Archives de la catégorie : Témoignage sur Serge Antoine

Farid Yaker Ancien de ENDA Europe sur Serge Antoine

Farid Yaker
Ancien de ENDA Europe

Hommage du 4 octobre 2006

Je suis heureux d’intervenir après Paloma puisque mon intervention va se situer dans la même veine. Chronologiquement, c’est au cours de la période des années 1992-1995 qu’elle a connu Serge Antoine. Pour ma part, je l’ai connu plus tard, plutôt à partir du milieu des années 1990, Serge était membre du conseil d’administration de ENDA Europe dont je suis le coordinateur.
ENDA Europe étant membre du Comité de suivi des ONG de l’environnement de la Méditerranée qui comprend les sept réseaux principaux des ONG de l’environnement tels que le WWF, le Bureau européen de l’environnement, le Mediterranean Information Office, etc., j’ai été amené à côtoyer Serge dans les enceintes méditerranéennes et, par la suite, dans les enceintes francophones, avec le Comité 21 notamment sur l’Algérie où nous avons mené un projet commun avec Anne-Marie Sacquet.
J’ai donc été amené à découvrir Serge progressivement et je continue à découvrir de multiples facettes de sa personnalité ou de son action, notamment à travers les témoignages apportés aujourd’hui. Ce que j’ai retenu de lui, et ce que j’ai très vite appris à découvrir, c’était qu’il était un militant en puissance. Il était animé par une foi ardente, notamment en faveur du développement durable mais pas seulement, il croyait avec conviction à d’autres causes. Il avait beaucoup d’idées, il était en éveil permanent, en réflexion permanente sur des tas de questions. Et puis, il était orienté vers l’action et pour une ONG, c’est fondamental. Pour cela, très vite, nous avons été amenés à considérer Serge comme une ONG en puissance à lui tout seul, et pas n’importe quelle ONG !
Il avait des traits qui nous rapprochaient, principalement le fait qu’il était un homme d’action. Je citerai deux anecdotes qui illustrent un peu sa personnalité et le genre d’actions que nous avons pu mener ensemble.
La première se passe dans la phase préparatoire de Johannesbourg. Serge s’est très vite aperçu que la Méditerranée, dans le débat, n’était pas couverte parce que c’est une mer régionale et le processus onusien concerne uniquement des zones géographiques : l’Europe, l’Afrique, l’Asie. Du coup, on ne parlait pas de ces espaces interstitiels et il était extrêmement peiné par cela. Il nous a demandé de réagir et d’essayer de faire en sorte que la Méditerranée soit prise en compte. Pour lui, avec sa pensée systémique, c’était un sacrilège que la Méditerranée ne le soit pas, mais malheureusement, nous étions à quelques semaines de Johannesbourg. Il m’appelle, me livre son sentiment. Pour ma part, j’étais sceptique et il me dit : « Il faut absolument faire quelque chose, je reviens à toi. » Je n’y croyais pas trop, mais pour Serge, « impossible » ne faisait pas partie de son vocabulaire. Il me rappelle quelques jours plus tard et me dit : « C’est bon, j’ai vu avec la mairie de Nice. Nous avons un budget, une salle. Tu réunis l’ensemble des ONG du réseau. » Nous nous sommes retrouvés les 11 et 12 janvier 2002, et avons travaillé d’arrache-pied pendant deux jours pour rédiger la déclaration des ONG de l’environnement de la Méditerranée qui a, ensuite, été diffusée par de multiples canaux et a pu s’insérer dans le travail préparatoire de Johannesbourg.
