et de « ménagement du territoire », évitant les sur-densités, les désertifications, les friches et gardant des espaces « ouverts », etc….

13. Porter attention aux zones fragiles.

Les « zones humides », par exemple, doivent être traitées dans l’esprit de ce qui précède, avec les caractéristiques propres aux espaces fragiles. Il faut les traiter, comme telles, sur mesure, les protéger fortement.

14. Maintenir la diversité.

Le développement durable implique de ne pas voir se réduire l’éventail des patrimoines et de faire attention au maintien des diversités, et, bien plus, de promouvoir les ressources (naturelles, culturelles, humaines…) d’un territoire concerné afin d’en assurer le développement local. La diversité biologique doit être plus que protégée, même en ville où la nature est encore très présente. La diversité culturelle, elle aussi, doit être respectée ; elle doit pouvoir s’exprimer.

15. Promouvoir une agriculture attentive à la qualité, aux milieux.

Travailler la terre de manière durable, planter pour demain , maîtriser les « intrants », gérer les sols : l’agriculture n’est pas seulement une activité économique, c’est un moyen de conserver et d’entretenir l’ espace (bien moins cher qu’un espace vert) etc… C’est faire de « l’agriculture durable .

16. Gérer la cité dans la durée.

Le développement durable ne concerne pas seulement les plans et l’urbanisme mais toute la vie sociale. La cité doit être traitée comme un organe vivant.

17. Lutter contre la pauvreté et l’exclusion.

La prise en considération des populations pauvres, marginalisées ou exclues est au cœur du développement durable qui implique l’équité ; car l’effet induit de la pauvreté est dur pour la vie économique et même pour l’écologie.

18. Assurer une pleine participation : la citoyenneté.

Bien associer des populations. Les femmes, les populations défavorisées, les associations, les jeunes, sont encore trop à l’écart. Le faire c’est mettre toutes les chances de son côté pour que le développement soit vraiment durable. Les entreprises, les syndicats, toute la société civile doivent être aussi parties prenantes à la gestion de la cité.

19. Eviter le suréquipement.

Etre un acteur du développement durable, c’est alléger ou même éviter des équipements coûteux ou ceux dont les coûts de gestion ultérieurs seraient élevés parce que peu ou mal utilisés.

20. Une gestion « patrimoniale ».

Quant on parle de développement, on pense aux investissements ou aux équipements sans se soucier de la gestion, des coûts répétitifs… La gestion patrimoniale « en bon père de famille » est pourtant souvent décisive.

21. Aménager le temps.

« Aménager le temps » dans une ville est important pour l’économie, pour la qualité de la vie. C’est éviter les pointes et les encombrements et réduire les périodes « creuses » coûteuses pour l’économie et l’environnement.

22. Recourir à de nouvelles technologies appropriées.

L’appel à des nouvelles technologies plus « appropriées, plus efficaces, plus respectueuses de l’environnement est une composante à bien prendre en considération. Le développement durable doit ainsi miser sur l’innovation. Il faut se tenir au courant des nouvelles techniques et choisir les bonnes.

23. Assurer le suivi : avec des « indicateurs » et des mesures.

Une politique de développement durable implique un suivi des tendances et des politiques engagées. Le recours, par exemple, à des « indicateurs » chiffrés pertinents est une bonne démarche. Un tableau de bord doit être fourni sur la situation proche et pas seulement nationale sur l’eau, l’emploi, l’air, les déchets, etc….

24. Se situer en international.

Le développement durable se mesure dans la responsabilité : locale, mais aussi régionale et planétaire. Une commune, par exemple, peut aider une commune de pays défavorisé, une entreprise de la localité peut en créer une autre dans le monde ou former des professionnels. Certaines communes s’emploient aussi à encourager le « commerce équitable » surtout pour aider les pays du Sud. Il ne peut y avoir le développement durable s’il n’est pas jaugé à l’aune de la planète. L’effet de serre est un bon exemple, pour relier gestion locale et responsabilité mondiale : un programme territorial d’effet de serre est une bonne initiative.

25. Et le « développement durable ».

Ce n’est pas se glorifier d’en faire ou d’utiliser le mot à chaque discours : c’est y travailler avec soin et en participation avec la population… Ce n’est pas coûteux . A long terme on gagne ; c’est ce que l’on appelle le « win win ».

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Les sept vertus du développement durable

Source :La revue Française du marketing. 2004

Auteur : Serge Antoine

Madame Grö Brundtland, que l’on suppose, à tort, avoir été la mère du développement durable (mais qui a eu le mérite d’en avoir fait une utile promotion à la veille du Sommet de Rio en 1992) a placé ce concept sur le registre du relais de génération. Pourquoi pas ? C’est, en effet, l’une de ses grandes composantes et celle-là même qui justifie un peu le mot de « durable » des traductions francophones de la chose. Mais ce n’en est qu’une et le mot de « sustainable » porte d’autres dynamiques dont le mot peut en faire son profit.

Car c’est bien pour le monde entier qu’il y a eu éclosion. Au fait, peu de gens savent qu’en 1992, à Rio, le concept avait déjà 20 ans. L’origine ? une trentaine d’économistes et d’environnementalistes conviés par Maurice Strong en 1971 dans la cave d’un motel suisse avant réfléchi sur l’indifférence des pays en développement au concept d’environnement, considéré par eux comme une complainte de pays riches ; j’ai eu la chance d’y participer. Maurice Strong, le chef d’orchestre de la conférence de Stockholm de 1972, avant d’être devenu celui du Sommet de Rio se devait de trouver un langage juste et porteur en évitant de laisser la moitié du monde sur le chemin. Le développement durable a donc une naissance planétaire et tiers mondiste.

La vertu du développement durable n’a pas été celle du mot ; ni même celle d’un concept bousculeur; mais celle d’une ambition motrice capable de mobiliser autant les Etats que les entreprises, les collectivités territoriales et les acteurs de la société civile à qui la conférence de Rio a fait une large place (les « majors groups »). Près d’un quart de siècle après, on se rend compte de l’actualité utile de ce véhicule. Pourquoi ?

· Sa première vertu est, dans un monde verticalisé, de forger la réunion de quatre dimensions déclinées généralement de manière séparée : l’économique, le social, et l’environnemental, dont la confrontation systémique est un apprentissage, surtout pour nous, français ; s’y ajoute le pilier le plus difficile à prendre en compte : le volet culturel introduit à Johannesburg en 2002 pour faire comprendre que les pays et les sociétés ont chacune leur identité et n’ont pas très envie d’être remorqués par un «modèle occidental » passe-partout. Les francophones réunis pour leur Sommet du développement durable vont le réaffirmer, à coup sûr, à Ouagadougou en décembre 2004.

· La deuxième vertu du développement durable est l’affirmation du principe de responsabilité, bien plus abondamment cité à Rio que le principe de précaution dont on a , il est vrai, beaucoup parlé en France ces temps-ci à propos de la Charte jointe à la Constitution. Le développement durable responsable n’est pas le fruit d’une loi, de normes ou de labels : il est celui de l’initiative volontaire de tout un chacun et des actions qu’il engage. Dans les relations entre Etats, le principe de responsabilité se substitue au principe de souveraineté.

· Le développement durable est, par essence, décentralisé et décentralisateur et les Agenda 21 locaux de quelque 3 000 collectivités européennes et méditerranéennes qui les ont effectivement lancés, sont l’illustration de ce que chacun peut entreprendre dans sa géographie avec ses objectifs et ses moyens. Il ne faut pas craindre la multiplication des initiatives, leur superposition et même leur maquis. Ce qui compte n’est pas le résultat ou la médaille, c’est l’exercice. Tous doivent en faire. Et ne pas rechercher l’ordonnance.

· La quatrième vertu du développement durable est son ouverture à la planète autrement que par une mondialisation subie. Cette ouverture est indispensable et aucun exercice à son endroit ne peut s’enfermer sur la réussite en vase clos. Ce qui est bon pour Ford n’est pas automatiquement bon pour le monde. Là est sans doute la difficulté et le handicap, pour les PME-PMI, dont le marché n’est pas celui des multinationales et qui n’ont pas les moyens d’étalonner leurs efforts au regard des autres. Leur intérêt est pourtant d’anticiper la norme ou l’oukase du donneur d’ordre. Les grandes entreprises pourraient davantage aider les petits. Certains les y poussent, comme Schneider, PSA, EDF en France incitant fournisseurs, notamment les PME, à adhérer au « Global Compact » de Kofi Annan. Nous devons encourager l’échange entre les expériences et organiser la contagion. La dernière épreuve du parcours d’ISO 14001 ou de l’EMAS devrait être de donner la main à ceux qui ne s’y sont pas encore mis et qui hésitent à plonger dans l’eau froide.

