Le colloque de l’association Serge Antoine du 13 octobre 2015

« FACE LogossAUX URGENCES : QUELLE PLACE POUR LE LONG TERME ? »

Nos sociétés sont de plus en plus dominées par le culte de l’urgence et le sacrifice du long terme – source d’angoisse plus que d’espoir. L’essor de la société du numérique, la « crise », les dangers, le sentiment que tout s’accélère, que les incertitudes s’accroissent … entrainent une impatience, voire un effacement de l’avenir, alors même que s’accumulent les problèmes qui exigent une action qui s’inscrive dans le temps long.

Comment réhabiliter cette dimension du temps long dans la conduite des affaires publiques et reconstruire les indispensables passerelles entre court, moyen et long termes ? Tel est la question sur laquelle porte ce colloque de l’Association Serge Antoine qui s’est déroulé le 13 octobre 2015 et dont voici la synthèse.

Cliquer ici pour télécharger la synthèse.

 

 

 

 

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Comptes rendus de la Rencontre le 28 Novembre 2013: LA CULTURE DIMENSION OUBLIÉE DU DÉVELOPPEMENT DURABLE ?

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Synthèse : La culture_Dimension oubliée du développement durable ?

interventions:

 

voir le programme de cette journée:

 

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L’association Serge Antoine

signature SACréée en 2007 par ses amis, ses collègues et disciples, sa famille, cette association a pour objectif de réunir tous ceux qui, sensibles à l’action pionnière qu’a jouée Serge Antoine en matière d’aménagement du territoire, de protection de l’environnement, de développement durable, de prospective et d’innovation, souhaitent la faire connaître et poursuivre sur la voie qu’il a tracée.

 
Il disait : « La politique de développement durable se fait en marchant. Il faut prendre conscience qu’il s’agit là d’une véritable révolution culturelle, d’une révolution dans les comportements, surtout politiques, à laquelle nos habituels schémas d’analyses sont étrangers, disons simplement qu’il faut éviter de prolonger la simple approche environnementale et qu’il est nécessaire de s’alimenter aux sources de l’économie, de la culture, du social en même temps que de l’écologie, que la prospective est indispensable et qu’il faut transformer tout le monde en “acteurs”. »
L’association a son siège à la mairie de Bièvres (91570), commune qu’il a habitée pendant près de cinquante ans et où il a été élu.

 

Association Serge Antoine  10 rue de la fontaine 91570 Bièvres. as.antoine@wanadoo.fr

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Rencontre le 28 Novembre 2013: LA CULTURE DIMENSION OUBLIÉE DU DÉVELOPPEMENT DURABLE

Organisée par l’Association Serge Antoine à l’Organisation internationale de la Francophonie 19’21 Avenue Bosquet 75007 PAris

Télécharger le programme, le carton d’invitation et les informations pratiques

Le programme : 

9h30 Ouverture : Clément Duhaime, Administrateur de l’Organisation internationale de la francophonie. Présidence : Habib Benessahraoui, conseiller du secrétaire général de la francophonie

Culture et Développement durable

  • Itinéraire à partir des travaux de Serge Antoine : Jacques Theys, enseignant à l’EHESS, ancien responsable de la prospective au Ministère du Développement durable
  • Les dimensions culturelles du développement durable : Christian Brodhag, directeur de recherche École des Mines de Saint-Etienne

10h30 Les cultures locales, vecteurs du développement durable

  • Savoir-faire, origine et développement durable : enjeux et débats internationaux : Guillaume Benoit, ingénieur général des ponts des eaux et des forêts
  • Archéologie préventive et démarche de socialisation pour les habitants de Saint-Denis : Véronique Poupard, responsable du service de développement local de la communauté d’Agglomération de Plaine Commune
  •  Le « comment » du renouveau de l’Aubrac : André Valadier, président fondateur de la coopérative « Jeune montagne » de Laguiole
  • Terroir et mode de vie au Cambodge ? Docteur Ly Eang Hay, président de Confirel entreprise pour le renouveau et la valorisation du palmier à sucre et du poivre de Kompot

Déjeuner sur place :12h30 à 13h30

13h30 Le développement durable : modèle unique ou diversité ?

Présidence : Hugues de Jouvenel, président-délégué général de Futuribles international

  • Y- a- t- il une vision francophone du développement durable ? Habib Benessahraoui,conseiller du secrétaire général de la francophonie
  • Le développement durable, vecteur de sens pour de nouvelles cultures managériales ? Une lecture croisée des approches françaises et allemandes : Cornelia Findeisen, directrice générale adjointe chargée de la Modernisation, de l’Évaluation et de la Prospective territoriale au Conseil général de la Loire
  • L’importance des cultures dans les modes de consommation et de production : Arab Hoballah, chef de service, PNUE

15h30 Changer de mode de vie, changer de culture, une condition du développement durable. Quelle vision prospective ?

  • . Marseille action autour du patrimoine, du tourisme de l’ économie avec les habitants dans les quartiers Nord de Marseille : Prosper Wanner, gérant de La coopérative de l’hôtel du Nord
  • Les modes de consommation en 2030 : Cécile Desaunay, chargée d’étude sur les questions de mode de vie à Futuribles
  • Culture et modes de vie en 2050 : Marie Chéron, chargée d’études prospectives , association 4D
  • Propriétaire ou artiste ? Gilles Berhault, président du Comité 21

17h30 Fin de la rencontre

 

 

Télécharger les interventions et  la synthèse :

Culture DD A hoballah

Culture DD A Valadier

Culture DD C Brodhag

culture DD C findeisen

Culture DD G Benoit

culture DD Ly Eang Hay

Culture DD P Wanner

Synthèse La culture_Dimension oubliée du développement durable_28 nov

 

 

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Rencontre : Le défi du développement durable : vers une bio-civilisation – 13 Novembre 2012 Paris

Compte rendu de la rencontre organisée par l’Association Serge Antoine et l’Organisation mondiale de la francophonie

TELECHARGER LE COMPTE RENDU DE LA JOURNEE DU 13 NOVEMBRE

Ouverture

Louis-Bertrand RAFFOUR 

Président de l’association Serge Antoine 

Serge Antoine disait « Rio ne se commémore pas mais se cultive ». C’est ce que nous ferons au cours de cette journée consacrée au défi du développement durable au lendemain de la conférence Rio+20. Je remercie l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) qui nous accueille en ses locaux ainsi qu’Aline Antoine qui est à l’initiative de cet événement.

El Habib BENESSAHRAOUI 

Conseiller du secrétaire général de la francophonie 

Je suis heureux de vous accueillir à cette journée, en tant que membre de l’OIF et de l’association Serge Antoine. Je suis ému d’évoquer Serge, dont je suis fier d’avoir été l’ami, et qui a su être un acteur à la citoyenneté multiple : locale, nationale, méditerranéenne (en tant qu’acteur du plan bleu), francophone (en tant que membre de l’OIF) mais aussi internationale. Débattre aujourd’hui des enjeux du développement durable à la lumière de la conférence Rio+20 est la meilleure manière de lui rendre hommage.

Clément DUHAIME 

Administrateur de l’OIF 

Je suis heureux de vous accueillir à l’OIF pour cette journée de débat. Notre organisation est mobilisée pour que la francophonie fasse entendre sa voie en matière de développement durable, dont nous considérons que la culture est le quatrième pilier.

Comme nous, vous avez certainement été déçus par la conférence Rio+20. Mais cet événement a malgré tout permis une nouvelle mobilisation internationale autour du développement durable, 20 ans après la première conférence de Rio. Aujourd’hui, une prise de conscience des enjeux du développement durable est nécessaire pour éviter de voir notre maison brûler1. Mais dans un contexte de crise économique, d’autres domaines d’action sont considérés comme prioritaires.

1 Référence à la phrase prononcée par Jacques Chirac, en tant que Président de la République française, lors du 4e Sommet de la Terre à Johannesburg le 2 septembre 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »

J’espère que cette journée sera l’occasion de proposer de nouveaux éclairages sur les actions qui doivent être les nôtres au cours des prochaines années. Le défi du développement durable : vers une bio-civilisation – 13 novembre 2012

De Stockholm à Rio+20

Présidence : El Habib BENESSAHRAOUI 

1972-2012 : itinéraire à partir des écrits de Serge Antoine 

Jacques THEYS 

Ancien responsable de la prospective au ministère du Développement durable 

Les conférences de Stockholm, Rio et Rio+20 ont rythmé l’évolution des préoccupations en matière de développement durable depuis 40 ans. Elles sont aussi les marqueurs de l’évolution historique et culturelle du monde, puisque la première s’est déroulée en 1972, à la veille du choc pétrolier, la deuxième a eu lieu en 1992, alors que le bloc soviétique venait de s’effondrer et la troisième s’est tenue en 2012, une année qui marque l’entrée dans une nouvelle crise mondiale. Serge Antoine a activement participé à l’organisation des conférences de Stockholm et de Rio et a laissé sur ce sujet de nombreux articles, sur lesquels je me suis appuyé pour bâtir cette intervention.

1972-1992 : de Stockholm à Rio

Selon Serge Antoine, les conférences de Stockholm et de Rio ont toutes deux traité de la question des relations entre développement et environnement. Mais à Stockholm, le développement était considéré comme une condition de l’amélioration de l’environnement, tandis qu’à Rio, le raisonnement était inversé, puisque l’environnement était perçu comme une condition de la mise en oeuvre du développement. A l’époque, la signification de ce dernier terme ne faisait pas consensus, puisque les pays du nord l’assimilaient à l’enjeu de la sortie du mal-développement alors que les pays du sud l’entendaient dans le sens de l’aide au développement. 

La conférence de Rio a été porteuse d’avancées par rapport à celle de Stockholm. Ainsi, elle a permis de sortir l’environnement de sa marginalité, en établissant clairement son lien avec le développement. Elle a également marqué la prise de conscience de l’existence de risques globaux. La mobilisation des acteurs (Organisations non gouvernementales – ONG – collectivités locales, entreprises, pays du sud, etc.) à Rio en 1992 a enfin été historique. Mais l’on peut aussi faire état de plusieurs reculs par rapport à 1972. Par exemple, la conservation de la nature n’est plus citée dans la déclaration de Rio et la question démographique y est peu présente. Dans ce texte, l’éducation et la formation ont également perdu leur caractère central. Enfin, les échelles locales et régionales sont marginalisées par rapport aux politiques globales. Et si les ambitions sur lesquelles la conférence a abouti sont de grande ampleur, les moyens de les concrétiser sont incertains. Au vu de ces éléments, pour Serge Antoine, la complémentarité entre Stockholm et Rio est inaboutie.

1992-2012 : de Rio à Rio+20

Dès 1992, Serge Antoine s’est investi pour que les engagements pris à Rio soient tenus. Mais son optimisme a progressivement été remplacé par des inquiétudes croissantes. Ainsi, jusqu’à la fin des années 1990, s’il déplore que les promesses financières de Rio ne seront pas tenues, il note que la préoccupation environnementale est de plus en plus intégrée à toutes les échelles. Ensuite, en 2002, lors du Sommet de Johannesburg, il fait le constat que les progrès en matière de développement durable restent ténus à l’échelle des Etats. En outre, les problématiques de développement ne sont plus reliées aux questions environnementales et appartiennent désormais au giron de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et non de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Enfin, rien n’est fait pour favoriser le développement d’actions régionales. En 2005, dans son article Gouvernance mondiale. Du retard à l’allumage2il anticipe les échecs de la gouvernance mondiale rencontrés à Rio+20 et propose que le niveau local se substitue aux défaillances du niveau global. 

De Rio+20 à une bio-civilisation ?

Serge Antoine ne pouvait pas prévoir que l’économie verte serait au centre des débats de la conférence Rio+20. Ce sujet n’a d’ailleurs pas été au centre de ses écrits, même s’il publie, en 1968, un article intitulé Y aura-t-il une nature en l’an 2000 ?La croissance verte consiste à construire de nouveaux marchés en s’appuyant sur les services non-marchands rendus par la nature, et se rapproche ainsi du concept de bio-civilisation, imaginé par Ignacy Sachs4 et qui se situe dans la continuité des évolutions de ces 40 dernières années. La bio-civilisation implique ainsi la redécouverte du niveau local, qui peut contribuer à la gestion de problèmes globaux. Elle concrétise par ailleurs les connexions qui existent entre problèmes de ressources, problèmes de santé et problèmes environnementaux.