Même chose pour la conférence Africités, une conférence qui réunit chaque année des milliers de collectivités locales africaines. Serge se désolait que le thème du développement durable n’était pas assez pris en compte au niveau d’Africité. Là aussi, très rapidement, il prend contact avec El Habib Benessahraoui de l’IEPF et me rappelle pour me dire qu’il avait l’accord de financement pour faire une plaquette Villes durables pour Africité. Il rédige, en un ou deux jours, une magnifique plaquette que nous avons imprimée et distribuée à Cotonou pour Africité.
Il avait donc cette réactivité, cette capacité d’utiliser son réseau et son relationnel au profit des causes qu’il défendait, qui étaient également nos causes, ce qui nous rapprochait beaucoup de lui. Je retiens également de lui son côté pédagogue, il savait parler du développement durable et nous expliquer ce concept très compliqué, polymorphe, avec des mots simples, en employant des analogies, en l’illustrant de manière intelligente. Très peu de gens comprennent ce que signifie vraiment « développement durable ». Quand on fait des sondages en France, on s’aperçoit que 60 ou 70 % le lient uniquement à l’environnement, et Serge pensait qu’il fallait réellement prendre son temps, user de pédagogie pour expliquer ce concept. Il l’expliquait également dans toute sa complexité, avec l’ensemble des principes qui accompagnent les piliers du développement durable. Il le faisait de la même manière quand il s’adressait à un public instruit que lorsqu’il s’adressait à un public plus simple, il pensait qu’il fallait semer partout des graines qui pouvaient, par la suite, éclore et constituer cette masse critique qui allait permettre au développement durable de pouvoir devenir une réalité. Je me rappelle de lui l’expliquant aussi bien à Lille, dans un séminaire de la francophonie sur les Agendas 21, qu’à Blida en Algérie dans un cadre plus modeste auprès de techniciens de collectivités locales algériennes, avec le même engouement, la même rigueur.
Pour nous, il a été un formateur. Il nous a accompagnés, il a interagi avec nous. Nous l’avons enrichi, mais surtout c’est lui qui nous a amenés à être plus performants, plus incisifs, plus efficaces, à explorer de nouveaux horizons, de nouveaux champs. Serge était une formidable école pour nous. Sur la dimension culturelle du développement durable, par exemple, qui n’est pas très bien comprise ou admise par de nombreuses ONG, Serge m’avait demandé un jour de contribuer à un numéro de Liaison environnement francophone (LEF). J’avais décliné le sujet parce que je n’avais pas suffisamment d’idées sur la question. Il était assez déçu, moi également. Cependant, cela m’a amené par la suite à me questionner, en permanence, sur le lien entre développement durable et culture, jusqu’à m’amener à reconnaître la centralité de cette question sur le développement durable.
Pour terminer sur l’homme, Serge avait un trait caractéristique des Méditerranéens, c’est-à-dire qu’il avait cette attitude qui consiste de toujours prendre la vie du bon côté, à prendre plaisir dans ce que l’on entreprend, et à relativiser les problèmes et les difficultés, et à ne pas se prendre trop au sérieux. Dans le monde dans lequel nous vivons, cette attitude est fondamentale et mériterait d’être plus répandue.