· La cinquième vertu du développement durable (mais c’est plutôt une condition), c’est d’appeler à l’évaluation avant et après. Il n’y a aucun salut sans instruments de mesure et sans la rigueur du calcul de la comptabilité patrimoniale. Oh combien de regrets peut-on avoir d’être, en France, restés au bord de la route tracée, en 1960-70, par Claude Gruson ! Il faut réinventer les instruments, en partie rétrospectifs et en partie prospectifs, pour choisir les bonnes actions.

· La sixième vertu du développement durable bien sûr c’est l’action. L’exercice n’est plein que s’il propose et engage des actions. Pas une panoplie de check list mais un petit nombre en même temps de manière que les populations, les salariés, les sous-traitants, puissent en comprendre le sens. Car il s’agit d’abord de mobiliser l’adhésion.

· Et la septième c’est, bien sûr, l’appel aux acteurs donc à l’éducation : celle des jeunes mais aussi, celle des consommateurs et des habitants, qui ont été mis hors jeu depuis un siècle de ce qui est notre destin.

Serge Antoine

Président d’honneur du Comité 21

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Y aura-t-il une nature en l’an 2000 ?

Auteur : Antoine Serge,

Source : Le Monde, 24-25 mars 1968

Serge Antoine, Chargé des études à la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale.

Que les Français, et en particulier les citadins, s’intéressent à la nature, aux paysages et aux sites est maintenant chose certaine. Il ne s’agit plus là, chez les habitants des grandes villes, des souvenirs d’une enfance rurale, mais bien d’une préoccupation d’avenir. D’une inquiétude de civilisation.

« Il y aura du béton partout, il n’y aura plus d’arbres », disent les jeunes d’un grand ensemble parisien, interrogés en ce moment même sur leur perception de l’an 2000. L’absence de· nature se classe parmi les grandes craintes, avec la guerre nucléaire et le chômage : « Tout sera robot, nous n’aurons plus rien à faire ».

Cette prise de conscience débouche en partie, chez leurs aînés, sur des solutions individuelles où l’honorable maison de campagne a valeur de refuge, en même temps qu’elle est l’expression incontestable d’un besoin immédiat des citadins. Mais peu à peu – et plus rapidement qu’on ne le pense- ce qui était penchant pour la ferme de Marie-Antoinette fait place à l’examen lucide d’un problème collectif. La création de parcs nationaux, la naissance d’une politique de parcs régionaux, une législation de protection des sites sur grandes zones, la lutte contre la pollution de l’eau et de l’air sont des signes qui ne trompent pas.

Signes de quoi?

De pénurie d’abord. Car la demande croît tandis que l’espace demeure et même se rétrécit.

  • • 50 millions de Français en 1968, sans doute 70 millions en l’an 2000 ;
  • • 22 millions de Français en vacances en 1967, peut-être 36 à 39 millions en 1985; de 50 à 55 millions en l’an 2000 sur des étés que l’on espère, ·il est vrai, moins concentrés ;
  • • 1,2 million de skieurs en 1967 et sans doute de 5 à 10 millions si une cinquième semaine de congé était généralisée;
  • • 1,2 million de résidences secondaires en 1967, plus de 15 millions en l’an 2000 si l’on estimait, avec 60 % des Français, que la. grande majorité des citadins en aura alors une.;
  • • 1 million de plaisanciers en 1968, peut-être 6 millions (l0 selon certains) en l’an. 2000.

Mesurée par ces chiffres -auxquels il conviendrait d’ajouter le flot des Européens du Nord de plus en plus attirés par le soleil – la pénurie de nature semble encore toute relative dans une France que l’on dit souvent déserte mais qui n’a pourtant que 3 500 km de côtes, soit, en août 35 cm par estivant et dont les sites intérieurs supporteront mal 10 millions de résidences secondaires (du moins si elles sont conçues à l’image actuelle). La disette est déjà très sensible sur ces côtes d’Atlantique et de Méditerranée que le lotissement enlève chaque jour à tous ceux que le plein air attire. L’extension des villes (80 % de citadins en l’an 2000 ; près de 300 à 500 hectares immobilisés pour une ville d’un million d’habitants), la multiplication des emprises pour les transports de toute nature, le développement de nouvelles industries – en particulier sur le littoral – conduiront à resserrer nos .espaces naturels.

Si le Français commence à percevoir que l’espace lui manque, sait-il toujours quel prix. il doit collectivement payer pour le préserver? Il faut l’avouer ; la prise de conscience ne débouche pas encore sur le réalisme du portefeuille, Sans doute, individuellement, le fait que le ·Français consente à acheter l’eau « fraiche et naturelle » (en bouteille), à louer son morceau de plage concédée, peut faire illusion. Mais combien la société est-elle prête à accorder, dans les budgets de ses communes, de ses départements, de ses administrations, pour une véritable gestion de la nature?

Le romantisme est encore grand dans un domaine qui, hé1as!, n’est pas gratuit et n’a jamais été··gratuit. La nature apparaît encore aux yeux de trop de nos concitoyens comme un bien de Dieu dont il n’est que de se servir. Pour protéger, dans le cadre du système de propriété qui est celui de toute l’Europe occidentale, les paysages dont la société de demain aura besoin, celle d’aujourd’hui serait-elle condamnée à racheter les terres? Racheter la France belle et pittoresque, la France menacée, est-ce bien la voie à suivre? Des formules plus subtiles sont à trouver, en liaison très étroite avec les collectivités locales et les particuliers, et grâce à une législation intelligente de l’environnement. Mais ce n’est possible que là où la pression n’est pas trop forte. Sur les côtes, à l’intérieur des villes, dans les banlieues proches des métropoles, la place que l’on peut faire aux espaces verts est fonction du prix qu’on veut y mettre. Le voudra-t-on pour éviter les droits d’entrée dont devraient se doter les provinces les plus accueillantes? Ou bien assistera-t-on à une remise à jour des octrois de jadis, pour les visiteurs du dimanche?

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Pénurie perçue, prix non entrevu : est-on sûr qu’en termes de prospective le plus important ne soit pas ailleurs, étroitement lié aux structures socio-économiques qui supportent le paysage?

Car, en fin de compte, pendant que les scientifiques s’intéressent à une extrémité essentielle du problème : l’écologie générale et· l’équilibre « biologique » du végétal et de l’animal, pendant qu’à l’autre extrémité les spécialistes du tourisme mesurent utilement les problèmes de l’accueil et de l’équipement, entre les deux on trouve le monde rural. La France est un grand jardin où le cadastre agricole traduit tout autre chose que le naturel. Elle est 1e résultat d’une manière de travailler le sol et d’une manière de vivre où l’agriculteur assume, en même temps que sa fonction de producteur, celle de «mainteneur du paysage ».

La nature française, à une ou deux exceptions près n’est plus naturelle. Sa virginité est un mythe. Ses paysages sont le produit d’un dialogue entre les hommes et les éléments, le résultat de systèmes socio-économiques. Même les plus beaux, ceux que l’on aime. Certes, ils sont encore là, parfois miraculeusement, mais pour combien de temps?

Avec les changements de rythme et de cadence de la civilisation, n’importe qui, n’importe quelle force poussée par le profit immédiat risque de troubler un équilibre où autrefois la loi collective non écrite. comme la loi de nature donnaient aux mutations du paysage l’ampleur de plusieurs générations.

Or même si l’on estime que les deux tiers du paysage français seront maintenus grâce à un système de production agricole viable, reste un tiers du territoire dont on ne sait ce qu’il deviendra. A-t-on, par exemple, mesuré combien d’exploitations pourront maîtriser le paysage des Alpes françaises?

Comment pourront subsister les terres si demain la productivité de la culture ou de l’élevage sur sol ne s’accroît pas assez pour résister à celle – plus rapide – de la nourriture chimique ou industrielle? Qu’en serait-il de nos forêts si les rotatives devaient renoncer à l’épicéa, si le papier végétal n’était plus qu’un souvenir?