Avec la bio-civilisation, une nouvelle étape du développement durable se profile donc. Elle pose cependant deux questions :

– quelle contribution réelle faut-il attendre de cette bio-civilisation en faveur du développement durable (complémentarité ou rupture) ?

– ne se dirige-t-on pas vers une exploitation plus intensive de la nature et ne faut-il pas s’inquiéter du rapprochement entre bio-civilisation et l’utilisation massive des bio-technologies ?

Retour sur Rio+20 

Christian BRODHAG 

Directeur de recherche, Ecole des Mines de Saint-Etienne et coordonnateur du comité d’organisation francophone de Rio 2012 

Les difficultés de la négociation internationale

Le principe de la souveraineté nationale rend impossible la généralisation au niveau international d’un système démocratique similaire à celui qui règne dans les Etats. L’adhésion aux accords internationaux relève toujours d’un engagement volontaire, qui de plus est réversible (par exemple, le Canada a ratifié le protocole de Kyoto, mais ne l’a pas appliqué). Les décisions prises au niveau international sont donc partielles et résultent de processus de négociation longs et complexes. Des groupes de pays qui partagent des priorités identiques se retrouvent parfois en opposition sur certains sujets. Par exemple, la proposition de non-régression du droit de l’environnement, par exemple, proposée par une association de juristes a suscité le soutien du groupe des 77 et l’opposition de l’Europe. Cette dernière craignait que ce concept ne soit ensuite généralisé à d’autres questions, comme l’aide au développement. Au mythe d’un gouvernement exécutif mondial se superpose l’image d’une société civile mondiale, dont la mobilisation est assimilée à une forme de démocratie mondiale. En réalité, à Rio+20, tout s’est joué dans la phase préparatoire de la conférence et non pendant l’évènement. La stratégie des ONG françaises était en décalage avec cette réalité, puisqu’elles se sont concentrées sur l’organisation de leur présence à la conférence, sans être présentes dans le processus préparatoire. Leurs propositions, inaudibles dans le processus réel de négociation mais facilement audibles par les médias ont abouti aux commentaires négatifs que l’on connaît sur la conférence.  Par ailleurs, dans les négociations internationales, il faut savoir se contenter d’avancées partielles et lentes. Par exemple, l’article 47 de la déclaration de Rio+20 dans sa première version prévoyait l’obligation pour les entreprises multinationales d’établir un rapport de développement durable. Dans sa version finale, l’obligation est devenue un encouragement5. Doit-on en déduire que le système de gouvernance mondiale est paralysé ? Certainement pas, car les chefs d’Etat disposent de la capacité à négocier et à arbitrer in fine en cas de blocage. Mais à Rio+20, ils ont été relégués à un rôle de potiches et n’ont pas su imposer de leadership politique, puisque la négociation de la conférence s’est conclue la veille de leur arrivée, par l’adoption d’un texte proposé par le Brésil.

Les partenariats qui consistent à tester des solutions à une échelle restreinte, à les évaluer et ensuite à les diffuser, constituent un autre levier de l’évolution des normes au niveau mondial. Par exemple, Arnold Schwarzenegger a créé le R20, une ONG qui rassemble des villes et des régions pour partager leurs expériences afin de réduire les consommations d’énergie et les émissions de Gaz à effet de serre (GES). On assiste par ailleurs à la généralisation des engagements des acteurs privés au nom de la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Ces pratiques participent à modifier les conditions des négociations diplomatiques. Les acteurs de la francophonie ont quant à eux mené un processus original de préparation à la conférence Rio+20, en organisant un forum international à Lyon en février 2012. Cet évènement a permis de réunir les propositions d’amendements de la Francophonie au texte « Draft Zero » des Nations Unies dans l’Appel des participants du Forum de Lyon. Cet appel souligne la nécessaire prise en compte de la dimension culturelle du développement durable. Il prône également une vision intégrée et équitable de l’économie verte, dont le développement repose de manière essentielle sur la jeunesse. En matière de gouvernance de développement durable, l’Appel invite à consacrer un principe de non-régression en droit de l’environnement, mais qui n’a pas été repris dans la déclaration finale. Il propose aussi de privilégier les stratégies nationales de développement durable. La déclaration de Rio+20 va dans ce sens mais de manière limitée.

 40 ans de négociations sur le développement durable

En 1972, la conférence de Stockholm a réuni autour des problématiques environnementales des gouvernements et des scientifiques. Ces derniers ont ensuite été progressivement écartés des conférences mondiales sur le développement durable. En 1992, le Sommet de Rio a vu arriver dans les négociations de nombreuses ONG. Puis à partir de 1997 s’est fait jour l’importance de l’investissement privé en faveur du développement durable. Ensuite, en 2002, à Johannesburg est apparu le débat sur la consommation et la production durables, mais il ne s’est concrétisé que dix ans plus tard à l’issue du processus de Marrakech. Enfin, en 2012, à Rio+20, le débat s’est concentré autour de l’économie verte. La norme ISO 26000 propose justement une approche opérationnelle pour la mettre en oeuvre, mais elle n’est pas reconnue par le système onusien.

Les éléments clés de la déclaration de Rio+20

Dans la déclaration de Rio+207, la problématique du développement durable est étendue à l’ensemble du système des Nations Unies. Un accord de principe a ainsi été scellé pour que les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) soient renégociés afin d’intégrer le développement durable. De nombreux chantiers ont par ailleurs été ouverts lors de la conférence qui s’est tenue en juin 2012. Il ne faut donc pas y voir un échec, mais rappeler qu’elle s’intègre dans un processus de négociation de long terme, dans lequel tous les acteurs doivent continuer à être présents.

Vers des bio-civilisations ? 

[Lecture d’une note d’Ignacy Sachs par Christian Brodhag] 

L’extrapolation des tendances lourdes actuelles nous mène à un enchaînement de catastrophes naturelles et sociales : le réchauffement climatique aux conséquences délétères pour les productions alimentaires et les conditions de vie réservées aux humains avec, comme conséquence, l’aggravation des disparités et des luttes sociales. Mais nous pouvons faire mieux en nous attachant à tirer un meilleur parti du potentiel des ressources renouvelables, que contient la diversité des écosystèmes à l’intérieur desquels l’humanité construit ses habitats et ses civilisations plurielles. Nous sommes aujourd’hui 7 milliards d’êtres humains, bien partis pour atteindre les 9 milliards vers 2050. De surcroît, les civilisations humaines se caractérisent par des disparités béantes entre les minorités nanties et la masse de ceux qui naissent, vivent et meurent au bas de la pyramide sociale. Les fortes inégalités qui caractérisent la situation actuelle indiquent le chemin à suivre :

1) Nous ne nous pouvons plus nous dérober à un changement radical dans la répartition des richesses. L’amélioration des conditions de vie des plus défavorisés passe par une limitation des consommations excessives de la part des élites nanties, de préférence consentie par celle-ci pour éviter des conflits sociaux potentiellement destructeurs.

2) Nous devons nous attacher à limiter les émissions de gaz à effet de serre, pour éviter le réchauffement climatique délétère et donc, à réduire notre dépendance par rapport aux énergies fossiles épuisables à terme, et surtout productrices de gaz à effet de serre, à tirer aussi le meilleur parti possible des ressources renouvelables, tout en sachant que la renouvelabilité ne va pas de soi et exige des politiques explicitées de gestion des ressources naturelles.

3) Une stratégie fondée sur les ressources renouvelables doit relever deux défis majeurs

– la sécurité alimentaire, assurée par la production d’aliments qui nous renvoie aux révolutions verte et bleue fortement créatrices d’emplois, mais conditionnées par les réformes agraires et la gestion des ressources aquatique

– la sécurité énergétique, assurée par l’essor de l’ensemble des énergies renouvelables.

4) Au planificateur de répondre à la question « combien est assez ? » pour assurer la sécurité alimentaire et énergétique, et en déduire le temps que la société doit destiner au travail nécessaire à la production des biens matériels et quelles sont les disponibilités de temps libérées pour d’autres activités.

Echanges avec la salle 

De la salle : (Julien DOSSIER, directeur de Quattrolibri)Le Sommet mondial des villes durables aura lieu à Nantes en septembre 2013. On perçoit aujourd’hui une effervescence à l’échelle des villes en matière de développement durable, qui provient certainement du fait qu’elles sont plus directement touchées par le changement climatique que les Etats.

De la salle :  (Yann GOURIO, Commissariat général au développement durable) En cette période de crise, le développement durable a-t-il encore un avenir ? Il me semble que cette problématique connaît un certain délitement.

Jacques THEYS :   On parle aujourd’hui davantage de croissance verte que de développement durable. Pour beaucoup, les deux notions sont équivalentes. En réalité, le développement durable est un concept spécifique, victime d’effacement. En effet, malgré l’existence de la Stratégie nationale de développement durable (SNDD), on ne défend au niveau étatique une conception spécifique du développement durable. Enfin, à mon sens, développement durable et environnement sont également deux notions distinctes qui doivent chacune faire l’objet d’une stratégique dédiée.

Christian BRODHAG :  La vision actuelle de l’environnement rejette le développement durable. Celui-ci doit pourtant être un levier pour répondre aux problèmes environnementaux. Par ailleurs, à mon sens, l’existence d’un grand ministère en charge du développement durable garantit que les autres ministères ne s’y intéressent pas, alors qu’il doit pourtant s’agir d’une préoccupation transversale.

De la salle :  (Geneviève VERBRUGGE, consultante environnement et développement durable) Les villes ont émergé en tant qu’acteurs du développement durable en 1992, lorsque 300 d’entre elles ont signé l’engagement de Curitiba. Désormais, malgré l’essoufflement des Agendas 21 locaux, le plan local est la seule échelle où se réalise l’intégration du développement durable.Par ailleurs, la notion de développement durable est apparue lors de la conférence de Rio en 1992, pour remplacer le terme « environnement » que le groupe des 77 ne souhaitait pas utiliser. Dans certains pays, notamment en Asie, le développement durable est d’ailleurs encore assimilé à l’environnement. Enfin, je suis très pessimiste quant à la possibilité de négocier en 18 mois des objectifs de développement durable, accompagnés d’indicateurs chiffrés, qui soient compatibles avec la révision des OMD.

El Habib BENESSAHRAOUI :   L’accord de principe concernant les objectifs de développement durable est l’une des avancées majeures de la conférence de Rio+20.

De la salle :  (Roger CANS, journaliste) L’expression « développement durable » provient en réalité d’une mauvaise traduction de l’expression « sustainable development ». On l’a préférée à celle pourtant plus juste de « développement soutenable ». Aujourd’hui, ce concept est en train de perdre son sens, à force d’être trop utilisé.

El Habib BENESSAHRAOUI :   Le développement durable est-il un concept « fourre-tout » ?

De la salle :  (Catherine BERGEAL, Direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature – DGALN – du Ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie – MEDDE) Les aspects paysagers, architecturaux, etc. du développement durable sont laissés de côté au MEDDE. Par ailleurs, on observe aujourd’hui un retour vers le niveau local, pour trouver des solutions aux enjeux de développement durable. A mon sens, l’intégration des échelles est primordiale dans ce domaine. Il faut traiter chaque problème à l’échelle la plus pertinente.

De la salle :  (Jean-Pierre PIECHAUD, Association Dossiers et débats pour le développement durable – 4D) Le concept de développement durable est en approfondissement permanent. Par ailleurs, le travail en réseau est essentiel pour travailler en matière de développement durable. C’est en application de ce principe que l’association 4D a animé pendant deux ans le collectif Rio+208.