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Mohamed ENNABLI Ancien ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement, Tunis sur Serge Antoine

 

Journée d’hommage à Serge Antoine  du 4 octobre 2006

Serge Antoine aimait la Méditerranée, bien que n’en étant point natif, non pas pour son soleil ni le bleu de son ciel, mais parce qu’il la comprenait, en ayant saisi toute la profondeur historique, l’unité des caractéristiques naturelles de cet écosystème, la fécondité du lien entre l’histoire et la géographie de cet espace privilégié que découvre Fernand Braudel dans les années 1920.
La Méditerranée, cet espace marin de deuxième grandeur, quasi fermé, bordé de territoires peuplés et actifs, soumis chacun à la double attraction de force opposée, celle de leurs liaisons internes et celle qu’exercent les centres de décision extérieurs, comme la décrivent Jean Carpentier et François Lebrun.
C’est vers – 4000 que le monde méditerranéen arrive au seuil de l’histoire avec le processus de néolithisation qui a permis à l’homme d’aménager la nature, d’apprivoiser les ressources naturelles et de marquer le paysage de sa présence. Depuis, l’histoire de la Méditerranée prend ses racines dans les différentes civilisations qui se sont formées sur ses rivages. Une mer au milieu des terres, une mer nourricière et maîtrisable, elle est alors rassurante et fait partie du cadre de vie des peuples qui la parcourent. Elle se transforme aussi en champ clos de rivalité maritime lorsqu’à l’idée d’un partage se substitue la volonté d’une appropriation unique, d’un véritable empire de la mer. Les expansions phéniciennes, grecques, romaines ont fini par créer une véritable communauté méditerranéenne appartenant à une civilisation unique, cadre de vie économique, social et culturel, sans que soient pour autant totalement gommées les spécificités régionales.
Vint ensuite le temps des grandes fractures et de la diversité, avec l’émergence de l’empire byzantin (Ve-VIIe siècle), la conquête arabe (VIIe-Xe siècle). Au contact des trois grandes ères de civilisation de la chrétienté grecque, de la chrétienté latine et de l’islam, la mer intérieure devient à la fois une frontière, un lieu d’affrontement, mais aussi un espace privilégié d’échanges économiques et culturels. C’est dans la confrontation de ces trois grandes ères de civilisation que se situe l’apogée de la Méditerranée médiévale (XIe et XIIIe siècles). Les XIVe et XVe siècles sont marqués par le grand mouvement de la renaissance qui va gagner l’Europe entière, mais un double risque de fermeture menace déjà le rôle central de la Méditerranée : à l’est, l’émergence du nouvel empire ottoman coupant le monde méditerranéen du monde asiatique, à l’ouest, l’ouverture par l’empire espagnol de nouvelles voies maritimes vers l’Afrique, les Indes, l’Amérique, menaçant à terme de réduire la Méditerranée au rôle de lac intérieur, annexe du grand océan. Enjeu stratégique essentiel des affrontements entre Ottomans et Espagnols, lieu de course et de trafic intense aux XVIe et XVIIe siècles, la mer intérieure a été progressivement négligée au profit des pays du Nord, de l’Europe et de l’Atlantique. Le XVIIIe siècle consacrera l’intrusion de l’Angleterre comme seule puissance dominante au détriment des pays riverains de la Méditerranée.
La croissance démographique extraordinairement rapide de l’Europe, la vapeur aidant, bascule la Méditerranée dans l’influence européenne au XIXe siècle. La prépondérance anglaise et française s’affirme, s’appuyant sur des villes cosmopolites qui échappent au contrôle des États et où se dessine le visage d’une Méditerranée plurielle, active et bigarrée. L’Europe réinvente, en fait, la Méditerranée avec son climat, ses rivages, ses paysages, son esthétique et sa civilisation. L’éclosion des nationalismes et leur développement au XXe siècle sont cependant à l’origine des difficultés de la France et de l’Angleterre en Méditerranée. Avec la Seconde Guerre mondiale, le repli de l’Europe, après sa longue période de domination, consacre le triomphe des États-Unis dans la région. Rivalité géopolitique des États-nations et conflits identitaires caractérisent depuis un demi-siècle l’histoire heurtée de trois Méditerranées très contrastées : la rive Nord catholique, partie prenante de l’Union européenne libérale et individualiste, la Méditerranée balkanique postcommuniste où l’économie de marché peine encore à être accessible, la rive Sud musulmane imprévisible du fait du sous-développement qui grève l’avenir d’une population jeune travaillée par la protestation islamiste.