Les pressions extérieures du milieu urbain, les friches intérieures- bien plus inquiétantes qu’il n’y paraît – menacent donc un paysage dont la véritable essence est d’être aujourd’hui à la fois bien de consommation et bien de production. Quelques esprits, qui ont encore le souvenir d’une France rurale assez traditionnelle, lente d’évolution, pensent que l’équilibre des paysages de la France de toujours ne mérite aucun traitement clinique. Ce serait évidemment plus agréable et plus commode. En vérité, le problème de la nature en l’an 2000 concerne non seulement ses conditions d’accueil et d’accès, mais ses structures. C’est dire qu’il faut la prendre au sérieux; se préparer, dès maintenant à envisager son coût de production et de maintien, à raisonner en économistes et en comptables; ne pas se contenter surtout de micro-réussites, car la -préservation, sur un territoire quelque peu vaste, ne peut être efficace sans un aménagement d’ensemble.

C’est dire qu’il faut dès maintenant préparer une stratégie de la nature.

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Farid Yaker Ancien de ENDA Europe sur Serge Antoine

Farid Yaker
Ancien de ENDA Europe

Hommage du 4 octobre 2006

Je suis heureux d’intervenir après Paloma puisque mon intervention va se situer dans la même veine. Chronologiquement, c’est au cours de la période des années 1992-1995 qu’elle a connu Serge Antoine. Pour ma part, je l’ai connu plus tard, plutôt à partir du milieu des années 1990, Serge était membre du conseil d’administration de ENDA Europe dont je suis le coordinateur.
ENDA Europe étant membre du Comité de suivi des ONG de l’environnement de la Méditerranée qui comprend les sept réseaux principaux des ONG de l’environnement tels que le WWF, le Bureau européen de l’environnement, le Mediterranean Information Office, etc., j’ai été amené à côtoyer Serge dans les enceintes méditerranéennes et, par la suite, dans les enceintes francophones, avec le Comité 21 notamment sur l’Algérie où nous avons mené un projet commun avec Anne-Marie Sacquet.
J’ai donc été amené à découvrir Serge progressivement et je continue à découvrir de multiples facettes de sa personnalité ou de son action, notamment à travers les témoignages apportés aujourd’hui. Ce que j’ai retenu de lui, et ce que j’ai très vite appris à découvrir, c’était qu’il était un militant en puissance. Il était animé par une foi ardente, notamment en faveur du développement durable mais pas seulement, il croyait avec conviction à d’autres causes. Il avait beaucoup d’idées, il était en éveil permanent, en réflexion permanente sur des tas de questions. Et puis, il était orienté vers l’action et pour une ONG, c’est fondamental. Pour cela, très vite, nous avons été amenés à considérer Serge comme une ONG en puissance à lui tout seul, et pas n’importe quelle ONG !
Il avait des traits qui nous rapprochaient, principalement le fait qu’il était un homme d’action. Je citerai deux anecdotes qui illustrent un peu sa personnalité et le genre d’actions que nous avons pu mener ensemble.
La première se passe dans la phase préparatoire de Johannesbourg. Serge s’est très vite aperçu que la Méditerranée, dans le débat, n’était pas couverte parce que c’est une mer régionale et le processus onusien concerne uniquement des zones géographiques : l’Europe, l’Afrique, l’Asie. Du coup, on ne parlait pas de ces espaces interstitiels et il était extrêmement peiné par cela. Il nous a demandé de réagir et d’essayer de faire en sorte que la Méditerranée soit prise en compte. Pour lui, avec sa pensée systémique, c’était un sacrilège que la Méditerranée ne le soit pas, mais malheureusement, nous étions à quelques semaines de Johannesbourg. Il m’appelle, me livre son sentiment. Pour ma part, j’étais sceptique et il me dit : « Il faut absolument faire quelque chose, je reviens à toi. » Je n’y croyais pas trop, mais pour Serge, « impossible » ne faisait pas partie de son vocabulaire. Il me rappelle quelques jours plus tard et me dit : « C’est bon, j’ai vu avec la mairie de Nice. Nous avons un budget, une salle. Tu réunis l’ensemble des ONG du réseau. » Nous nous sommes retrouvés les 11 et 12 janvier 2002, et avons travaillé d’arrache-pied pendant deux jours pour rédiger la déclaration des ONG de l’environnement de la Méditerranée qui a, ensuite, été diffusée par de multiples canaux et a pu s’insérer dans le travail préparatoire de Johannesbourg.
Même chose pour la conférence Africités, une conférence qui réunit chaque année des milliers de collectivités locales africaines. Serge se désolait que le thème du développement durable n’était pas assez pris en compte au niveau d’Africité. Là aussi, très rapidement, il prend contact avec El Habib Benessahraoui de l’IEPF et me rappelle pour me dire qu’il avait l’accord de financement pour faire une plaquette Villes durables pour Africité. Il rédige, en un ou deux jours, une magnifique plaquette que nous avons imprimée et distribuée à Cotonou pour Africité.
Il avait donc cette réactivité, cette capacité d’utiliser son réseau et son relationnel au profit des causes qu’il défendait, qui étaient également nos causes, ce qui nous rapprochait beaucoup de lui. Je retiens également de lui son côté pédagogue, il savait parler du développement durable et nous expliquer ce concept très compliqué, polymorphe, avec des mots simples, en employant des analogies, en l’illustrant de manière intelligente. Très peu de gens comprennent ce que signifie vraiment « développement durable ». Quand on fait des sondages en France, on s’aperçoit que 60 ou 70 % le lient uniquement à l’environnement, et Serge pensait qu’il fallait réellement prendre son temps, user de pédagogie pour expliquer ce concept. Il l’expliquait également dans toute sa complexité, avec l’ensemble des principes qui accompagnent les piliers du développement durable. Il le faisait de la même manière quand il s’adressait à un public instruit que lorsqu’il s’adressait à un public plus simple, il pensait qu’il fallait semer partout des graines qui pouvaient, par la suite, éclore et constituer cette masse critique qui allait permettre au développement durable de pouvoir devenir une réalité. Je me rappelle de lui l’expliquant aussi bien à Lille, dans un séminaire de la francophonie sur les Agendas 21, qu’à Blida en Algérie dans un cadre plus modeste auprès de techniciens de collectivités locales algériennes, avec le même engouement, la même rigueur.
Pour nous, il a été un formateur. Il nous a accompagnés, il a interagi avec nous. Nous l’avons enrichi, mais surtout c’est lui qui nous a amenés à être plus performants, plus incisifs, plus efficaces, à explorer de nouveaux horizons, de nouveaux champs. Serge était une formidable école pour nous. Sur la dimension culturelle du développement durable, par exemple, qui n’est pas très bien comprise ou admise par de nombreuses ONG, Serge m’avait demandé un jour de contribuer à un numéro de Liaison environnement francophone (LEF). J’avais décliné le sujet parce que je n’avais pas suffisamment d’idées sur la question. Il était assez déçu, moi également. Cependant, cela m’a amené par la suite à me questionner, en permanence, sur le lien entre développement durable et culture, jusqu’à m’amener à reconnaître la centralité de cette question sur le développement durable.
Pour terminer sur l’homme, Serge avait un trait caractéristique des Méditerranéens, c’est-à-dire qu’il avait cette attitude qui consiste de toujours prendre la vie du bon côté, à prendre plaisir dans ce que l’on entreprend, et à relativiser les problèmes et les difficultés, et à ne pas se prendre trop au sérieux. Dans le monde dans lequel nous vivons, cette attitude est fondamentale et mériterait d’être plus répandue.