De la salle :  (Christina VON FURSTENBERG, UNESCO) L’UNESCO a beaucoup travaillé sur le concept de développement durable, qui à mon sens, n’a rien d’une notion « fourre-tout ». C’est un concept qui peut sembler insaisissable mais qui devient plus clair une fois que l’on a mené une réflexion épistémologique. A l’UNESCO, nous considérons que le développement durable doit être érigé au même rang que la justice, l’équité, les droits humains, etc.Par ailleurs, alors qu’en 1972, la conférence de Stockholm a réuni des scientifiques et des politiques, la conférence de Rio en 1992 a été caractérisée par l’ouverture de l’assemblée aux ONGs/représentations de la Société civile, un gain démocratique qui forcément rend le dialogue plus complexe. Enfin, depuis la conférence de Johannesburg, on assiste à l’intégration progressive des préoccupations de développement durable dans le secteur privé, mais des progrès sont encore à fournir en matière de respect des droits humains. Pour parvenir à progresser dans les négociations concernant le développement durable, l’UNESCO a mené des recherches ciblées pour analyser les relations entre la production du savoir, y inclus non-scientifique, et les politiques publiques. De fait, afin d’atteindre un objectif de justice sociale, l’élaboration des politiques gagne à être nourrie par les résultats de la science autant que de la pratique. Comment ce savoir est-il répertorié ? Les décideurs obtiennent-ils les informations « adéquates » et les utilisent-ils ? Comment la prise de décision évolue-t-elle à l’ère de la mondialisation et de la dépendance – ou de la méfiance – croissantes à l’égard de la coopération multilatérale et bilatérale ? Des approches nouvelles et alternatives d’une gouvernance pluri-centrique émergent partout, à toutes les échelles. Afin de créer des outils méthodologiques qui facilitent l’utilisation inclusive que feront les décideurs de toutes ces connaissances, nous avons approché le développement durable par trois cadres conceptuels, celui de l’éthique, celui qui s’appuie sur l’analyse scientifique, et finalement, le cadre stratégico-politique qui marie ces deux optiques. Grâce aux outils innovateurs développés par les technologies de l’information, comme par exemple l’analyse sémantique assistée, on parvient à extraire et comparer, selon le besoin de l’utilisateur, des contenus pertinents qui sont d’ores et déjà disponibles dans des banques de données et dépôts institutionnels à accès libre à travers le monde. Les résultats ainsi obtenus peuvent être très étonnants. Enfin, pour que ce croisement des cadres conceptuels impacte les débats politiques, il faut se doter de nouveaux espaces politiques qui décloisonnent les discours, tout en favorisant l’implication des principaux acteurs. L’usage des technologies de l’information permettra de gagner du temps et de rendre plus pertinentes ces grandes négociations internationales. L’OIF pourrait prôner ce type de pratiques.

El Habib BENESSAHRAOUI :   L’une des initiatives proposées dans le cadre du Forum de Lyon concerne l’information. Nous fondons beaucoup d’espoirs sur cette initiative.

De la salle :  (Claude ROY, ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts et président du club des bio-économistes) A mon sens, les fondements de la notion de développement durable ne sont pas ceux du rapport Brundtland, mais les problématiques suivantes :

– la croissance démographique

– le changement climatique

– l’accès aux ressources.

Face à ces défis, l’unique solution est de mettre en place des systèmes très productifs, mais aussi sobres et diversifiés.

 

De la salle :  (Marie CHERON, association 4D) Si la dimension sociale du développement durable a tendance à s’estomper de manière générale, plusieurs initiatives en France se distinguent en la matière. Par ailleurs, le rôle des ONG a été défini en 1992 comme celui d’une interface entre les citoyens et le niveau international. Cette position est difficile à assumer, car elle implique de trouver un juste milieu entre expertise et écoute. Enfin, au sein de l’association 4D, je suis en charge d’une étude sur la transition vers une économie écologique à l’horizon 2050. Après avoir établi un état des lieux, l’objectif de cette étude est d’explorer des pistes pour optimiser la gestion des ressources naturelles d’ici 2050. Nous avons notamment retenu la vision de la bio-civilisation. Ce concept a été récupéré par les mouvements sociaux, qui insistent sur d’autres formes de relations sociales et de relations à l’environnement avec des modes de gestion des ressources plus démocratiques. Cela implique des ruptures économiques importantes, notamment en ce qui concerne les droits de propriété, la conception du collectif, etc.

De la salle :  (Dominique MARTIN-FERRARI, journaliste) L’importance croissante de la Chine et du Brésil à l’échelle mondiale bouleverse aujourd’hui l’organisation des relations internationales. Il ne faut pas non plus négliger le rôle des femmes dans les négociations internationales sur le développement durable, car elles étaient très présentes à Rio en juin 2012. Par ailleurs, je regrette l’incapacité à mettre en place une réflexion interscalaire. En matière de développement durable, on se contente de superposer les échelles sans les appréhender dans une vision intégrée.Enfin, ces dernières décennies ont été aussi marquées par la multiplication du nombre de journalistes qui s’intéressent au développement durable. Dans les années 1970, nous n’étions qu’une poignée à nous intéresser à l’environnement, alors que plusieurs milliers de journalistes étaient présents au Sommet de Copenhague en 2009. Or tous ces journalistes ne parlent pas le même langage. Ce manque de communication engendre des problèmes de communication envers le grand public.

De la salle :  (Carole HERNANDEZ ZAKINE, Société des agriculteurs de France – SAF)Le développement durable a toujours été présenté aux agriculteurs sous l’aspect environnemental et comme une contrainte. Toutefois, à la SAF, nous le considérons comme un enjeu crucial, qui nécessite de se préoccuper de la gestion de la rareté des ressources. Nous avons notamment mené une réflexion autour de la gestion de l’eau potable, qui est un enjeu à intégrer dans la production agricole. Ce travail a révélé la persistance de l’administration à cantonner le développement durable à l’environnement et à éviter l’approche locale.

De la salle :  (Zineb BENRAHMOUNE IDRISSI) Aujourd’hui, on court après l’élévation du niveau de vie sans se préoccuper de sa qualité. La force de notre planète réside dans sa diversité, mais il manque aujourd’hui une unité autour de cet enjeu. Pour atteindre la bio-civilisation, nous ne devons pas faire une révolution de nos modes production et de consommation, mais les métamorphoser. Dans ce cadre, les terroirs sont un levier d’action.

Jacques THEYS :   La conférence de Rio+20 a réuni plus de 45 000 personnes pour produire un texte finalement décevant. N’oublions pas toutefois que les 20 dernières années ont amené des changements historiques en matière de développement durable. Il faut valoriser ces évolutions tout en restant lucide sur le temps qui passe.Ensuite, rappelons qu’un développement soutenable ne concerne pas que l’environnement. Il implique également d’apporter des réponses aux problèmes sociaux, par exemple.Enfin, l’articulation des échelles (celle des villes et celle des Etats notamment) est aujourd’hui fondamentale pour permettre des avancées concrètes.

Christian BORDHAG :   A mon sens, l’environnement, l’économie, la dimension sociale et la culture ne sont pas à situer au même niveau en tant que composants du développement durable. En effet, l’environnement est une condition du développement durable, tandis que le social en est un objectif et l’économie, un moyen. La culture enfin en est l’identité. Par ailleurs, la multiplication du nombre d’acteurs impliqués dans les négociations internationales concernant le développement durable entraîne une complexification de ce processus. A cela s’ajoute la nécessité d’une gestion optimale des biens communs, qui conduit à l’émergence de nouveaux modèles mentaux que porte le développement durable.

Vers un nouveau modèle de développement

Présidence : Hugues de JOUVENEL 

Hugues de JOUVENEL 

président-délégué général de Futuribles International 

Je rappelle qu’en 1972, lors de la première conférence mondiale sur l’environnement, et alors que le premier rapport au Club de Rome sur « Les limites à la croissance » venait d’être publié, la problématique du développement durable (même si ce concept n’était pas encore dominant) était déjà posée. Depuis lors, hélas, se sont écoulées quarante années sans que les mesures adéquates soient adoptées pour nous orienter vers des stratégies de développement plus économes en ressources naturelles et moins agressives vis-à-vis de l’écosystème. Aujourd’hui, les pays en développement s’invitent au banquet de la planète, en suivant le modèle des pays développés. Cette situation ne fait qu’accroître la consommation de ressources rares (eau, terres agricoles, énergies d’origine fossile…) ainsi que la production de pollutions et de nuisances menaçant gravement l’écosystème, le changement climatique étant emblématique de ce phénomène. Cette situation n’est pas tenable et les pays développés, en particulier en Europe, se doivent de jouer désormais un rôle pionnier sur la question des styles de développement et des modes de vie. Il est urgent de relever ce défi sans attendre encore quarante ans et nous trouver alors confrontés à une situation compromettant gravement notre écosystème. L’objet de cette table ronde est donc de dégager quelques lignes d’action pour relever ce défi.

Eau, sécurité alimentaire et bio-civilisation 

Guillaume BENOIT 

Ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts et ancien directeur du Plan bleu 

Eau et sécurité alimentaire : deux enjeux interdépendants – La mise en oeuvre de la bio-civilisation implique un changement radical de paradigme. Mais elle est indispensable pour relever le défi de la sécurité alimentaire, particulièrement crucial alors que l’on prévoit que la planète compte 1 milliard d’êtres humains supplémentaires d’ici 2025. L’enjeu de la préservation des ressources en eau est intrinsèquement lié à ce défi, puisque 70 % de l’eau prélevée dans les nappes phréatiques est destinée à l’agriculture. Par ailleurs, malgré une forte urbanisation, la population agricole reste nombreuse à l’échelle mondiale. Elle est néanmoins marginalisée et plus pauvre que la population urbaine.

Les ressources en eau sont inégalement réparties à l’échelle du globe. L’accès à l’eau est d’autant plus difficile dans les zones sèches (Afrique du nord et Moyen-Orient, Afrique subsaharienne et Asie du sud-est notamment) que ce sont celles qui connaissent la plus forte croissance démographique. Cette situation entraîne une dépendance alimentaire accrue pour les pays des zones sèches. Ainsi, l’Egypte importait 30 000 tonnes de blé par an en 1939, contre 10,4 millions de tonnes aujourd’hui. On peut se demander si cette situa tion n’engendrera à l’avenir des déplacements massifs de population.

D’autres problèmes menacent la sécurité alimentaire : l’érosion des sols qui entraîne des pertes de rendement (en Inde et en Chine, par exemple), la salinisation des sols (comme en Irak), la surexploitation des nappes phréatiques qui pèse sur la pérennité de la ressource en eau ou encore l’étalement urbain, qui entra îne la réduction de la surface agricole (en France, par exemple). Des déséquilibres territoriaux existent également à l’échelle des pays, entre des littoraux très urbanisés et des arrière-pays mieux préservés mais marginalisés.

 S’engager sur le chemin d’une nouvelle bio-civilisation

Pour s’engager sur le chemin d’une nouvelle bio-civilisation, le premier impératif est de produire plus et mieux. Plusieurs solutions s’offrent à nous pour atteindre cet objectif. Le Système de riziculture intensive (SRI) s’est par exemple développé dans de nombreux pays d’Asie. Il permet d’accroître de presque 50 % les rendements, d’économiser 40 % d’eau et d’augmenter de 68 % les revenus tirés de chaque hectare. Les méthodes d’agriculture de conservation (couverture permanente, rotation des cultures et minimisation du travail du sol) contribuent aussi à préserver les eaux et les sols. En France, l’agroforesterie contribue à limiter l’érosion des sols et la pollution de l’eau, et à accroître la productivité agricole. (L’agroforesterie désigne l’association d’arbres et de cultures ou d’animaux sur une même parcelle agricole, en bordure ou en plein champ (source : Association française d’agroforesterie). Pour en savoir plus : http://www.agroforesterie.fr/index.php) Ensuite, il est nécessaire de répondre à l’enjeu de gestion de l’eau en tant que bien commun. Les travaux d’Elinor Oström démontrent qu’il est possible d’instaurer une coopération profitable à tous en matière de gestion des communs, sous réserve de l’établir à la bonne échelle. Par exemple, au Cambodge, la ressource en eau dans la région des Prey Nup est gérée par la Communauté d’usagers des polders, qui est élue. Grâce à elle, les rendements des terres agricoles ont été multipliés par 2,5.

De nouvelles politiques agricoles sont également un levier pour atteindre la bio-civilisation. Par exemple, l’Etat vietnamien a mené une politique d’appui aux nombreuses micro-exploitations du pays, qui a permis de doubler leur rendement en 20 ans. Enfin, la bio-civilisation nécessite d’envisager l’emboîtement des échelles (locale, régionale, nationale, macro-régionale et mondiale).

Conclusion

En conclusion, pour répondre aux besoins en alimentation du futur, il est nécessaire de mettre en place des écosystèmes plus productifs, de penser et d’agir en systèmes et d’innover sur tous les plans (agronomique, social, technologique, etc.).

Les terroirs comme modèle de gouvernance des ressources biologiques et naturelles 

Zineb BENRAHMOUNE IDRISSI 

Ecologue et agricultrice marocaine 

Définition : Un terroir est un ensemble territorial complexe, qui est le fruit d’interactions multiples entre nature et culture (écosystèmes conservés, services écologiques, originalité, typicité, savoir-faire). Il est à la base de la survie économique et culturelle de toute une population en fournissant des ressources (énergies, nourriture, eau, pâturage, sols) pour la subsistance et les revenus. De plus, il repose sur une gestion adaptative et une grande capacité à répondre de façon flexible aux changements. En somme, c’est un espace vivant et innovant, en constante évolution.