Les sociétés qui bordent la Méditerranée, chargées d’histoire, parfois écrasées par elle, et hantées par la mort des civilisations parviendront-elles à assumer leur destin commun ? Réinventeront-elles un devenir leur permettant de s’intégrer, dans des conditions favorables, à un système mondial dont les pôles de puissance l’ont désormais quitté ?
Sur un autre plan, le basculement général de l’intérieur vers la côte n’est pas sans conséquences. C’est là que se concentrent les activités économiques et culturelles, le tourisme, les échanges de biens, des idées et des hommes. Cette importance des côtes pose de graves problèmes d’équilibre écologique. La nature méditerranéenne est fragile (fragilité de l’écorce terrestre, fragilité des sols, irrégularité du climat) et elle résiste mal à la surcharge littorale. Aux 150 millions de citadins, il faut ajouter 110 millions de touristes qui passeront peut-être respectivement à 350 et 200 millions en 2025. La mer aussi est fragile. À la pollution par les pétroliers, s’ajoute celle des effusions non traitées.
Ces enjeux exigent une action concertée à l’échelle du bassin. Le plan d’actions pour la Méditerranée, adopté à l’initiative de l’ONU en 1975 par dix-sept pays souverains, est un exemple de la coopération régionale nécessaire. Le concept de développement durable s’impose peu à peu pour prendre en compte à la fois les besoins des pays méditerranéens, la croissance économique nécessaire pour y faire face, et la préservation de l’écosystème.
C’est pleinement imprégné de la profondeur historique de la région, de ses réalités actuelles et de l’aspiration de ses sociétés que Serge Antoine s’est donné corps et âme à cette partie du monde qui n’est pas la sienne, puisant son énergie, des décennies durant, dans un fonds d’humanisme et d’espérance qui ne lui a jamais fait défaut, lui arrivant souvent de reprocher à l’Union européenne son relatif désintéressement vis-à-vis de la Méditerranée et de se désoler de la faiblesse de la représentation de cette dernière dans les instances. Serge Antoine fut un haut cadre militant de l’environnement et de l’aménagement du territoire. Du militantisme, la Méditerranée en aura toujours besoin, particulièrement en cette période de doute marqué à l’échelle de la planète par le constat d’une quasi-incapacité des gouvernements à promouvoir le développement durable.
À l’échelle de la région méditerranéenne, la problématique paraît cependant à la fois plus mûre et mieux engagée. Les gouvernements ont eu la sagesse d’accorder, bien avant beaucoup d’autres, une oreille attentive aux avertissements des premiers écologistes : sauver la Méditerranée. Ce fut l’objectif du programme d’actions pour la Méditerranée, émanation du PNUE, dans le cadre de la convention de Barcelone signée en 1976 et qui, outre les pays méditerranéens, engage la communauté européenne. Comprendre fut le premier mot d’ordre. Le mérite revient à la France, et tout particulièrement à Serge Antoine d’avoir pris l’initiative de créer le « Plan bleu », volet prospectif de planification socio-économique au service de cet exercice collectif et paritaire Nord-Sud unique en son genre et de lui avoir offert une structure d’accueil à Sophia-Antipolis.
Serge Antoine fut d’abord pour moi une heureuse rencontre et un ami. Nous liions une amitié tardive, à vrai dire, mais sincère, tranquille, naturelle comme allant de soi et qui s’est bonifiée avec le temps, tant était attachante sa personnalité et profond l’intérêt qu’il portait à tout ce qui pouvait améliorer la situation de cette région.
Ce fut ensuite un collègue avec qui j’ai partagé, un quart de siècle durant, une complicité tacite et les mêmes préoccupations quant à la nécessité d’organiser à temps le cadre régional à même de permettre le développement du débat devenu urgent sur l’environnement et le développement de la Méditerranée. J’ai eu le privilège en 1978 de compter parmi les vingt-quatre analystes des deux rives de la Méditerranée ayant contribué à la réalisation des douze expertises initiales qui ont constitué l’acte fondateur du programme du « Plan bleu », lui ayant fourni les éléments de sa première vision prospective de la région. Ce fut à l’occasion des nombreux débats animés par Michel Grenon que j’ai eu le plaisir de connaître Serge Antoine apprenant de lui tout l’intérêt de la prospective, du long terme dans l’analyse des tendances, des études d’impact sur l’environnement et la prise de décisions politiques, de la stratégie des cheminements, des petits pas concrets permettant de mobiliser tous les acteurs de la société civile pour matérialiser, au jour le jour, le changement souhaité pour sauver la Méditerranée.