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Mohamed ENNABLI Ancien ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement, Tunis sur Serge Antoine

 

Journée d’hommage à Serge Antoine  du 4 octobre 2006

Serge Antoine aimait la Méditerranée, bien que n’en étant point natif, non pas pour son soleil ni le bleu de son ciel, mais parce qu’il la comprenait, en ayant saisi toute la profondeur historique, l’unité des caractéristiques naturelles de cet écosystème, la fécondité du lien entre l’histoire et la géographie de cet espace privilégié que découvre Fernand Braudel dans les années 1920.
La Méditerranée, cet espace marin de deuxième grandeur, quasi fermé, bordé de territoires peuplés et actifs, soumis chacun à la double attraction de force opposée, celle de leurs liaisons internes et celle qu’exercent les centres de décision extérieurs, comme la décrivent Jean Carpentier et François Lebrun.
C’est vers – 4000 que le monde méditerranéen arrive au seuil de l’histoire avec le processus de néolithisation qui a permis à l’homme d’aménager la nature, d’apprivoiser les ressources naturelles et de marquer le paysage de sa présence. Depuis, l’histoire de la Méditerranée prend ses racines dans les différentes civilisations qui se sont formées sur ses rivages. Une mer au milieu des terres, une mer nourricière et maîtrisable, elle est alors rassurante et fait partie du cadre de vie des peuples qui la parcourent. Elle se transforme aussi en champ clos de rivalité maritime lorsqu’à l’idée d’un partage se substitue la volonté d’une appropriation unique, d’un véritable empire de la mer. Les expansions phéniciennes, grecques, romaines ont fini par créer une véritable communauté méditerranéenne appartenant à une civilisation unique, cadre de vie économique, social et culturel, sans que soient pour autant totalement gommées les spécificités régionales.
Vint ensuite le temps des grandes fractures et de la diversité, avec l’émergence de l’empire byzantin (Ve-VIIe siècle), la conquête arabe (VIIe-Xe siècle). Au contact des trois grandes ères de civilisation de la chrétienté grecque, de la chrétienté latine et de l’islam, la mer intérieure devient à la fois une frontière, un lieu d’affrontement, mais aussi un espace privilégié d’échanges économiques et culturels. C’est dans la confrontation de ces trois grandes ères de civilisation que se situe l’apogée de la Méditerranée médiévale (XIe et XIIIe siècles). Les XIVe et XVe siècles sont marqués par le grand mouvement de la renaissance qui va gagner l’Europe entière, mais un double risque de fermeture menace déjà le rôle central de la Méditerranée : à l’est, l’émergence du nouvel empire ottoman coupant le monde méditerranéen du monde asiatique, à l’ouest, l’ouverture par l’empire espagnol de nouvelles voies maritimes vers l’Afrique, les Indes, l’Amérique, menaçant à terme de réduire la Méditerranée au rôle de lac intérieur, annexe du grand océan. Enjeu stratégique essentiel des affrontements entre Ottomans et Espagnols, lieu de course et de trafic intense aux XVIe et XVIIe siècles, la mer intérieure a été progressivement négligée au profit des pays du Nord, de l’Europe et de l’Atlantique. Le XVIIIe siècle consacrera l’intrusion de l’Angleterre comme seule puissance dominante au détriment des pays riverains de la Méditerranée.
La croissance démographique extraordinairement rapide de l’Europe, la vapeur aidant, bascule la Méditerranée dans l’influence européenne au XIXe siècle. La prépondérance anglaise et française s’affirme, s’appuyant sur des villes cosmopolites qui échappent au contrôle des États et où se dessine le visage d’une Méditerranée plurielle, active et bigarrée. L’Europe réinvente, en fait, la Méditerranée avec son climat, ses rivages, ses paysages, son esthétique et sa civilisation. L’éclosion des nationalismes et leur développement au XXe siècle sont cependant à l’origine des difficultés de la France et de l’Angleterre en Méditerranée. Avec la Seconde Guerre mondiale, le repli de l’Europe, après sa longue période de domination, consacre le triomphe des États-Unis dans la région. Rivalité géopolitique des États-nations et conflits identitaires caractérisent depuis un demi-siècle l’histoire heurtée de trois Méditerranées très contrastées : la rive Nord catholique, partie prenante de l’Union européenne libérale et individualiste, la Méditerranée balkanique postcommuniste où l’économie de marché peine encore à être accessible, la rive Sud musulmane imprévisible du fait du sous-développement qui grève l’avenir d’une population jeune travaillée par la protestation islamiste.
Les sociétés qui bordent la Méditerranée, chargées d’histoire, parfois écrasées par elle, et hantées par la mort des civilisations parviendront-elles à assumer leur destin commun ? Réinventeront-elles un devenir leur permettant de s’intégrer, dans des conditions favorables, à un système mondial dont les pôles de puissance l’ont désormais quitté ?
Sur un autre plan, le basculement général de l’intérieur vers la côte n’est pas sans conséquences. C’est là que se concentrent les activités économiques et culturelles, le tourisme, les échanges de biens, des idées et des hommes. Cette importance des côtes pose de graves problèmes d’équilibre écologique. La nature méditerranéenne est fragile (fragilité de l’écorce terrestre, fragilité des sols, irrégularité du climat) et elle résiste mal à la surcharge littorale. Aux 150 millions de citadins, il faut ajouter 110 millions de touristes qui passeront peut-être respectivement à 350 et 200 millions en 2025. La mer aussi est fragile. À la pollution par les pétroliers, s’ajoute celle des effusions non traitées.
Ces enjeux exigent une action concertée à l’échelle du bassin. Le plan d’actions pour la Méditerranée, adopté à l’initiative de l’ONU en 1975 par dix-sept pays souverains, est un exemple de la coopération régionale nécessaire. Le concept de développement durable s’impose peu à peu pour prendre en compte à la fois les besoins des pays méditerranéens, la croissance économique nécessaire pour y faire face, et la préservation de l’écosystème.
C’est pleinement imprégné de la profondeur historique de la région, de ses réalités actuelles et de l’aspiration de ses sociétés que Serge Antoine s’est donné corps et âme à cette partie du monde qui n’est pas la sienne, puisant son énergie, des décennies durant, dans un fonds d’humanisme et d’espérance qui ne lui a jamais fait défaut, lui arrivant souvent de reprocher à l’Union européenne son relatif désintéressement vis-à-vis de la Méditerranée et de se désoler de la faiblesse de la représentation de cette dernière dans les instances. Serge Antoine fut un haut cadre militant de l’environnement et de l’aménagement du territoire. Du militantisme, la Méditerranée en aura toujours besoin, particulièrement en cette période de doute marqué à l’échelle de la planète par le constat d’une quasi-incapacité des gouvernements à promouvoir le développement durable.
À l’échelle de la région méditerranéenne, la problématique paraît cependant à la fois plus mûre et mieux engagée. Les gouvernements ont eu la sagesse d’accorder, bien avant beaucoup d’autres, une oreille attentive aux avertissements des premiers écologistes : sauver la Méditerranée. Ce fut l’objectif du programme d’actions pour la Méditerranée, émanation du PNUE, dans le cadre de la convention de Barcelone signée en 1976 et qui, outre les pays méditerranéens, engage la communauté européenne. Comprendre fut le premier mot d’ordre. Le mérite revient à la France, et tout particulièrement à Serge Antoine d’avoir pris l’initiative de créer le « Plan bleu », volet prospectif de planification socio-économique au service de cet exercice collectif et paritaire Nord-Sud unique en son genre et de lui avoir offert une structure d’accueil à Sophia-Antipolis.
Serge Antoine fut d’abord pour moi une heureuse rencontre et un ami. Nous liions une amitié tardive, à vrai dire, mais sincère, tranquille, naturelle comme allant de soi et qui s’est bonifiée avec le temps, tant était attachante sa personnalité et profond l’intérêt qu’il portait à tout ce qui pouvait améliorer la situation de cette région.
Ce fut ensuite un collègue avec qui j’ai partagé, un quart de siècle durant, une complicité tacite et les mêmes préoccupations quant à la nécessité d’organiser à temps le cadre régional à même de permettre le développement du débat devenu urgent sur l’environnement et le développement de la Méditerranée. J’ai eu le privilège en 1978 de compter parmi les vingt-quatre analystes des deux rives de la Méditerranée ayant contribué à la réalisation des douze expertises initiales qui ont constitué l’acte fondateur du programme du « Plan bleu », lui ayant fourni les éléments de sa première vision prospective de la région. Ce fut à l’occasion des nombreux débats animés par Michel Grenon que j’ai eu le plaisir de connaître Serge Antoine apprenant de lui tout l’intérêt de la prospective, du long terme dans l’analyse des tendances, des études d’impact sur l’environnement et la prise de décisions politiques, de la stratégie des cheminements, des petits pas concrets permettant de mobiliser tous les acteurs de la société civile pour matérialiser, au jour le jour, le changement souhaité pour sauver la Méditerranée.
Sauver la Méditerranée, mais de quoi ? Les premières études achevées, il était devenu patent que ce qui menace la Méditerranée est ce qui se passe dans les pays qui la bordent et dont les activités sociales et économiques produisent des déchets ou exercent des pressions, des dégradations sur les paysages ou sur les ressources fragiles et menacées. Dans la lancée de Rio, et forts d’une tradition de deux décennies d’association pour étudier leur avenir commun et tenter de résoudre ensemble un certain nombre de leurs problèmes, les pays riverains de la Méditerranée ont eu l’audace et le mérite d’amender la convention de Barcelone, d’adapter l’Agenda 21 au contexte méditerranéen, de donner un second souffle au programme d’actions pour la Méditerranée et de le doter d’une commission méditerranéenne du développement durable (CMDD) afin de lui insuffler un supplément d’âme pour mieux agir ensemble. Je garde un souvenir ému de la complicité constructive que j’ai toujours trouvée auprès de Serge Antoine dans l’effort de persuasion immense qu’il a fallu fournir pour mener à bien la réforme structurelle devenue indispensable dans un contexte frileux où les pays du Nord, en général, hésitaient à s’engager dans l’action, conscients du prix qu’ils s’étaient engagés à payer.
La CMDD a aujourd’hui dix ans. Fragile pendant longtemps, elle avait besoin de soutien bienveillant. Il me plaît d’affirmer que nous avons toujours trouvé, à travers la forte personnalité de Serge Antoine, un parrainage à la fois scrupuleux, honnête et généreux de la France. Nous avons voulu un organe consultatif, efficace parce que léger, représentatif des États mais largement ouvert sur la société civile, à même d’apporter un concours aux parties contractantes en faisant des propositions visant la formulation et la mise en œuvre d’une stratégie régionale de développement durable en Méditerranée. Les légitimes aspirations au développement durable d’une large frange de la population, des rives Sud et Est en particulier, sont profondément ressenties. Et pour assurer ce développement, les ressources sont traditionnellement rares et ont été exploitées, pour certaines, depuis plusieurs millénaires. Le sol et l’eau, ressources peut-être les plus précieuses, ont été appauvris, dégradés alors que les besoins alimentaires d’une population croissante, pour quelques décennies encore sur la rive Sud, se font pressants. Pression du tourisme sur un littoral convoité et menacé, menace croissante sur un écosystème fragile, choc des technologies du futur sur des cultures traditionnelles, opposition historique qu’il faut surmonter pour vivre, tels sont quelques-uns des défis que les pays méditerranéens demandent à résoudre.
Pour Serge Antoine, le développement durable est un concept porteur. Il relaye avantageusement l’environnement en l’ouvrant sur la société et les activités humaines et en le dégageant des tentations extrémistes. Il faudrait l’expliquer et traduire en langage politique les efforts qu’il suppose. C’est ce que n’a cessé de prôner Serge Antoine tout au long des travaux d’élaboration de la stratégie méditerranéenne du développement durable, adoptée par les parties contractantes à la convention de Barcelone, et prise en considération récemment par le partenariat euro-méditerranéen. Il faudrait également, un jour, commencer à promouvoir le processus du développement durable, et non plus uniquement en parler. Cette écorégion qu’est la Méditerranée est, me semble-t-il, le champ le plus propice à sa mise en œuvre par l’ensemble des forces de la société civile, en un temps où, à l’échelle de la planète, les pouvoirs doutaient d’eux-mêmes, où l’argent public se faisait rare, dans un monde en crise de structure dans le Nord, en difficultés économiques dans le Sud.
Ma dernière entrevue avec Serge Antoine a été à la Maison de la Radio, à Paris, à l’occasion de la présentation publique du dernier ouvrage de référence du Plan bleu : Méditerranée et perspectives du Plan bleu sur l’environnement et le développement. La fatigue et les effets du traitement suivi pour lutter contre le mal étaient déjà sensibles, mais Serge Antoine se devait d’être là comme pour témoigner de la justesse et de la fécondité, malgré tout, de la démarche collective, du partenariat sans arrière-pensée qui a mobilisé plusieurs dizaines de compétences de la région impliquées dans un même objectif : entrevoir plus clairement l’avenir qui se dessine pour mieux agir maintenant. Telle aura été l’idée maîtresse de cet homme qui a réussi à préserver son capital de crédibilité auprès de tous les ministres successifs français chargés de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire ainsi qu’auprès de tous, fort nombreux à travers le monde, qui ont eu à apprécier en lui, à travers ses écrits et ses nombreuses prises de paroles, un fonds d’humanité qui l’a toujours porté à aller vers l’autre.