Des exemples de terroirs au Maroc : Le premier exemple de terroir concerne le douar d’Aït Tamejjoute, qui est situé dans le haut Atlas, une région où les précipitations sont faibles. Le fonctionnement de ce douar repose sur la solidarité entre agriculteurs. Il présente un système agrosylvopastoral parfait. La production agricole du douar est réservée en priorité à l’auto-consommation, puis le surplus est écoulé dans le souk le plus proche. Ce terroir a été façonné par des hommes et des femmes qui ont su faire preuve de débrouillardise et utiliser à bon escient l’héritage de leurs ancêtres. Ensemble, ils ont créé un terroir diversifié qui assure leur bien-être.

Le deuxième exemple de terroir concerne le terrain privé de Shoul, que j’ai acheté pour y faire renaître un terroir. Ce terrain, au départ complètement aride, se situe dans une région où ont été pratiqués la céréaliculture et l’élevage à outrance. Un travail important de réhabilitation des sols et d’installation d’un système de récupération des eaux pluviales a dans un premier temps été indispensable. Aujourd’hui, ce terrain de 2,5 hectares accueille des cultures diversifiées (céréales, plantes aromatiques et médicinales, etc.) et fait vivre cinq familles rurales. Son fonctionnement repose sur un système d’autogestion et d’autofinancement.

Enfin, le troisième exemple de terroir concerne la zone de Brikcha, située dans la région de Chefchaouen-Ouezzane au nord du Maroc, connue pour être le château d’eau du pays mais aujourd’hui en pleine désertification. En tant que bénévole, j’ai participé à un t ravail d’animation et d’encadrement des agriculteurs, pour les aider à réhabiliter leur terroir. Aujourd’hui, plus de 30 agriculteurs de Brikcha cultivent leurs terrains en suivant les méthodes de l’agro-écologie. La commercialisation de leur production repose sur un système de garantie participative.

Un chemin vers la bio-civilisation

Les terroirs constituent un chemin vers la bio-civilisation, car ils sont des oasis qui permettent d’endiguer la perte de la biodiversité. Ce sont des lieux où l’humain et la nature comptent davantage que le profit et qui participent à la sécurité et à la souveraineté alimentaires des territoires.

Echanges avec la salle 

Hugues de JOUVENEL: Les terroirs peuvent-ils résoudre le problème de l’alimentation d’une population de plus en plus urbaine ? Par ailleurs, qu’est-ce qu’un système de garantie participative ?

Zineb BENRAHMOUNE IDRISSI : Un système de garantie participative repose sur un contrat moral entre un producteur et un consommateur, lui-même fondé sur une confiance réciproque. Les terroirs assurent l’auto-suffisance alimentaire de leur population. Mais il existe aussi une forte demande d’urbains qui souhaitent se fournir en produits alimentaires dans les terroirs.

Julien DOSSIER : La question d’Hugues de Jouvenel contient deux présupposés : d’une part, la population urbaine restera en ville et d’autre part, il existe une dichotomie profonde entre milieu urbain et milieu rural. Mais rien ne garantit que ces deux hypothèses se confirment à l’avenir.

Jacques THEYS  : Peut-on faire renaître des solidarités pour créer de nouveaux terroirs ?

Zineb BENRAHMOUNE IDRISSI  :Oui, c’est que nous avons fait à Shoul, grâce à l’animation des acteurs locaux.

De la salle  : Quelle est la moyenne d’âge de la population de ces terroirs marocains ? Les jeunes n’aspirent-ils pas à autre chose que cette vie rurale ?

Zineb BENRAHMOUNE IDRISSI  : De nombreux jeunes reviennent à l’agriculture après un exode rural, afin de satisfaire une recherche de bien-être.

Guillaume BENOIT  : Dans les Hauts de l’île de La Réunion, pour faire face à l’enjeu de maintien de l’équilibre rural, un travail d’animation des agriculteurs a été engagé dans le cadre d’une commande publique. Aujourd’hui, comme la méthode a fait ses preuves, d’autres agriculteurs souhaitent rejoindre la démarche.

Christian BRODHAG  : La notion de terroir souffre d’oubli. Il faudrait s’en emparer, par exemple dans le cadre de la Francophonie, pour la développer.

Hugues de JOUVENEL  : Est-il vrai que le Maroc exporte des matières brutes et importe des produits manufacturés ?

El Habib BENESSAHRAOUI  : La stratégie du Maroc consistant à exporter des matières brutes et à importer des produits manufacturés a eu des effets pervers, car le pays ne produit pas ce dont il a besoin. En effet, malgré les efforts en faveur du développement agricole, le Maroc doit encore importer des céréales pour nourrir sa population. En outre, les tomates et les clémentines sont deux produits d’exportation qui ont donné lieu à de très lourds investissements agricoles, mais dont les bénéfices profitent aux consommateurs étrangers.

De la salle (Catherine BERGEAL) : Les paysages des Causses et des Cévennes sont inscrits depuis 2011 à la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour y parvenir, nous avons dû montrer qu’il existe sur ce territoire un engagement de la société à faire préserver le caractère exceptionnel de ce site. Il faut désormais inscrire cet engagement dans la durée, notamment au travers de son appropriation par la population locale.

De la salle (Jean-Pierre PIECHAUD) : Bénéficiez-vous d’un appui politique pour développer ces terroirs au Maroc ?

Zineb BENRAHMOUNE IDRISSI  : C’est avant tout la société civile qui porte ces projets. Celui de Shoul a été engagé à titre privé, tandis que celui de Brikcha a bénéficié du soutien de l’Agence française de développement (AFD) et du programme de micro-financement du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Les collectivités locales se réjouissent de la réussite de ces initiatives mais n’y participent pas.

Guillaume BENOIT  : Je m’inscris en faux de cette vision selon laquelle le Maroc a abandonné la production de céréales. Comme d’autres pays du sud, il a été très protecteur envers la production de céréales. En revanche, il est exact que les politiques agricoles ont favorisé le développement de la culture de l’huile de graines au détriment de celle de l’huile d’olive, ce qui entraîne une perte de la culture méditerranéenne.

Zineb BENRAHMOUNE IDRISSI  : Les producteurs sont très attachés à la culture des céréales, car ces dernières sont l’ingrédient de base du pain.

Villes post-carbone : l’exemple de Fontainebleau 

Julien DOSSIER 

Directeur de Quattrolibri 

En France, depuis 1990, les émissions de carbone ont diminué de 53 millions de tonnes. Mais l’essentiel du chemin reste encore à parcourir, puisque pour atteindre les objectifs du facteur 4 d’ici 2050, les émissions CO2 devront encore diminuer de 354 millions de tonnes. Dans ce contexte, le BETA Programme®11 vise à mobiliser l’ensemble des parties prenantes des villes satellites de métropoles dans une perspective de relocalisation des filières d’emplois et afin d’optimiser la valorisation durable des ressources locales.(Pour connaître tous les détails du BETA Programme® : http://betaprogramme.org/)

Le BETA Programme® s’appuie sur une recherche-action menée sur le territoire de Fontainebleau, qui est une ville satellite de Paris. Elle regroupe 50 000 habitants, mais draine aussi un flux touristique important : son château attire 400 000 visiteurs et la forêt qui l’entoure environ 17 millions de promeneurs par an. Sur le plan du développement durable, cette fréquentation touristique pose problème puisqu’une consommation accrue de carburant en est la première conséquence. En outre, Fontainebleau souffre de l’attractivité de la capitale. Elle manque de dynamisme et ses habitants sont donc contraints de s’éloigner de leur domicile pour trouver un emploi. Mais, le fait de devoir se rendre en voiture sur son lieu de travail crée une dépendance par rapport à ce mode de déplacement, auquel on recourt alors également pour aller faire ses courses, par exemple. Les petits commerces de proximité sont alors délaissés au profit des supermarchés qui offrent davantage de possibilités de stationnement. Mais il en résulte un déclin supplémentaire du commerce local, la perte d’emplois locaux et donc la nécessité pour les habitants de Fontainebleau de s’éloigner encore davantage de leur lieu de résidence pour travailler.

Pour rompre le cercle vicieux dont les villes-satellites comme Fontainebleau sont prisonnières, mais aussi pour atteindre les objectifs du facteur 4, le BETA Programme® propose de mobiliser l’ensemble des parties prenantes du territoire autour de quatre domaines fortement émetteurs de CO2 : les bâtiments, l’emploi, les transports et l’alimentation. Ce programme part du principe que les villes-satellites peuvent porter la dynamique de transition vers un monde post-carbone car elles sont très nombreuses. Les actions mises en place dans ces villes peuvent en effet avoir un effet aussi important que celui des actions portées par les grandes villes, qui concentrent en général tous les efforts.

Le BETA Programme® se veut accessible à tous, inclusif et transposable12. Il s’articule autour d’actions dont la mise en oeuvre est prévue selon trois échelles de temps (0-1 an, 1-5 ans et 5-10 ans). Tous les acteurs du territoire peuvent s’impliquer dans le BETA Programme®, mais une première action des grands comptes locaux garantit des retombées significatives et peut avoir un rôle d’entraînement. A Fontainebleau, ce rôle pourrait être joué par l’hôpital qui est le premier employeur de la ville.

(Dans une perspective de réplication du BETA Programme®, Quattrolibri a formé un échantillon de 144 villes-satellites en s’appuyant sur deux critères : le nombre d’habitants (entre 10 000 et 50 000 personnes) et la discontinuité urbaine avec l’agglomération).

Le sujet alimentaire au coeur du développement durable 

Jean-Pierre DARDAUD 

Collectif « Alimentons 2012 », membre du réseau JINOV 

En France, on perçoit depuis peu un regain d’intérêt de la jeunesse pour la production alimentaire. Par exemple, en Bretagne, plus de 500 jeunes attendent d’avoir la possibilité de s’installer en tant qu’agriculteurs. Plus qu’un projet professionnel, ces jeunes font du développement durable un enjeu également personnel et citoyen. Par ailleurs, en Inde, plus de 50 000 personnes ont participé en octobre 2012 à la marche des paysans sans-terre, pour demander au gouvernement une redistribution équitable des terres. Sans lopin de terre à cultiver, ces paysans ne peuvent pas subvenir à leurs besoins alimentaires. En raison de leur mode de vie simple et économe en ressources, ils sont porteurs d’une culture de développement durable. En France, comme en Inde, on pourrait s’attendre à ce que les institutions accordent un minimum d’attention à ces acteurs porteurs du développement durable, mais ce n’est pas le cas. La présence d’obstacles à surmonter par ceux qui souhaitent devenir agriculteurs pose donc la question de la démocratie, au travers de la problématique du droit d’accès à la terre et à ses métiers. Par ailleurs, la démocratie est stratégique pour le développement durable, puisqu’il serait profitable que de plus en plus de personnes s’y intéressent. Or les grandes rencontres institutionnelles consacrées au développement durable sont aujourd’hui déconnectées de la vie quotidienne des populations. Le développement durable a donc tout intérêt à porter la démocratie, pour élargir la base sociale qui elle-même le porte.

De plus, la démocratie permet de construire des compromis durables, à l’échelle collective, pour articuler les problématiques environnementale, économique et sociale du développement durable. La démocratie est aussi un espace d’accueil pour la diversité qui découle notamment de la nécessité de s’adapter à chaque contexte. Enfin, le développement durable ne pourra se réaliser qu’avec des acteurs responsables, capables de faire la synthèse entre intérêt personnel et intérêt général, bien privé et bien commun, etc. Or la démocratie participe a créé une dynamique de réflexion et d’action qui va dans ce sens. 

Si la démocratie participe à l’essor du développement durable, ce dernier, notamment au travers de l’alimentation, peut également contribuer à renforcer la démocratie. En effet, l’alimentation est source de « nous », car c’est un sujet qui nous concerne tous, au travers de la faim mais aussi de savoir-faire, de goûts, de souvenirs, etc. Ensuite, l’alimentation en tant qu’enjeu vital, est capable de questionner les ressorts d’autonomie de chacun d’entre nous. La souveraineté alimentaire peut ainsi s’envisager à tous les niveaux : de l’Etat à l’individu. Enfin, l’alimentation en tant qu’elle assure le maintien de toute espèce, est peut-être ainsi l’une des bases les plus durables de tout engagement. On peut alors voir dans l’alimentation un levier de mobilisation en faveur du développement durable.