Sauver la Méditerranée, mais de quoi ? Les premières études achevées, il était devenu patent que ce qui menace la Méditerranée est ce qui se passe dans les pays qui la bordent et dont les activités sociales et économiques produisent des déchets ou exercent des pressions, des dégradations sur les paysages ou sur les ressources fragiles et menacées. Dans la lancée de Rio, et forts d’une tradition de deux décennies d’association pour étudier leur avenir commun et tenter de résoudre ensemble un certain nombre de leurs problèmes, les pays riverains de la Méditerranée ont eu l’audace et le mérite d’amender la convention de Barcelone, d’adapter l’Agenda 21 au contexte méditerranéen, de donner un second souffle au programme d’actions pour la Méditerranée et de le doter d’une commission méditerranéenne du développement durable (CMDD) afin de lui insuffler un supplément d’âme pour mieux agir ensemble. Je garde un souvenir ému de la complicité constructive que j’ai toujours trouvée auprès de Serge Antoine dans l’effort de persuasion immense qu’il a fallu fournir pour mener à bien la réforme structurelle devenue indispensable dans un contexte frileux où les pays du Nord, en général, hésitaient à s’engager dans l’action, conscients du prix qu’ils s’étaient engagés à payer.
La CMDD a aujourd’hui dix ans. Fragile pendant longtemps, elle avait besoin de soutien bienveillant. Il me plaît d’affirmer que nous avons toujours trouvé, à travers la forte personnalité de Serge Antoine, un parrainage à la fois scrupuleux, honnête et généreux de la France. Nous avons voulu un organe consultatif, efficace parce que léger, représentatif des États mais largement ouvert sur la société civile, à même d’apporter un concours aux parties contractantes en faisant des propositions visant la formulation et la mise en œuvre d’une stratégie régionale de développement durable en Méditerranée. Les légitimes aspirations au développement durable d’une large frange de la population, des rives Sud et Est en particulier, sont profondément ressenties. Et pour assurer ce développement, les ressources sont traditionnellement rares et ont été exploitées, pour certaines, depuis plusieurs millénaires. Le sol et l’eau, ressources peut-être les plus précieuses, ont été appauvris, dégradés alors que les besoins alimentaires d’une population croissante, pour quelques décennies encore sur la rive Sud, se font pressants. Pression du tourisme sur un littoral convoité et menacé, menace croissante sur un écosystème fragile, choc des technologies du futur sur des cultures traditionnelles, opposition historique qu’il faut surmonter pour vivre, tels sont quelques-uns des défis que les pays méditerranéens demandent à résoudre.
Pour Serge Antoine, le développement durable est un concept porteur. Il relaye avantageusement l’environnement en l’ouvrant sur la société et les activités humaines et en le dégageant des tentations extrémistes. Il faudrait l’expliquer et traduire en langage politique les efforts qu’il suppose. C’est ce que n’a cessé de prôner Serge Antoine tout au long des travaux d’élaboration de la stratégie méditerranéenne du développement durable, adoptée par les parties contractantes à la convention de Barcelone, et prise en considération récemment par le partenariat euro-méditerranéen. Il faudrait également, un jour, commencer à promouvoir le processus du développement durable, et non plus uniquement en parler. Cette écorégion qu’est la Méditerranée est, me semble-t-il, le champ le plus propice à sa mise en œuvre par l’ensemble des forces de la société civile, en un temps où, à l’échelle de la planète, les pouvoirs doutaient d’eux-mêmes, où l’argent public se faisait rare, dans un monde en crise de structure dans le Nord, en difficultés économiques dans le Sud.
Ma dernière entrevue avec Serge Antoine a été à la Maison de la Radio, à Paris, à l’occasion de la présentation publique du dernier ouvrage de référence du Plan bleu : Méditerranée et perspectives du Plan bleu sur l’environnement et le développement. La fatigue et les effets du traitement suivi pour lutter contre le mal étaient déjà sensibles, mais Serge Antoine se devait d’être là comme pour témoigner de la justesse et de la fécondité, malgré tout, de la démarche collective, du partenariat sans arrière-pensée qui a mobilisé plusieurs dizaines de compétences de la région impliquées dans un même objectif : entrevoir plus clairement l’avenir qui se dessine pour mieux agir maintenant. Telle aura été l’idée maîtresse de cet homme qui a réussi à préserver son capital de crédibilité auprès de tous les ministres successifs français chargés de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire ainsi qu’auprès de tous, fort nombreux à travers le monde, qui ont eu à apprécier en lui, à travers ses écrits et ses nombreuses prises de paroles, un fonds d’humanité qui l’a toujours porté à aller vers l’autre.