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Serge Antoine répond aux questions de Thierry Paquot

source : Revue Urbanisme, N° 336, p.71 à 78, 29 mars 2004

Quelle est votre formation ? Quel est votre itinéraire intellectuel ?
Mon itinéraire est relativement impossible à retracer, mais je vais essayer parce qu’il est quand même marqué de quelques constantes. L’enseignement me paraissait étroit, recevoir des leçons de professeurs me semblait insuffisant, alors j’ai pris du temps sur Sciences Po pour ouvrir deux fenêtres à mon enseignement personnel. La première pour réaliser pendant deux ans des sondages dans la rue, ce qui m’a permis d’ailleurs de rédiger ensuite, sous la direction d’Alfred Sauvy, un mémoire sur les sondages d’opinion publique, et la seconde pour rejoindre Paul-Henry Chombart de Lauwe. J’intégrais son équipe constituée de cinq volontaires et installée au musée de l’Homme ; il fallait pour la rejoindre sauter par-dessus Jean Rouch et Gérard Philipe dont les bureaux de la Cinémathèque étaient installés là ! J’ai passé plus de deux ans avec Chombart à travailler sur ce que l’on appelle maintenant l’écologie urbaine, issue des travaux de l’École de Chicago. J’ai davantage participé à l’étude de la ville dans sa globalité qu’aux études de quartier, tout en privilégiant la cartographie. Paul-Henry Chombart, comme Louis Couvreur auprès de lui, plongeait dans une ville vécue et non pas dans une ville reçue. J’ai beaucoup appris avec lui.

Vous ne découvriez pas simplement une équipe qui travaillait sur l’écologie urbaine, il s’agissait aussi de la découverte d’une ville. Vous n’êtes pas parisien ?
Je suis né à Strasbourg. Ensuite ma famille a bourlingué, beaucoup et partout. Mon père a répondu à l’appel du général de Gaulle, il est parti en juin 1940 en Angleterre et nous avons réussi à le rejoindre non sans mal, puis nous nous sommes installés à Alger.
Je ne suis ni architecte ni urbaniste, je pense que mon intérêt pour le territoire me vient de mon père. Il était polytechnicien, ingénieur, mais il a pu s’occuper en Syrie d’aménagement du territoire et son nom a été associé au plan de Damas. Par ailleurs, puisque nous sommes dans les histoires de famille, c’est lui également qui a d’abord rencontré celui qui deviendra mon beau-père, l’architecte et urbaniste Michel Écochard. Mon père m’a fait connaître de grands noms de l’aménagement, Eirik Labonne au Maroc ou encore Maurice Rotival. Ce dernier m’impressionnait dans son approche européenne. Pour Jean Monnet, l’Europe c’était le marché commun, le charbon et l’acier, mais pour Rotival c’était la géographie : « Constituons ensemble un morceau de territoire autour du Rhin et on fera l’Europe ! » Il a écrit cela dans le no 1 de la revue Urbanisme. À mon avis, c’est une belle utopie de croire que les aménagements du territoire peuvent être vus comme le ciment des peuples. Cette dimension territoriale, insufflée par mon père, est très importante parce qu’on la retrouve en continu au fil de ma vie.