Biomasse et bio-économie 

Claude ROY 

Ingénieur général des ponts et des forêts, président du club des bio-économistes 

Outre l’accroissement démographique mondial, le 21e siècle confrontera l’humanité à trois défis majeurs : celui de l’eau et de l’alimentation13, celui de l’énergie14 et celui du changement climatique. Seules trois solutions mises en oeuvre simultanément permettront de relever ces défis. Tout d’abord, il est nécessaire de réduire les consommations d’énergies et de matières premières dans tous les domaines. Ensuite, il est indispensable de remplacer les sources d’énergie et de matières premières fossiles, notamment par les bioénergies, les biomatériaux, etc.. Enfin, il est impératif d’accroître la séquestration du carbone, grâce à l’action de la filière bois, de celle des agro-matériaux, etc.

La valorisation accrue, intelligente et durable des fruits de la photosynthèse, c’est-à-dire de la biomasse, et donc de l’agriculture, de la forêt et des biodéchets, intervient pour la mise en oeuvre de ces trois solutions. Autrement dit, une agriculture et une sylviculture productives, sobres et diversifiées, constituent les meilleurs remparts contre le changement climatique, aux côtés des économies d’énergie et des innovations technologiques et organisationnelles. La bio-économie permettra en effet de parcourir un tiers du chemin qui nous sépare de l’ère de l’après-pétrole et un tiers de celui qui nous sépare de l’atteinte du facteur 4. La biomasse regroupe six types de ressources : les biodéchets et les sous-produits organiques ; les déchets et les sous-produits cellulosiques fatals ; le bois et ses assimilés ; les productions cellulosiques dédiées, agricoles, ou forestières ; les cultures alimentaires ; et la biomasse aquatique et marine. En face des ressources se trouvent huit marchés qui répondent à des usages primaires non directement énergétiques (l’amendement organique des sols ; l’alimentation ; les matériaux renouvelables traditionnels ; les néo-bio-matériaux, et la chimie du végétal) ou à des usages énergétiques (les bio-carburants ; la bio-chaleur et le biogaz ; et la bio-électricité cogénérée).

Aujourd’hui, en France, la biomasse représente 5 % des marchés de l’énergie, des matériaux et de la chimie. L’objectif est d’atteindre une proportion de 10 % en 2020 puis de 20 % en 2050. La réalisation de cette feuille de route repose à 60 % sur la filière forêt et bois, à 30 % sur l’agriculture et à 10 % sur les biodéchets. L’enjeu sera donc de mobiliser ces ressources et d’assurer leur renouvellement, grâce à un comportement sobre et diversifié. Par ailleurs se pose également la problématique de l’espace disponible pour produire la biomasse : en France, d’ici 2050, il faudrait consacrer 5 millions d’hectares d’espaces agricoles et forestiers à des productions économiques dédiés et environ 2 millions d’hectares de surfaces essentiellement agricoles à la chimie du végétal, dans une Surface agricole utile (SAU) de 30 millions d’hectares. Il s’agit finalement de recomposer une situation déjà rencontrée dans le passé, puisqu’au début du 20e siècle, les « cultures énergétiques » (fourrages pour les animaux de trait) représentaient plus de 20 % de la SAU française.

Enfin, notons que les filières de la bio-économie sont porteuses d’emploi non-délocalisables. Par exemple, la filière bois-paille représente un potentiel de 30 000 emplois supplémentaires d’ici 2020. De plus, ces filières créent une double valeur : la valeur du produit et la valeur des émissions de CO2 évitées. Malheureusement, la filière du carbone vert reste aujourd’hui mal comprise. Les expressions « forêts productives » et « agriculture énergétique » choquent à tort encoure beaucoup de personnes.

Echanges avec la salle 

De la salle :  (Henri JAFFEUX – Association pour l’histoire de la protection de la nature (AHPNE)) Votre raisonnement ne tient pas compte de la pression que subiront les écosystèmes dans votre modèle.

Claude ROY : Le modèle de la bio-économie ne porte pas préjudice aux écosystèmes, car il repose sur la diversité et la sobriété des méthodes mises en place. En outre, la nature est faite pour être cultivée et maîtrisée.

Zineb BENRAHMOUNE IDRISSI  :Quel est le coût de la perte en biodiversité induite par la bio-économie ?

Claude ROY : Le modèle de la bio-économie n’a pas un impact négatif sur la biodiversité, au contraire il contribue à l’enrichir.

Zineb BENRAHMOUNE IDRISSI : A mon sens, la bio-économie n’implique pas de rupture de notre mode de vie. Pourtant, aujourd’hui, nous devons transformer nos habitudes. Si nous nous organisons autrement, si nous partageons l’espace et les ressources dont nous disposons de manière équitable, alors nous pourrons toujours vivre tous ensemble sur la Terre.

Claude ROY : Ce ne sera pas possible avec 9 milliards d’habitants sur la planète.

Guillaume BENOIT  : A mon sens, les terroirs et la bio-économie ne sont pas des solutions incompatibles. Elles permettent toutes deux d’allier productivité et diversité. Par ailleurs, il est certain que l’on ne pourra pas relever le défi de la sécurité alimentaire sans créer une nouvelle alliance entre productivité et écosystèmes.

Claude ROY  : Il ne faut pas hésiter à valoriser la nature, à condition de respecter certaines règles de bon sens (sobriété et diversité).

Hugues de JOUVENEL  : Je remercie les participants et les intervenants de cette journée pour leur présence, mais aussi l’OIF pour son accueil et l’association Serge Antoine pour l’organisation de cet évènement.

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La Méditerranée se fera

Source : Revue 2000, N° 37, 1976, p.12

Auteur : Serge Antoine

L’Europe en l’an 2000 sera ce que les Européens en feront entre 1976 et l’an 2000. L’an 2000 n’est pas une tranche horizontale de temps, un jardin tout planté comme les enfants en dessinent quand on leur en parle. Nous sommes trop enclins à confondre futurologie et art divinatoire et à imaginer l’avenir comme un état. Il suffit d’ailleurs de parler non plus de l’an 2000, mais des 25 prochaines années, pour que les dessins des enfants changent d’objet.

L’an 2000 commence en 1976, première année du dernier quart de siècle.

Ce que nous ferons donc entre Européens pendant le dernier quart de siècle est décisif. Je dirai plus : « ce que nous imaginerons vouloir devenir me paraît la clé essentielle de notre avenir. L’Europe politique est jusqu’à présent, passé » à côté de cette poétique qui dégage des vues d’avenir et dont les peuples ont besoin. Comme le disait l’architecte Claude Nicolas Ledoux au xviie en construisant la saline de Chaux (aujourd’hui Centre européen de réflexion sur le futur) :

Si les progressions particulières sont insensibles, celles qui sont stimulées par des vues ultérieures qui s’associent à leur puissance sont rapides.

Faute de vues politiques à long terme, d’une prospective volontaire de l’Europe, dans la qualité de sa vie, dans sa culture de demain, dans ses rapports avec le monde, l’Europe communautaire serait au mieux l’Europe fade des technocrates, l’Europe des compromis. Je ne souhaite pas à l’Europe une catastrophe pour qu’elle se force à définir son destin, mais je crois qu’elle devra se fixer des objectifs et des ambitions clairs pour devenir et, même tout court pour être.

La prospective peut aider la politique, mais il faudrait que les futurologues cessent d’aligner des contraintes et des prédictions par trop mondialistes. Il faudrait que pour définir un « futur voulu » la prospective bâtisse in situ des scénarios alternatifs de sociétés, des projets globaux de vie économique et sociale, des modèles de croissance fabriqués autrement qu’en ajoutant des pourcentages à des Pnb mal conçus et qu’elle décrispe ainsi le dialogue entre responsables et techniciens. Il faudrait que l’on passe plus de temps à l’Europe qualitative qu’à l’Europe quantitative et marchande. Dis-moi quelle qualité de vie tu veux et je te dirai quelle Europe tu auras.

En parlant de l’avenir de la Méditerranée, je ne parle pas d’une autre communauté mais de l’Europe elle-même. Elle y doit sa naissance comme d’autres civilisations. Bien sûr, la Méditerranée n’est pas l’Europe, mais sans elle l’Europe n’aurait pas été et ne sera pas.

La Méditerranée n’appartient plus à l’Europe comme une facilité, une dépendance. Elle vient de se décoloniser et trouve avec un siècle de retard par rapport à elle l’affirmation de ses nationalités majeures. Sera-t-elle en avance sur l’Europe pour le mûrissement de sa communauté ?

Que l’événement ne cache pas l’essentiel

Entre les soubresauts événementiels entre pays frères, les fratricides luttes du Liban, les douloureuses confrontations israéliennes ou chypriotes, la Méditerranée, à travers la diversité de ses régimes et de ses ethnies, est en train de rechercher ce qui la fera elle-même.

L’Europe s’est bâtie dans les années 1950, à partir d’une interrogation sur le charbon et l’acier. La Méditerranée en 1975 commence à se construire sur les risques de survie de sa mer. La pollution est un premier jalon. Un programme d’action d’environnement a été adopté en février 1976 à Barcelone et l’on parle déjà d’un plan bleu destiné à dégager les différents choix de développement et retenir ceux qui respectent les équilibres écologiques, l’écosystème de la mer et de ses littoraux. Alors que les 250 millions d’Européens actuels seront 300 millions en l’an 2000. Les Méditerranéens dans le même temps passeront de 250 à 450 millions. Conscients de la multitude des problèmes que pose une telle évolution, ces derniers savent qu’il leur faut miser sur le progrès et le choisir sur mesure.

La manière dont les pays méditerranéens envisagent une communauté est intéressante : affirmation de l’indépendance globale et des interdépendances nationales, refus d’une société stéréotypée, quête du développement en posant d’abord ses finalités et ses impacts.

Une solidarité méditerranéenne, loin de concurrencer la communauté européenne ou la communauté arabe, par exemple est un stimulant pour toutes les sociétés qui comme autrefois puiseront à sa source.

 

* Revue 2000, no 37, 1976, p. 12.

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On n’environne bien que de près

Auteur:Serge Antoine

Source : article de la revue « vie publique 1974 » p 71-73  1974

Secrétaire général du Haut comité pour l’Environnement, Serge Antoine est aussi maire adjoint de Bièvres. À ce titre, il répond aux questions précises que se posent les élus locaux à propos de l’environnement. Il leur donne des informations utiles et des conseils pratiques.

Pour un maire, l’environnement est-il une mode, un luxe, un mot un peu vide de sens, une réalité ?

Je ne crois pas du tout que l’environnement soit une mode ; l’environnement est un problème qui, sous-jacent à toutes les sociétés, a simplement empiré et s’est donc révélé à partir du moment où l’on s’en est moins soucié ; ce qui a été souvent le cas dans les cent dernières années.

Pour la seule lutte antipollution, nous en avons pour 20 ans à réparer cet oubli.

Quant à être un luxe, tout dépend de la définition que l’on donne de l’environnement. S’il s’agit de protéger l’espace de quelques privilégiés pour disposer seuls de 50 hectares et avoir, sans la foule, les pieds dans l’eau ; là, il y a luxe. Mais, si l’environnement est défini pour le plus grand nombre et qu’il se réfère aux taudis des immigrants, aux inadaptés de notre société urbaine, aux milliers de morts du Sahel sec, ou à la santé d’une génération, alors ce n’est pas un luxe ; pas plus que les 100 000 réveillés la nuit par une auto mal réglée, ni que les morts du week-end qui ont fuit la ville que l’on n’aime plus. Je pense que si l’on disposait d’une bonne comptabilité qui fasse vraiment entrer en ligne de compte la santé des habitants, et leur bien-être, alors personne ne parlerait de luxe. D’ailleurs, les municipalités en parlent-elles ? Lorsqu’elles élaborent un plan d’occupation des sols, lorsqu’elles plantent une allée de tilleuls, organisent une fête ou prévoient des bancs sur les places publiques, elles font de l’environnement sans le dire : elles ne parlent pas de luxe !

D’ailleurs, l’environnement coûte-t-il cher ? Cela n’est pas évident. Il y a d’abord un certain nombre de mesures qui ne coûtent rien et celles dont le prix n’est pas très élevé. Ce sont toutes les mesures de réglementation, par exemple : élaboration d’un plan d’urbanisme, contrôle, interdiction. Lorsqu’on arrête un véhicule parce qu’il fait du bruit ou parce qu’il est trop polluant, cela ne coûte pas cher au maire de le faire et cela peut contribuer au repos de toute une ville.

Ensuite, il y a des mesures qui ne sont pas directement prises en charge par les collectivités ; le ravalement, par exemple, est mis à la charge des propriétaires.

Le souci du micro-environnement ne coûte pas très cher : mettre un banc public à l’endroit où il faut, faire en sorte que la personne handicapée ou âgée puisse marcher sans avoir à gravir un escalier, planter des arbres à l’endroit où l’on voudrait qu’il fasse frais ; tout cela n’est pas d’un coût très élevé. Les dépenses de plantation devraient être une opération courante ; la comptabilité française ne classe-t-elle pas les dépenses de plantation parmi les dépenses de fonctionnement d’une commune et non dans les dépenses d’investissement ?

Ces petites actions, ces attentions, à mon sens, sont de l’ordre de ce que seule la mairie peut concevoir et réaliser ; si elle ne le fait pas, personne d’autre ne le fera. La commune est donc la mieux placée, aidée parfois – ce qui est pédagogiquement intéressant – par la population qui peut prendre goût à ce genre de choses. S’il y a une dimension dans laquelle la participation active de la population peut s’exercer (je pense, par exemple, aux « commissions élargies »), c’est bien l’environnement, au même titre d’ailleurs que les problèmes scolaires.

Bien sûr, il peut y avoir des dépenses plus chères, par exemple, pour acquérir des espaces verts qui risqueraient de disparaître. Mais, d’une part, cette acquisition a valeur d’épargne ; d’autre part, il peut y avoir, du moins pour le cas des grands ensembles verts à protéger, des aides des départements (très variables d’ailleurs selon les départements) ou de l’État.

Vous pensez donc qu’un maire doit avoir une politique de protection de l’environnement, mais est-ce simplement une somme de petites attentions, de préoccupations quotidiennes ?

Non, il y a les deux.

La vision globale est nécessaire ; le plan d’occupation des sols, par exemple, est utile pour la vision totale de la ville. Il ne peut pas y avoir d’environnement s’il n’y a pas une certaine conception d’ensemble, 10, 20 ou 30 ans à l’avance de ce que peut devenir une commune et si la population ne sent pas dans quelle direction globale elle va ou peut aller. Je crois que c’est très important et que cette attitude prospective se développe en France depuis quelques années.

Mais, en même temps, l’environnement, c’est aussi une somme de petites attentions. Il ne peut y avoir l’un sans l’autre. S’il n’y avait que le Pos, je dirais que l’environnement d’une commune pourrait être totalement « raté » ; car, dans le Pos, on ne voit ni les piétons, ni les bancs, ni la manière dont les femmes attendent à la sortie des écoles, ni les fêtes. Le coefficient 0,15 ou 0,20 n’explique pas tout.

Si on n’entre pas dans l’environnement par ces deux approches ; je crois qu’on n’a pas compris ce qu’était l’environnement.

Napoléon ne disait-il pas : « On peut gouverner de loin mais on n’administre bien que de près. » On pourrait dire maintenant : « On n’environne bien que de près. » La véritable qualité des communes, c’est qu’elles sont proches de l’habitant, et qu’elles peuvent à la fois disposer d’une vue globale et aussi avoir des attentions pour l’habitant et son environnement vécu et immédiat.

C’est dans cette perspective que plutôt que de tendre à la création de services nouveaux, le ministère de la Protection de la nature et de l’Environnement a, en liaison avec celui de l’Équipement et celui des Affaires culturelles, mis sur pied des « équipes mobiles » qui, à la demande des maires des villes moyennes, se rendent sur place avec un camion équipé pour les aider dans la reconnaissance de certains problèmes de micro-environnement.

Je reconnais toutefois que, leur territoire étant parfois exigu ou partiel, les communes n’ont pas toujours le moyen d’avoir une vue globale suffisante ; c’est pourquoi je pense que, dans certains cas, les données géographiques pourraient mieux être prises en compte grâce à l’appui qu’elles peuvent se donner dans les syndicats de communes ; les syndicats de montagne ou de vallée sont utiles pour restituer la vision globale. Les parcs naturels régionaux ne sont pas autre chose qu’un grand syndicat intercommunal (qui comprend quelquefois 60 communes) conçu non seulement pour une défense de territoire, mais aussi en vue d’une certaine vocation de l’environnement.

Mettre un tigre dans son moteur

Vous engageriez des communes à faire des syndicats pour la protection de l’environnement ?

J’engagerai les communes d’abord à se servir des syndicats qui existent et à mettre plus d’environnement dans leurs syndicats comme on met un « tigre dans son moteur » Les syndicats d’assainissement peuvent être aussi des syndicats de protection de rivières et de promenades le long de la rivière et pas seulement des instruments pour le curage. Il faut d’abord se servir de ceux qui existent. Ne reflètent-ils pas déjà une réelle communauté de proximité ou de voisinage qui peut correspondre à une certaine unité de paysage ; les syndicats d’assainissement sont des syndicats de rivière et les syndicats de rivière sont des syndicats de géographie physique et humaine, donc potentiellement d’environnement.

En ce qui concerne les ordures ménagères et l’eau, il y a une législation et des structures organisées ; en revanche en ce qui concerne l’air, le bruit, il n’y a rien. Comment cela se fait ? Que doit faire le maire ?

Quand on est maire, c’est vrai, on est toujours un peu isolé. Entre l’Administration centrale, lointaine et la municipalité, il y a des institutions sur lesquelles il peut prendre appui mais elles n’existent pas toujours.

Pour l’eau, depuis la loi de 1964, six agences de bassin ont été créées qui groupent maintenant 500 employés et dont les adresses commencent à être connues des maires, non seulement par les cotisations qu’ils versent mais aussi à cause des services que ces agences de bassins donnent pour l’épuration, la pollution ; il aura fallu 10 ans pour que l’eau ait ses structures et que les agences puissent être les conseillères des collectivités.

Pour les déchets, on y arrive. Le ministère de la Protection de la Nature y pousse au niveau du département. Les communes auront donc bientôt d’autres conseillers que les fournisseurs pour le ramassage ou le traitement, fournisseurs qui ne tiennent pas toujours compte des situations différentes entre régions, entre petites et grandes villes.

Pour l’air, nous ne savons pas encore quelles structures seront mises en place. Aux États-Unis, à côté des agences de bassin pour l’eau, des agences de l’air ont été créées qui s’identifient souvent à des régions urbaines. En tout cas, pour l’air en France, il existe déjà des hommes, les inspecteurs des établissements classés (ils sont maintenant environ 250). Quant aux instruments de mesure, ils se mettent en place ; des réseaux de mesure fonctionnent pour la Basse-Seine. Ils vont être développés en région parisienne et, en 1978, couvriront les grandes zones urbaines du territoire.

Pour le bruit, le problème est difficile parce qu’on entre dans un domaine plus subjectif et qu’il y a des sources très différenciées : bruit des aérodromes, bruit des voitures, etc. Pour ces dernières, on a créé des brigades mobiles de contrôle ; le bruit des logements de son côté, appelle une action spécialisée, menée à partir du « label de qualité » et relayée par l’Institut national de la consommation. Le bruit est donc réparti entre un certain nombre de branches et je conçois que, pour le maire et les collectivités locales, ce ne soit pas très facile ; d’où la nécessité d’une information ou d’un « guide de bruit » que le ministère de la Protection de la Nature et de l’Environnement est en train de préparer pour aider les maires.

Les réserves foncières : un bon placement

Outre la lutte antipollution, il y a aussi les loisirs, les promenades. Que pensez-vous du rôle des communes à cet égard, notamment quant au patrimoine· foncier et aux chemins de randonnée, par exemple ?

Le patrimoine des collectivités est, hélas, très faible en France, hors les régions de montagne, l’Alsace, les Landes. Ces patrimoines ont pourtant une grande importance pour la protection de l’environnement. L’acquisition de réserves foncières est une bonne chose : c’est un placement. À l’inverse, l’aliénation de biens, même s’ils ne correspondent plus tout à fait aux fonctions économiques pour lesquelles ils sont autrefois entrés dans la communauté, peut être préjudiciable.

Parmi ces territoires, il y a les territoires de cheminement qui correspondaient autrefois à des chemins ruraux desservant des activités rurales, zones libres entre des champs. Si l’on veut promouvoir une politique de cheminement de piétons dans les zones périurbaines et en milieu rural, si l’on veut faciliter la randonnée, encore faut-il que des chemins existent. Comme les propriétaires n’ont plus le même intérêt pour respecter les passages (le remembrement le traduit d’ailleurs) si les collectivités, elles, ne conservent pas ces sentiers dans leur domaine, qu’il soit privé ou public, eh bien, le piéton ne passera plus. Dans la réalité comme sur les cadastres, la géographie devient impénétrable. J’ai regardé au mois d’août par curiosité le cadastre de Toulon élaboré il y a 20 ou 30 ans et celui qui a été refait par les géomètres contemporains. L’actuel est fait de telle manière qu’il n’y a plus aucun cheminement à l’intérieur de toute la périphérie de la ville, alors qu’autrefois il y avait du terrain neutre, des servitudes de passage ; chacun n’était pas comptable de son terrain de la même manière que maintenant.

Il faut encourager les collectivités à recenser (comme elles en étaient tenues autrefois tous les cinq ans) leurs chemins ruraux, à les laisser ouverts, à les faire connaître, à les baliser, à les entretenir pour que le piéton puisse passer. C’est un tout petit effort pour les communes, mais c’est un effort productif pour l’accueil et la sympathie d’une collectivité.

À vous écouter, vous attendez beaucoup des communes et qu’elles jouent un rôle de relais de la politique de l’environnement ?

Oui, mais je ne crois pas qu’il y ait de niveau privilégié de l’environnement ni d’exclusivité. L’environnement doit s’ancrer partout, à tous les niveaux et ne pas avoir de domaine propre. Ceci étant, il faut choisir le bon niveau pour la réponse à ces problèmes très différents. Au niveau mondial, par exemple, la politique française consiste à bien déceler les problèmes réellement planétaires : par exemple, la gestion des océans orphelins car, si l’Onu ne s’en occupe pas, nous risquons de voir mourir les océans (l’Onu n’a pas, par contre, à régir toute une série de décisions qui peuvent être prises au niveau national ou au niveau régional). L’échelon le plus petit doit, a priori, être préféré si l’on veut éviter la centralisation.

Revenons en France, le département a un rôle actif à jouer, la région aussi ; c’est une collectivité qui se crée et il ne faudrait pas que cette collectivité soit uniquement mue par un souci de développement et de progrès mal compris c’est-à-dire où l’on n’intègre pas l’environnement. Une collectivité du xxe siècle, comme l’est la région, si elle est uniquement « motivée » par le développement, au sens étroit du mot, si elle n’intègre pas convenablement l’environnement, « ratera » sa mission.

Ceci dit, si je suis si attaché aux communes, c’est parce qu’elles ont l’avantage d’être près de l’habitant, de sentir ses problèmes. Or, bien souvent les problèmes de l’environnement ne sont pas seulement des problèmes de pollution, ce sont des problèmes de relation de l’homme avec son milieu. Si quelque chose ne va pas dans les villes, c’est parce que souvent l’homme ne sait plus vivre en milieu urbain et qu’il doit réapprendre (c’est un mot qu’utilisait souvent Louis Armand) « la grammaire quotidienne », c’est-à-dire les règles de conjugaison, de l’homme avec son milieu, ville ou campagne.

 

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Gouvernance mondiale-Du retard à l’allumage,

Source : Territoires, la revue de la démocratie locale n°462, cahier 2, pp.22-24, 2005

Auteur : Serge Antoine

Pour renouveler la gouvernance mondiale, il serait irréaliste de compter sur les seules institutions. La mondialisation doit être portée, voulue et, en partie, mise en œuvre par les populations et leurs sociétés civiles.

La manière dont on s’y prend pour rénover la gouvernance mondiale n’est pas la bonne. Le dernier rendez-vous, à New-York, en septembre, n’était pas plus probant. On se trompe d’un métro en se focalisant sur la réforme du Conseil de sécurité de l’Onu: course à l’échalote pour faire entrer tel ou tel État de plus dans le cénacle des « grands ». L’enjeu est totalement dépassé, si ce n’est de reconnaître que le tiers-monde n’a pas voix au chapitre comme il le devrait.