Après la parution du livre dirigé par Paul-Henry Chombart de Lauwe, Paris et l’agglomération parisienne, en 1952, que faites-vous ?
Après Sciences Po, j’ai préparé l’ENA, où j’ai été admis. Ensuite, je suis entré à la Cour des comptes. J’y ai constitué le centre de documentation et contrôlé une vingtaine de communes. Mais le contrôle a posteriori ne nourrissait pas tout à fait mon appétit. Deux semaines après mon arrivée, Chombart me recontactait ; il avait obtenu du ministère de la Construction et de l’Urbanisme un contrat sur la Sambre, autour de Maubeuge. Cela m’a amené à connaître l’urbanisme opérationnel, comme on dirait maintenant. À peine le rapport terminé, fin juin, j’ai reçu un appel comme tous les autres magistrats de la Cour, proposant durant trois mois, juste avant la période des vacances, d’élaborer la planification régionale du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, de l’Aisne et de l’Oise. Le hasard est parfois extraordinaire ! Je me suis empressé d’accepter et j’ai travaillé sur l’avenir de ces cinq départements, à vingt ans ou trente ans, puisqu’il s’agissait de planification prospective que Pierre Pflimlin, du gouvernement Edgar Faure je crois, avait décidée. À la fin de cet exercice, j’étais horrifié par le nombre de découpages propres à chaque administration. J’ai alerté les responsables : pour décider une planification régionale, il fallait premièrement des circonscriptions un peu homogènes et deuxièmement que l’administration centrale, alors au ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), ait une vue d’ensemble autour du Premier ministre. J’inventais alors les régions, que j’ai dessinées et dont je fus, pour le décret, commissaire du gouvernement. J’inventais aussi la « Datar » avant l’heure. Le Comité d’enquête sur le coût et le rendement des services publics, relais de la Cour des comptes, m’a confié les rapports sur ces deux sujets. J’ai dénoncé – ce qui m’a valu pendant un temps une interdiction d’accès au MRU – le défaut de relations entre le ministère de la Reconstruction et ceux de l’Industrie, de l’Agriculture, etc. Quant aux régions, le découpage de la France différait selon chaque administration. Chacune avait le sien. J’ai travaillé là-dessus pendant un an : j’ai d’abord superposé les cartes de découpage des différentes administrations sur un grand calque ; puis j’ai étudié le rayonnement des villes et surtout des futures « métropoles d’équilibre » en tentant de distinguer, en dehors de la région parisienne, les villes qui opéraient comme des points d’attraction. J’ai mesuré les attractions exercées par Marseille ou Montpellier, par exemple, en utilisant notamment les zones de chalandise ou les données statistiques se rapportant aux relations par téléphone, très révélatrices (à l’image des données sur les distances à cheval utilisées lors du découpage des départements pendant la Révolution). Après quoi j’ai proposé l’idée à Jérôme Monod, qui travaillait au cabinet du Premier ministre, Michel Debré. Celui-ci, avec Jean-Marcel Jeanneney, avait en tête le projet d’une France à 47 départements. J’ai expliqué à Monod que je pensais aussi que le département était trop petit pour l’échelle de planification, mais je l’ai prévenu que l’échelon politique allait passer quelque deux ans à mettre en place une réforme difficile parce que l’on ne redécoupe pas un pays en deux coups de ciseaux. La réforme sur laquelle j’avais travaillé était toute prête, beaucoup plus facile à mettre en œuvre. C’est celle-ci qui fut appliquée. Les 21 régions se sont créées en six ans par ajustements successifs, en gardant en nombre entier les départements. Dès qu’une administration désirait innover pour ses échelons déconcentrés, elle devait passer par moi ! Pendant cinq ans, j’ai été une espèce de procureur des 21 régions. Je les ai dessinées seul, sans aucun pouvoir politique et sans être allé sur place, deux particularités qui sont impensables maintenant, mais à l’époque il ne s’agissait formellement que d’un regroupement technique1. Ceci nous amène cinq ans avant la Datar. Elle a été créée en 1962, selon mes vœux, mais à ce moment-là, après trois années passées auprès du directeur général de l’ORTF, Christian Chavaron, j’étais à Bruxelles, proche collaborateur de Chatenet, patron de l’Euratom et ancien ministre de l’Intérieur. Je lui avais promis deux ans mais je lui ai faussé compagnie au bout d’un an et demi, ne pouvant résister à l’appel de la Datar, en 1963. J’y ai passé près de dix ans exceptionnels sous la direction d’Olivier Guichard. On avait des rapports tout à fait extraordinaires avec cet homme, qui était un grand patron. Son bureau, quand il n’était pas à la Datar, donnait directement dans celui de Pompidou, alors Premier ministre, ce qui présentait une situation bien supérieure à n’importe quel pseudo-rattachement tel qu’on peut en voir dans les organigrammes. Il n’était pas, en apparence, chaleureux. Il parlait peu, disait le minimum, mais indiquait le sillage. Prenons l’exemple des parcs régionaux, puisque je m’en suis occupé après l’aménagement de Fos et la création des métropoles d’équilibre. En voyage avec Pisani et Pompidou, il découvre les parcs allemands. Rentré en France, dès la première réunion à la Datar, Olivier Guichard émet l’idée d’en créer : nous avons mis plus d’un an à « digérer » cette idée et à la mettre à l’heure française.

Avez-vous rencontré Paul Delouvrier ?
Je le voyais souvent. J’étais en totale opposition avec Delouvrier sur l’objectif des 12 millions de Franciliens, mais je l’ai beaucoup respecté. Avec Guichard, nous avions, à la Datar, inventé les métropoles d’équilibre pour faire contrepoids à Paris dévorant toute la France. Donc nous ne pouvions que freiner Paul Delouvrier, qui implantait ses villes nouvelles à l’intérieur d’un périmètre régional (que j’avais fabriqué, moi !). Je me suis énormément bien entendu avec lui, par exemple, lorsqu’il a ouvert la voie aux équipes pluridisciplinaires des Oréam pour les métropoles d’équilibre. Je me souviens encore d’une réunion à Rouen, vers 1965, où Paul Delouvrier s’est trouvé devoir donner des explications à un parterre d’ingénieurs qui s’étonnaient de la présence dans une équipe d’urbanisme d’un géographe et d’un sociologue ! J’ai pris modèle sur lui pour constituer des équipes pluridisciplinaires des métropoles d’équilibre.
L’anecdote la plus remarquable s’est passée en 1968. Ni la Datar ni bien sûr Guichard n’étaient sur les barricades, mais nous regardions avec intérêt ce foisonnement soixante-huitard. Nous avons mesuré son apport : celui d’une appropriation forte. Les salariés de l’entreprise disaient « c’est mon entreprise », les étudiants, « c’est mon université », etc. Mais ce mouvement d’appropriation restait étranger aux collectivités locales et territoriales. J’étais depuis peu le patron de la revue de la Datar, la Revue 2000, et j’ai pensé qu’il fallait en débattre. J’ai donc, en plein mois de mai, préparé un numéro un peu spécial qui s’est appelé le Petit Livre rouge – il était d’ailleurs rouge. Paris étant paralysé par les grèves, je suis allé dans les Hautes-Alpes pour imprimer cet ouvrage collectif qui réunit les signatures de personnalités comme Jacques Delors, que je connaissais très bien, et celles de toute l’équipe de la Datar, Jérôme Monod en tête, dans une sorte de plaidoyer pour la région. Cette fois au-delà du découpage. Sans budget, sans élu, la région n’était pas encore une institution. Nous avons donc proposé l’élection d’un représentant au suffrage universel. La revendication des soixante-huitards en direction de leur entreprise ou de leur université, nous l’avons ainsi portée au système territorial français. Quand je suis revenu, Guichard m’a tout simplement dit : « Eh bien dites donc, vous en avez fait des choses pendant ce mois de mai ! » Puis, j’ai découvert l’environnement. À la Datar, nous avions terriblement besoin de prospective à vingt, trente et quarante ans, et il y avait peu de gens dans le monde pour travailler à ces horizons. Grâce à Bertrand de Jouvenel et avec Monod, nous avons pu, aux États-Unis, rencontrer les grands spécialistes, Hermann Kahn, Daniel Bell… J’ai énormément appris en prospective, et c’est ainsi que j’ai découvert la naissance de l’environnement en Amérique. J’ai été la première personne à être reçue par la première administration américaine s’en occupant, directement liée au président. J’ai cueilli les idées à froid. Dans l’avion du retour, nous avons préparé deux lettres à l’attention de Pompidou et de Chaban-Delmas pour leur annoncer que la France devait se préparer à prendre en compte une politique de l’environnement, sachant que, le plus souvent, ce qui se passe aux États-Unis finit par nous arriver. Dans le même temps, Chaban-Delmas recevait une lettre similaire de Louis Armand qui, lui aussi, rentrait des États-Unis. Chaban lui a confié un rapport sur l’environnement et nous a demandé, à la Datar, les premières mesures à prendre en faveur de l’environnement. En 1970, Armand a rendu un rapport rédigé par deux jeunes de 17 ans alors, dont l’un est maintenant professeur, toujours militant et qui paraît, pour moi, avoir encore 20 ans. Ce fut le premier rapport français sur l’environnement. Après, les Anglais se sont manifestés en fabriquant un ministère réunissant l’Équipement, le Logement, l’Environnement et l’Intérieur. Chaban a créé le ministère de l’Environnement en 1971 – une première mondiale – directement rattaché au Premier ministre. Il l’a confié à Robert Poujade. Trois jours après sa nomination, Poujade m’a appelé pour me proposer de travailler avec lui, c’est ainsi que je suis devenu son bras droit à l’Environnement. Depuis, dix-huit ministres se sont succédé pour le meilleur ou pour le pire… Je suis, si je me situe parmi les « écolos », plutôt un écolo des villes qu’un écolo des champs. Je suis incapable de distinguer dans la nature une feuille d’une autre, je connais peu le vivant, les « écosystèmes ». Je suis un enfant de la ville. Ce ministère a été marqué par de grands pionniers, Ruffié, Bourlière, Trémolière, Paul-Émile Victor, Tazieff, le commandant Cousteau, ainsi que par une ouverture mondiale, beaucoup plus que tous les autres ministères français. J’étais alors moi-même membre du Club de Rome. J’ai participé à la conférence de Stockholm en 1972 avec toutes ces personnalités que j’ai tenues à faire venir. En débarquant à Stockholm j’ai retrouvé Maurice Strong, canadien, grand utilisateur de prospective, qui était le secrétaire général de la conférence, le pilier de ce premier sommet. Je le connaissais bien, cela a été d’autant plus utile que la France avait fait sauter dans le Pacifique une bombe H la veille de la conférence, ce qui lui a valu la réprobation de toute l’écologie naissante. J’ai revu Strong en 1990, deux ans avant le Sommet mondial de Rio dont il avait la charge, et j’ai intégré son équipe. Là, j’ai surtout investi sur les collectivités locales. J’ai rédigé en grande part le chapitre 282 des Agendas 21 et organisé la réunion des maires qui a eu lieu à Curitiba deux jours avant la conférence de Rio. C’est encore très actuel, car la rencontre de ces 300 maires a débouché sur l’alliance de deux fédérations hostiles l’une à l’autre, la Fédération (française) des cités unies et IULA, la fédération anglo-saxonne créée en 1906. Le mariage aura lieu en mai 2004 à Paris puis à Barcelone ; j’ai contribué à le lancer, il se consomme ainsi après douze ans. Cela pour vous dire que l’histoire est lente.

Vous êtes également l’initiateur du Plan bleu pour la Méditerranée et de la coopération entre les vingt États riverains. Comment en avez-vous eu l’idée ?
À la fin de la conférence de Stockholm, Maurice Strong m’a demandé ce que l’on pouvait espérer de la France. J’ai pensé à son passé colonial, mais aussi aux pays du bassin méditerranéen divisés alors entre trois continents, l’Afrique, l’Asie et l‘Europe, et qui n’avaient jamais créé de véritables liens entre eux. J’ai raisonné en termes d’approche régionale, celui d’un aménagement au niveau d’un grand ensemble géographique. Je sentais là un terrain d’avenir intéressant dans lequel la prospective et le grand aménagement pouvaient se retrouver. En 1975, de ce fait, les pays méditerranéens ont signé à Barcelone une première convention. J’y travaille encore et je suis toujours le représentant de la France à la Commission méditerranéenne du développement durable. Comme vous le voyez bien, les hasards sont en apparence inexplicables… Mon curriculum paraît fait de hasards. Je suis passé par l’ORTF, l’Euratom, etc. Autre exemple, en 1981, lors du changement de pouvoir, Robert Lion, qui était directeur du cabinet de Pierre Mauroy à Matignon, m’a contacté parce qu’il voulait rompre avec l’architecture giscardienne qui obstruait l’horizon ouvert de la Défense. En se réunissant le temps de quelques dîners plateau-repas à Matignon en compagnie, par exemple, de Gérard Thurnauer, on a fabriqué un projet. Robert Lion cherchait à inventer quelque chose qui soit durable comme le fer à la tour Eiffel, j’ai lancé l’idée que l’on devrait bâtir un projet autour de la « communication ». Le projet a été réalisé dans son architecture, mais pas dans sa raison d’être : devenir un centre de familiarisation pour des techniques qui changent vite. Mitterrand, Lang, Attali n’ont pas bien compris. Ma seule satisfaction est d’avoir constitué en grande part le jury qui a eu le choix entre Jean-Paul Viguier et Otto von Spreckelsen. Ce dernier a remporté le concours à cause de la transparence, de l’ouverture, il entrait dans la logique de la communication invisible. Viguier avait cru devoir assimiler la communication à un écran géant : la communication ne se résume pas à l’image.

Quel bilan tirez-vous de ces années 1972-2004 ? Les choses n’avancent pas très vite, semble-t-il…
Non. Je suis d’un naturel optimiste. J’ai toujours dit que trente ans était le temps utile pour obtenir des résultats. Je pensais en 1970 que, en développant une certaine volonté, au bout de trente ans on arriverait à maîtriser tous les problèmes dits « de l’environnement ». C’était mon entrée en matière avec Robert Poujade quand il m’a demandé, au début de son mandat, ce qu’il fallait entendre par environnement ; je lui ai répondu que cela se rapportait à tous les domaines, que tous les ministères étaient concernés : mais c’était d’abord un problème de société. À présent, je suis inquiet. Sans vouloir faire le prophète, je dis que, si nous continuons à ne rien changer, dans deux ou trois cents ans il risque de n’y avoir plus d’humains sur cette terre. Le développement durable, les Nations unies, mais aussi les États, sont d’une lenteur épouvantable.
Quels sont les principaux défis à relever et, bien que tout se tienne, comment les hiérarchisez-vous ? Quelle position adoptez-vous par rapport au développement durable ?
D’abord, je n’ai aucune définition toute prête pour le développement durable et je ne veux pas en avoir. Les Français jugent que c’est une notion floue. Tant mieux. Il se trouve que c’est la troisième dimension floue à laquelle je travaille après l’aménagement du territoire et l’environnement. La vraie question est de passer de l’état gazeux à l’état solide. Je m’emploie à le faire avec d’autres au Comité 21, au Conseil national du développement durable, à la Commission méditerranéenne du développement durable. Cela signifie faire un peu plus de prospective à long terme, réintégrer des valeurs dans nos systèmes de choix, affiner des choix sociétaux, réaffirmer la solidarité entre les pays du Nord et les pays du Sud, être très attentifs aux transformations géophysiques, climatiques, environnementales. En 1967, le conseiller scientifique du président américain, que j’avais rencontré, me confiait que l’important était la fonte de la banquise, le réchauffement de l’atmosphère et l’augmentation du niveau des mers, et que je ne devais jamais l’oublier. Quand je suis revenu en France chargé de ces confidences, l’accueil des politiques s’est révélé plus qu’indifférent. Je porte finalement un regard féroce sur les politiques (je suis pourtant généralement clément). Si retard il y a, c’est parce qu’eux sont en retard.
La politique de développement durable peut s’affiner. Elle se fait en marchant, un peu comme L’homme invisible qui devient visible quand on lui pose des bandelettes. Il faut prendre conscience du fait qu’il s’agit là d’une véritable révolution culturelle, d’une révolution dans les comportements, surtout politiques, à laquelle nos habituels schémas d’analyse sont étrangers. Je ne développerai pas ici tout ce qui est nécessaire pour que le développement durable soit pris en compte. Disons simplement qu’il faut éviter de prolonger la simple approche environnementale et qu’il est nécessaire de s’alimenter de manière systémique aux sources de l’économie, de la culture, du social en même temps que de l’écologie, que l’allongement en prospective est indispensable, qu’il faut transformer tout le monde en « acteurs » et si possible monter des opérations multiacteurs, qu’il faut jouer du volontariat et que les indicateurs de mesure du suivi sont indispensables. Je n’en dirai pas beaucoup plus : le mouvement est en route depuis deux à trois ans dans les entreprises ; les collectivités locales, elles, démarrent en France. Il est encourageant de voir les différents secteurs s’y mettre peu à peu : les agriculteurs, les industriels de l’eau, les forestiers, etc. Côté urbain, les architectes ont une avance avec la haute qualité environnementale (HQE) sur les urbanistes. La réflexion sur la ville de demain a besoin d’être relancée.