S’obstiner à revoir le mandat des grandes institutions n’est pas non plus la bonne méthode. Sans doute peut-on y gagner à disposer, par exemple, d’une plus forte institution pour l’environnement. Mais à la racine, qui est vraiment l’interlocuteur du programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue), même réformé? Des ministères de l’Environnement qui, partout dans le monde, ont la faiblesse de leurs moyens ou de leur autorité?

Il serait préférable, plutôt que de se focaliser sur tel ou tel compartiment, de faire travailler en synergie les morceaux que sont le Pnue, la FAO et l’Unesco; toutes ces entités qui ont tendance à vivre leur propre vie pendant que règne en maître sous la bannière de la compétitivité mondiale l’Organisation mondiale du commerce. Ce n’est pas tel outil, morceau de la gouvernance mondiale qu’il convient de réformer, mais la cohérence du système vers la gouvernance planétaire.

Une dimension de la réforme de cette gouvernance mondiale a été peu explorée: il s’agit de l’échelle « régionale ». La planète est, en effet, un gros ballon un peu glissant que l’on arrive difficilement à saisir, même si la mondialisation sous toutes ses formes rend cette approche globale nécessaire. En jouant d’entités plus réduites, on parvient à avoir prise. Ces entités régionales peuvent être (elles tendent à l’être), comme l’Union européenne, institutionnelles. D’autres formes apparaissent qu’il faut encourager, s’il ne s’agit pas seulement de grands «marchés» du type Alena pour l’Amérique du Nord et le Mexique ou de Mercosur pour l’Amérique latine.

Le seul exemple pratiqué jusqu’ici – celui d’une « écorégion »- a été lancé en 1975 pour la région méditerranéenne qui, avec ses 450 millions d’habitants, est composée de quelque vingt États riverains. Elle a, à Barcelone, en 1975, scellé avec l’Union européenne un accord, renouvelé en 1995, sur le thème « le développement durable et ses institutions (le Plan d’action pour la Méditerranée, le Plan bleu …) s’inscrivent sous l’égide des Nations unies»; elle travaille au consensus sans trop de problèmes. Il y a aussi l’entité des Caraïbes et celle qui regroupe, dans le Pacifique, de nombreuses îles menacées par l’effet de serre. On pourrait songer à quelques autres ensembles parmi lesquels l’Afrique sahélienne.

CIVISME MONDIAL

« Le civisme mondial commence à être une composante de poids. Il est significatif d’une nouvelle morale que les jeunes perçoivent beaucoup mieux que leurs aînés. »
La mondialisation voulue, maîtrisée et même salvatrice, ne s’en sortira pas par les seules institutions. Elle doit être portée, voulue et, en partie, mise en œuvre par les populations et leurs sociétés civiles. Il y a là un terreau tout à fait vital. Mais il manque les courroies de transmission et l’embrayage. Il y a, de ce côté, fort à faire pour que les acteurs de toute nature se mobilisent et soient incités à le faire.

Le point de départ, c’est le civisme mondial, et il progresse à pas de géant: les catastrophes, le constat d’une indispensable solidarité, le réchauffement des climats, la médiatisation des antipodes constituent autant de facteurs éminemment moteurs. On se rappellera ici les appels, encore un peu solitaires, des années 70 dans lesquels « l’écologie, la défense de l’environnement, tendent à devenir les fondements d’une nouvelle éthique de l’espèce, fondée sur la connaissance: le moment n’est pas loin où la pollution de la nature deviendra un sacrilège, un acte criminel, même et surtout pour l’athée, du seul fait que l’avenir de l’humanité est impliqué. » (Cheick Anta Diop, Civilisation ou barbarie, 1981) Ou celui de Paul-Émile Victor: « Bientôt, le monde se dotera d’un sens civique planétaire. »

Le civisme mondial commence à être une composante de poids, et lui-même est significatif de l’avènement d’une nouvelle morale que les jeunes perçoivent beaucoup mieux que leurs aînés. Les religions n’ont pas encore pleinement pris la pleine mesure de ce vent porteur, les politiques non plus… La mobilisation de la société civile est une clef tout à fait essentielle pour faire avancer le système. Mais il manque, on l’a dit, l’embrayage.

À commencer par les États. Les sommets internationaux sont des occasions manquées. On fait des États des signataires d’accords, au mieux de « déclarations ». On ne les invite pas à être là pour souscrire à des accords autres que consensuels et unanimistes. Or, il serait bon que chaque État, à son propre rythme, soit invité à s’engager à tel ou tel niveau pour 2015, 2025 ou 2030, par exemple, et à l’afficher clairement de manière publique et mesurable pour se mettre sous l’œil démocratique. Ce serait un progrès formidable.
Et puis il y a tous les autres acteurs, hors des conférences mondiales: énumérons-les rapidement.

INCITER LES COLLECTIVITÉS À SORTIR DE LEUR PÉRIMÈTRE GÉOGRAPHIQ.UE DE COMPÉTENCE

– La vie associative est de plus en plus porteuse de nouvelles aspirations et leurs initiatives sont là pour en témoigner: il y a de nombreuses associations de développement durable, d’environnement, de justice, de paix, et surtout de solidarité – pas seulement humanitaires. Elles sont plus dotées de bonne volonté que de moyens.
– Les collectivités territoriales sont des centaines de milliers dans le monde. On ne s’appuie pas assez sur elles non plus, on reste trop fidèles aux structures centralisées. Pourtant, les collectivités se mobilisent de plus en plus pour des causes planétaires, mais elles pourraient décupler leurs actions. Les « programmes locaux contre l’effet de serre » ne sont pas légions de par le monde, et même la solidarité entre villes en cas de catastrophe est un réflexe bien rare. Il faudrait encourager leur envie récente de sortir de leur périmètre géographique de compétence et les inciter à travailler à plusieurs sur des projets concrets.

DES CONSOMMATEURS DE PLUS EN PLUS INFLUENTS

– Les entreprises sont de vrais acteurs, même si l’on peut contester leur appartenance à la société civile: leur « civisme mondial » est sincère, même s’il n’est pas toujours de bon aloi, et leur action est vraiment très performante quand elles le veulent et quand elles sont poussées par le champ de leurs compétences ou de leurs ambitions. Quelque 2 500 de par le monde, dont 358 pour la France, ont signé le « Global compact », engagement proposé par Kofi Annan; 90 000, dont 3 000 pour la France, ont passé leurs épreuves ISO 14001, mais e ne sont que les entreprises à vocation mondiale qui sont présentes à cette échelle. Il y aurait un gros effort à consentir pour déclencher un effet d’entraînement et associer pleinement tout le monde des industries, et surtout des services.
– Les consommateurs sont aujourd’hui de plus en plus influents et les initiatives en faveur du commerce équitable en sont un signe évident. Mais a-t-on réellement fait, comme on le doit, la place aux associations de consommateurs qui, pourtant, peuvent apporter beaucoup?

La mobilisation des acteurs est un véritable défi: et si l’on veut ajouter à l’ambition, n’y a-t-il pas aussi celle de faire travailler ensemble plusieurs types d’acteurs? C’est ce qu’on appelle le « multipartenariat ». Il en existe peu d’exemples dans le monde.
Cette « mobilisation » ne peut être ordonnée, régentée ou réglementée: elle passe par le volontariat, sans lequel rien ne peut véritablement se jouer en profondeur. Elle donne la main à la démocratie, mais pas n’importe laquelle. La démocratie représentative n’est que l’une des branches. Les formes nouvelles de communication en permettent d’autres. Mais la question est surtout celle de la volonté politique et des lois pour rendre possible l’éclosion d’une vraie participation. Et surtout la focalisation sur des projets, qui réunissent le réalisme possible et l’ambition.

On manque de «fabriques d’utopies concrètes », selon l’expression qu’affectionnait Philippe Viannay. Ce qui signifie fabriquer aussi des courroies d’incitation.

1. Le Plan bleu assume les fonctions de centre d’activités régionales du Plan d’action pour la Méditerranée (PAM), lui-même placé sous l’égide du Programme des Nations unies pour l’environnement.
2. Cheick Anta Diop, Civilisation ou barbarie, Paris, Présence africaine, 1981.

 

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L’éducation au développement durable

source : Comité 21

Auteur : Serge Antoine

 

                                                                                                             Serge ANTOINE[1]

Le développement durable ne se décrète pas. Ce n’est pas non plus un label à coller sur un bon produit. Sa définition [2] est  très ouverte ; elle se fait en marchant ; sa lisibilité est un  peu  celle de « L’Homme invisible » de Wells où le corps ne se perçoit qu’une fois revêtu de bandelettes. C’est sa mise en œuvre qui lui donne sa force.

Le développement durable est d’abord une démarche, un changement volontaire dans la culture habituelle du développement. Il n’y a pas, pour lui, de modèle tout fait. Il se taille « sur mesure ». Au plus, les pouvoirs publics peuvent-ils arroser les fleurs ou, mieux, lorsqu’ils sont intelligents, faire germer les graines car il  s’agit d’un fruit de la société civile où entreprises, associations, collectivités, professions, consommateurs se donnent la main.

C’est dire que l’éducation au développement durable est au cœur de sa  propagation et même de son mûrissement.

A la condition d’abord de ne pas en faire un objet de récitation. A la condition de multiplier les travaux pratiques. A la condition aussi – et c’est ce que nous examinerons ici – de bien identifier certains parcours qui, souvent, sont à l’inverse de ceux empruntés par l’éducation classique.

Mais au paravant, convenons que l’une des difficultés vient de ce que le développement durable est  souvent porté par ceux qui militent – ou ont milité – pour l’environnement.  Ce n’est, bien entendu, pas une tare mais  c’est sans doute, pour l’éducation, un handicap. L’environnement est, certes, une des composantes fortes du développement durable, et c’est une belle et utile porte d’entrée. Il ne s’agit donc pas de tourner la page. Mais le vrai défi est de recomposer le livre. Nous l’avons déjà dit au lendemain de la Conférence mondiale de Rio :[3] Ce serait une erreur ou une facilité que de prolonger l’énorme acquis de la pédagogie de de l’environnement par le simple ajout d’un volet social ou d’un volet économique.

 

Voyons, quelles sont donc les vertèbres spécifiques de l’éducation du développement durable ?

***

le sens du temps

Parce qu’il est d’abord relais de génération, le développement durable doit s’appuyer sur une pédagogie du temps, du temps long, du temps-contenu. C’est une condition indispensable, mais c’est aussi, chacun le sait, l’une des grandes difficultés pour les jeunes que de saisir non la longueur mais la densité du temps. Ce n’est pas un sens que les jeunes cultivent aisément ; ils découvrent l’espace avec plus de facilité,. Mais la durée n’est pas leur instinct.

 

On peut avec les jeunes pousser le curseur de la prospective et les faire parler de 2050,  ou de 2100 puisque, dit-on, c’est leur avenir et non plus le nôtre. Mais la prospective, quand elle est entrevue, est, chez eux, de l’ordre de l’anticipation synchronique et de la futurologie. Que va-t-il se passer en 2050, en 2100 ? Or le vrai support du raisonnement pour le développement durable est  diachronique : l’évolution par effets d’entraînement en  est un ressort. Que va-t-il se passer en chaîne si je modifie telle donnée ? Combien de temps après ? Quel histeresis ? Le jeune, quand il évoque l’avenir, le fait comme un saut.

Plus difficile encore est, pour lui, de relier le futur et le passé ; la rétrospective n’est pas à sa portée et les références au monde, même s’il change de plus en plus vite  ne sont pas dans l’univers familier qui peut faire appel à sa perception..

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Le risque

Deuxième vecteur, deuxième difficulté : l’indispensable apprentissage  du risque. Dans un monde sécuritaire qui aspire de plus en plus à un modèle de « risque zéro », la pédagogie devient de plus en plus difficile. Des guerres sans pertes humaines , des préventions impossibles de pollution zéro, des accidents à éviter, des épidémies conjurées par la vaccination. La réintroduction du risque dans l’éducation ne peut se faire que si l’on donne plus de poids aux confrontations, aux contradictions, aux conflits et qu’on rejette l’angélisme d’un monde meilleur. Il n’y a pas d’énergie douce : elles sont toutes polluantes, d’une manière ou d’une autre. Il faut éviter d’enseigner le monde à la manière d’un bonbel pasteurisé. C’est pourtant le premier fromage qu’aiment les enfants.