En accord avec l’« écodéveloppement », mot consacré par Ignacy Sachs3, vous préconisez un « écohabitat4 », de quoi s’agit-il ?
D’abord un mot sur l’effort entrepris dès 1970 par Maurice Strong, bien avant madame Brundtland, pour réunir en Suisse des économistes du Nord et du Sud : c’est là que je rencontrais pour la première fois Ignacy Sachs et que naissait l’« écodéveloppement ». Pour l’écohabitat, en 1976, j’ai été le coordonnateur de la délégation française au sommet de Vancouver (Habitat I). J’espérais en cette rencontre mais le résultat a été décevant. Elle a produit une littérature abondante mais dont personne ne se sert, les ministres du Logement ne comprenaient pas pourquoi on leur parlait de pauvreté, les États sont restés assez indifférents. Il eût fallu responsabiliser les maires des villes, c’est la leçon que j’ai tirée et c’est pourquoi j’ai proposé à Strong de les réunir juste avant le Sommet de Rio. À Istanbul, lors d’Habitat Il, où Georges Cavallier a bien rassemblé les forces vives françaises, on a assisté à une juxtaposition de déclarations. Ces grand-messes n’apportent pas toujours les résultats espérés ; ce fut le cas à Johannesburg par exemple. Il faudrait profiter de la présence de tous les États pour les forcer à s’engager, chacun selon ses moyens, et afficher des objectifs clairs. L’habitat, au sens des machines à habiter, se met peu à peu au développement durable. L’exposition « Ecologis » qui s’est tenue à la Villette en 1994 est un jalon important que l’on doit surtout à Bettina Laville. La maturation est longue, mais on peut dire que le label HQE qui en est issu a fait beaucoup. Il n’y a pas d’équivalent pour la ville. Il faudra relire l’ouvrage pionnier du MAB (programme UNESCO « Homme et biosphère ») qui a examiné trois villes, dont Rome. La ville est analysée comme un système d’entrées et de sorties de flux, d’hommes, d’informations, d’énergies, d’argent, de ressources, etc. Le philosophe Al-Farabi avait déjà déclaré au Xe siècle qu’il fallait traiter la ville de manière organique, comme un animal. Je trouve cette approche globale très actuelle. Dans un article de la revue Urbanisme, « Vers un écohabitat », j’ai plaidé pour une remise en cause de la manière dont on conçoit la ville, dont on la fabrique, dont on la gère, avec un plus grand égard à la comptabilité des ressources, de l’espace, de l’énergie et du temps. Cela nous mène plus loin que le plan des rues. Il serait utile de dessiner à nouveau la « cité idéale », et cette fois non plus par des « isolés » comme Campanella, Tony Garnier ou Robert Owen mais de manière plus collective. L’appel, nous le lançons encore d’Arc-et-Senans.

Comment êtes-vous arrivé à la présidence d’Arc-et-Senans ?
En 1968, j’ai organisé un colloque sur l’an 2050 qui s’est tenu à Gif-sur-Yvette. Les participants parisiens ne cessaient de téléphoner à leur bureau trop proche, et cela même sans portable à l’époque ; il n’y avait pas moyen de les sortir mentalement de leur univers pour leur faire franchir un saut de quatre-vingts ans ! Pourtant, on avait réuni des invités de marque. J’étais décidé à refaire des exercices de prospective, mais plus jamais si près de Paris. C’est alors que j’ai rencontré l’architecte en chef des monuments historiques d’Arc-et-Senans, Michel Parent, lequel – avec Michel Batisse et Gérard Bolla – a inventé la notion de « patrimoine mondial », qui concerne non seulement le patrimoine construit mais aussi le patrimoine vivant et naturel. Il cherchait à donner une fonction à la Saline, qui bénéficiait de crédits tout frais de la part de Malraux. Ce dernier m’a plus tard encouragé. Ariane Mnouchkine était venue s’y réfugier pendant quelques semaines en 1968. Je m’y suis rendu et la force de cet ensemble construit vers 1778 m’a conquis. Ensuite tout est allé très vite, j’ai rencontré le préfet. J’étais encore à la Datar, et je lui ai proposé un Centre du futur. Le projet, bien accueilli par le conseil général du Doubs, propriétaire, a vu le jour. Trente-cinq ans plus tard, je suis toujours président de ce qui s’appelle aujourd’hui l’Institut Ledoux. On y a fait d’abord de la prospective, beaucoup, puis cette forme de prospective a décliné en France. J’ai pu redonner en l’an 2000 à Claude Nicolas Ledoux (1736-1806) ses lettres de noblesse en présentant, avec l’aide de la mission 2000, une exposition permanente sur les cités idéales. On s’apprête, avec Jean-Louis Véret, François Barré, Georges Theys et Alexander von Wegesack, à célébrer le classement de l’œuvre de Le Corbusier au Patrimoine mondial et à réaffirmer la mission architecturale et sociétale de la Saline. L’histoire des utopies, comme je l’écrivais récemment5, sur une période de deux mille ans peut paraître décevante : que d’échecs, d’impasses et même de totalitarismes au nom du progrès ! Mais la quête n’est-elle pas plus importante que la récolte ? Car l’essentiel, c’est la démarche, l’envie d’utopie. En cela, le développement soutenable appartient, et c’est tant mieux, à l’utopie… Nous allons retravailler à l’utopie de la ville.

Dernière question rituelle à l’invité : quelles sont vos villes préférées ?
Dans lesquelles j’aimerais vivre ? Si c’est le sens de votre question, certainement pas les villes du Middle-West américain, plutôt Boston. Mais je suis d’abord sensible à Barcelone, Rome ou Venise. J’ai beaucoup d’affection pour Alger. En tout cas, ce serait toujours une grande ville.
Propos recueillis par Corinne Martin et Thierry Paquot, à Paris, le 29 mars 2004.

* Revue Urbanisme, no 336, mai-juin 2004, p. 71-78.
1. Voir mon article paru dans Économie et humanisme en novembre 1969, où j’ouvre sur les grandes régions.
2. Extraits du rapport Action 21 de la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (Rio de Janeiro, 3-14 juin 1992), chapitre 28 : « Initiatives des collectivités locales d’Action 21 ».
28.1 Les problèmes abordés dans Action 21 qui procèdent des activités locales sont si nombreux que la participation et la coopération des collectivités à ce niveau seront un facteur déterminant pour atteindre les objectifs du programme. En effet, ce sont les collectivités locales qui construisent, exploitent et entretiennent les infrastructures économiques, sociales et environnementales, qui surveillent les processus de planification, qui fixent les orientations et la réglementation locales en matière d’environnement et qui apportent leur concours à l’application des politiques de l’environnement adoptées à l’échelon national ou infranational. Elles jouent, au niveau administratif le plus proche de la population, un rôle essentiel dans l’éducation, la mobilisation et la prise en compte des vues du public en faveur d’un développement durable. […]
28.3 Il faudrait que toutes les collectivités locales instaurent un dialogue avec les habitants, les organisations locales et les entreprises privées afin d’adopter « un programme Action 21 à l’échelon de la collectivité ». La concertation et la recherche d’un consensus permettraient aux collectivités locales de s’instruire au contact des habitants et des associations locales, civiques, communautaires, commerciales et industrielles, et d’obtenir l’information nécessaire à l’élaboration des stratégies les plus appropriées. Grâce au processus de concertation, les ménages prendraient davantage conscience des questions liées au développement durable. Les programmes, les orientations et les dispositions législatives et réglementaires appliqués par les collectivités locales pour réaliser les objectifs d’Action 21 seraient évalués et modifiés et des programmes d’Action 21 adoptés à l’échelon local. Les stratégies pourraient également servir à appuyer des projets de financement local, national, régional et international. […]
3. Ignacy Sachs a été l’« invité » d’Urbanisme, no 303, 1998.
4. Voir Serge Antoine, « Vers un écohabitat », Urbanisme, no 171, 1979, p. 38-43.
5. Voir Serge Antoine, « Actualité de la Cité idéale, plaidoyer pour l’utopie urbaine », La Jaune et la Rouge, avril 2000, p. 10-14.

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