 

Certes il ne faut pas tout darwiniser par plaisir mais il n’est pas simple de faire comprendre qu’il faut, hélas, choisir entre les risques. L’avènement mal digéré du « principe de précaution » n’est pas un bon auxiliaire alors qu’on devrait davantage cultiver « le principe de responsabilité » dont la Conférence de Rio en 1992 a pourtant souligné la vertu, se substituant au « principe de souveraineté » encore très présent, vingt ans avant, lors de la Conférence de Stockholm sur l’environnement.

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L’apprentissage de la vie

Faut-il aussi rappeler que la place faite au vivant et à l’enseignement de la vie est un vecteur essentiel de l’éducation au développement durable. Avec ce qu’elle comporte de germiné, d’inattendu et, pour une part, de non programmé.  La place doit être faite à l’aléatoire et à la riche déperdition des graines.

« Développement viable » disent les Canadiens plutôt que « développement durable ». Développement de la vie porté par un humus à fertiliser, une fertilisation qui est bien la clef de la « soutenabilité ». « Sustainable » est meilleur que « durable ». D’ailleurs que n’écoute-t-on, avant d’adopter sans  broncher l’anglicisme des conférences internationales, le bon vieux français si prémonitoire : l’édit royal de Brunoy de 1347 qui recommandait « qu’on limite l’exploitation des forêts à ce qu’elles puissent perpétuellement se soutenir en bon état ».

 

L’enseignement d’aujourd’hui fait trop peu de place à la vie. C’est pourtant une des conditions d’une vraie culture du développement durable.

 

Le patrimoine : une dimension-clef 

 

Le patrimoine est, bien sûr, lui aussi, au cœur de la notion de développement durable. Or  lui, non plus, n’est pas dans les réflexes habituels.  Il est trop assimilé à l’avoir possédé par l’aïeul quand il s’agit de transmission aux générations futures.

On est ici face à un véritable manque dans l’éventail des instruments dont nos sociétés se sont dotées pour  percevoir leur logique. L’un de ces instruments est la comptabilité patrimoniale. Or elle est encore embryonnaire [4]. Et pourtant c’est elle seule qui peut chiffrer  le qualitatif à peine effleuré à grands traits par les comptes  actuels. La comptabilité patrimoniale est attendue comme le messie pour dépasser la comptabilité  deniers qui, au XVIIIe siècle, s’est acharnée à affiner l’immédiateté des comptes d’exploitation.. Or elle ne nous nous permet pas d’appréhender toutes les dimensions du capital naturel et humain à transmettre. La comptabilité patrimoniale gagnerait à être apprise à l’école pour permettre, un jour, à celle-ci de pousser convenablement dans la société trop adulte.

 

L’approche patrimoniale apporte aux générations présentes la perception du renouvelable et du non renouvelable, de plus en plus essentielle dans la gestion des ressources, la mise en valeur des gisements que peuvent valoriser des politiques de maîtrise ou de recyclage. Elle fait comprendre aussi que l’attention portée à l’équipement ou à l’investissement doit se doubler par une plus grande attention au renouvellement, à l’entretien et à la gestion tout court. Elle peut permettre d’identifier les équipements inutiles ou les suréquipements dans des sociétés trop enclines à chercher, par l’artefact nouveau, des réponses aux problèmes.

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La protection et le changement.

Parce qu’il s’agit de transmettre un patrimoine (intact ?) aux générations futures, le développement en plus, qualifié de « durable », apparaît sous un jour à priori conservationniste que renforce encore le poids du souci de la protection de l’environnement. Ce serait une grave erreur que d’accréditer l’idée que le développement durable est  « protecteur ». Bien sûr, il se doit de souscrire à la conservation au sens intelligent du terme lorsqu’en particulier, l’irréversible est en jeu. Mais il doit aussi faire appel à l’innovation, aux modèles alternatifs, aux nouvelles technologies, au changement. N’ayons pas peur de le dire, le développement durable est  changement. La pédagogie doit insister sur cette dimension, plutôt que de décliner – ce qui est plus facile à expliquer – la protection ; elle doit faire appel à des décisions nouvelles, des options à risques, des références d’anticipation résolument tournées vers l’avenir.

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Le systémique

Une autre dimension tout à fait indispensable à une bonne éducation du développement durable est la vertu du « systémique ». Or et elle est très exceptionnelle dans l’éducation, en tout cas en France, où l’on caresse l’agrégation mais pas de la manière où on doit l’entendre ici.

Le développement durable est – chacun finit par le savoir- d’une convenable lecture élargie à l’économie, au social, à l’environnemental. Le premier effort consiste non à l’admettre mais à aller plus loin dans le combinatoire au delà d’une trop facile  une énumération ou d’une juxtaposition. Il n’est pas suffisant de dresser une check-list où l’on trouvera après, heureusement, la problématique de la pauvreté ou celle de l’emploi. Mais il faut effectivement croiser davantage ce qui est plus que des éléments. C’est dire qu’on doit aller bien au-delà du réflexe analyste d’une bonne classification. L’analyse systémique, la globalisation sont des exercices absolument nécessaires et, qui plus est, en prospective et, en tout cas en dynamique évolutive ; le développement durable n’est pas un état, il est un devenir.

A cette fin, la première précaution consiste à choisir les bonnes  frontières  [5] et à rechercher les enchaînements organiques, les interfaces, les filières. Il me plaît à rappeler le réflexe de ceux qui pratiquent l’initiation au bois où l’on se contente d’emmener les élèves en forêt alors qu’il faudrait leur faire comprendre tout le cycle de l’abattage, du sciage, de la transformation, du transport, de la consommation, du recyclage. C’est à dire, la pédagogie de la filière qui  fait saisir des problèmes du développement durable  au  delà de la seule pédagogie de la nature.

 

***

Le jeu des acteurs.

Autre point : L’éducation traditionnelle n’a pas l’habitude quand elle parle de mécanismes, de l’embarrasser du jeu des acteurs. Elle présente le plat cuisiné en occultant le cuisinier.

Ce fut un grand mérite du Sommet de Rio en 1992 d’avoir, alors qu’il s’agissait  d’ une Conférence mondiale des nations (unies), mis en plein jour ceux que les anglo-saxons ont appelé les « major groups », qui forment ce que nous qualifions de « société civile ».  Cette reconnaissance n’est pas seulement un signe de politesse : elle est essentielle pour comprendre le rôle des différents partenaires que sont les entreprises, les associations, les collectivités, les consommateurs, les agriculteurs. Tous sont à la table du développement durable mais il faut voir comment les mettre davantage dans la course ; et de penser à ceux qui sont trop souvent hors jeu : c’est le cas, par exemple, des consommateurs et de leurs associations.

 

Sans expliquer le rôle moteur des acteurs comment expliquerait-on l’utilité de la participation ou de la transparence, concepts de choix pour l’éducation ? Ce sont des points de passage obligés du développement durable et non des déclinaisons de la vertu démocratique. La société civile a besoin de la transparence et de la participation pour que le développement durable prenne la route. Les acteurs doivent être au cœur de cette éducation ; il faut bien décrire leur  pouvoir d’intervention dans la préparation des choix dans la formulation du consensus.  Ce consensus etait d’ailleurs bien présent à Rio[6] comme l’essentiel de l’agenda 21 local.

Sans un jeu nourri d’acteurs, le développement durable n’est qu’un masque.

Mais le jeu ne s’arrête pas au consensus. Le « suivi » est souvent plus important que le coup d’envoi. Le développement durable est fait d’une continuité que l’éducation classique a trop tendance à occulter ou à sub-découper. L’après vente est une attention aussi décisive que la vente. On ne l’enseigne pas assez. Il faut donc  tout faire pour identifier le rôle des acteurs  et leur intervention  le plus en amont possible mais  aussi en aval dans un réel « suivi ». C’est dire l’importance des « indicateurs » du développement durable qui ne sont pas là pour la beauté des statistiques, pour l’enregistrement des bilans ou pour la mesure du passé. Ce sont des outils indispensables.

 

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La multicitoyenneté

Un autre « pont aux ânes » de l’apprentissage du développement durable est celui de la compréhension de la pluralité des mondes et de l’échelle à laquelle on travaille. Cette échelle est bien souvent, pour l’environnement, le petit pays de proximité. Et c’est bien ainsi car l’environnement ne se comprend que bien encadré dans l’échelle de perception directe. C’est indispensable à l’âge d’une communication qui met chacun en relation avec les antipodes, d’une manière apatride à en perdre ses racines. Mais il est nécessaire aussi de se référer à d’autres échelles : celle des continents, celle des régions institutionnelles comme l’Europe ou celle plus transversales des « éco régions » comme la Méditerranée, L’enseignement doit faire comprendre cette nécessité des échelles multiples. Mais inconsciemment, et influencé par les institutionnalistes, ne construit-il pas son architecture en forme de structures gigognes ? Un peu à la manière des poupées russes que tout enfant a reçu en cadeau. Cette conception du monde gigogne qui s’emboîte  est pourtant fausse et conduit à beaucoup de démissions. On entend souvent les maires dire : « nous pouvons nous occuper des déchets : c’est à l’ONU de s’occuper des climats ». Non ! C’est pourquoi l’apprentissage de la multi-citoyenneté est vital.Trois fois plutôt qu’une.  Etre en même temps citoyen de son pays et citoyen de la planète. En ce sens, comment par exemple ne pas mesurer l’intérêt de démarches qui mobilisent plusieurs échelles : par exemple, promouvoir des programmes municipaux de lutte contre l’effet de serre[7].

 

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L’éducation des incertitudes

Enfin  – mais  ne faudrait-il pas le mettre en tête de tout enseignement – le développement durable appelle la modestie ; son éducation aussi. Il doit faire apparaître autant d’incertitudes que de certitudes. C’est d’ailleurs la meilleure manière de faire participer les jeunes que celui de bien montrer que les équations ont beaucoup d’inconnues et que les non connaissances doivent prendre leur place dans l’enseignement des connaissances. Si l’on veut mettre en route un vrai développement durable qui est de l’ordre de l’alternatif, ne faut-il pas arrêter de privilégier le tendanciel ?


[1]    Serge Antoine est actuellement membre de la Commission Méditerranée du Développement Durable qui regroupe 20 États et 15 ONG. Il est président d’honneur du Comité 21 (comité français pour l’environnement et le développement durable) qu’il a fondé en 1994. On lui doit aussi d’être à l’origine de la création de la Datar en 1962, du Ministère de l’Environnement en 1971 et d’avoir été l’un des artisans des régions françaises et des parcs naturels régionaux.

[2]    Rappelons que le concept est né sous le vocabulaire « d’éco-développement » lors de la réunion de Founex en 1971 organisée par Maurice Strong à laquelle participaient  des économistes du Nord et du Sud : par exemple Gammani Correa, Mabharb Hack, Samir Amin, Marc Nerfin, Ignacy Sachs, Serge Antoine…  Plutôt que de réciter celle résumée du Rapport de la Commission mondiale présidée par Mme Grunstland en 1987 nous préférons celle-ci : « le développement durable c’est formuler, faire connaître et mettre en œuvre des choix à la fois économiques, sociaux et écologiques assurant, par l’investissement et la gestion,

  • le renouvellement des ressources et des activités,
  • la protection des milieux et du vivant
  • l’épanouissement sociétal et l’équité sociale,

avec la peine participation des habitants et la référence constante aux générations futures à qui le patrimoine est légué »

[3]  Serge Antoine, Martine Barrère, Geneviève Verbrugge, « La planète terre entre nos mains », La Documentation Française, 442 p., Paris 1994..  Voir le chapitre sur l’enseignement p. 158 écrit par la Ligue de l’enseignement : M. Daniel Lebioda.

[4] Elle a été lancée en France lors d’un groupe de travail que j’avais mis en place avec le Ministère des Finances (direction du Trésor) en 1971 puis reprise dans un comité présidé par M. Claude Gruson, Inspecteur Général des Finances et ancien directeur général de l’INSEE.

[5]  prenons une expression de la vie courante : ne pas découper un poulet comme on le fait parfois en tranches avec un « gefluegel sheere ».

[6] Le chapitre 28 sur les agendas 21 locaux tel que publié à Rio et le consensus des populations en tête de l’exercice.

[7] Ce vecteur a été proposé lors d’une réunion en septembre 2001 à Beyrouth à l’initiative d’une association libanaise.

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