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Serge Antoine répond aux questions de Thierry Paquot

source : Revue Urbanisme, N° 336, p.71 à 78, 29 mars 2004

Quelle est votre formation ? Quel est votre itinéraire intellectuel ?
Mon itinéraire est relativement impossible à retracer, mais je vais essayer parce qu’il est quand même marqué de quelques constantes. L’enseignement me paraissait étroit, recevoir des leçons de professeurs me semblait insuffisant, alors j’ai pris du temps sur Sciences Po pour ouvrir deux fenêtres à mon enseignement personnel. La première pour réaliser pendant deux ans des sondages dans la rue, ce qui m’a permis d’ailleurs de rédiger ensuite, sous la direction d’Alfred Sauvy, un mémoire sur les sondages d’opinion publique, et la seconde pour rejoindre Paul-Henry Chombart de Lauwe. J’intégrais son équipe constituée de cinq volontaires et installée au musée de l’Homme ; il fallait pour la rejoindre sauter par-dessus Jean Rouch et Gérard Philipe dont les bureaux de la Cinémathèque étaient installés là ! J’ai passé plus de deux ans avec Chombart à travailler sur ce que l’on appelle maintenant l’écologie urbaine, issue des travaux de l’École de Chicago. J’ai davantage participé à l’étude de la ville dans sa globalité qu’aux études de quartier, tout en privilégiant la cartographie. Paul-Henry Chombart, comme Louis Couvreur auprès de lui, plongeait dans une ville vécue et non pas dans une ville reçue. J’ai beaucoup appris avec lui.

Vous ne découvriez pas simplement une équipe qui travaillait sur l’écologie urbaine, il s’agissait aussi de la découverte d’une ville. Vous n’êtes pas parisien ?
Je suis né à Strasbourg. Ensuite ma famille a bourlingué, beaucoup et partout. Mon père a répondu à l’appel du général de Gaulle, il est parti en juin 1940 en Angleterre et nous avons réussi à le rejoindre non sans mal, puis nous nous sommes installés à Alger.
Je ne suis ni architecte ni urbaniste, je pense que mon intérêt pour le territoire me vient de mon père. Il était polytechnicien, ingénieur, mais il a pu s’occuper en Syrie d’aménagement du territoire et son nom a été associé au plan de Damas. Par ailleurs, puisque nous sommes dans les histoires de famille, c’est lui également qui a d’abord rencontré celui qui deviendra mon beau-père, l’architecte et urbaniste Michel Écochard. Mon père m’a fait connaître de grands noms de l’aménagement, Eirik Labonne au Maroc ou encore Maurice Rotival. Ce dernier m’impressionnait dans son approche européenne. Pour Jean Monnet, l’Europe c’était le marché commun, le charbon et l’acier, mais pour Rotival c’était la géographie : « Constituons ensemble un morceau de territoire autour du Rhin et on fera l’Europe ! » Il a écrit cela dans le no 1 de la revue Urbanisme. À mon avis, c’est une belle utopie de croire que les aménagements du territoire peuvent être vus comme le ciment des peuples. Cette dimension territoriale, insufflée par mon père, est très importante parce qu’on la retrouve en continu au fil de ma vie.

Après la parution du livre dirigé par Paul-Henry Chombart de Lauwe, Paris et l’agglomération parisienne, en 1952, que faites-vous ?
Après Sciences Po, j’ai préparé l’ENA, où j’ai été admis. Ensuite, je suis entré à la Cour des comptes. J’y ai constitué le centre de documentation et contrôlé une vingtaine de communes. Mais le contrôle a posteriori ne nourrissait pas tout à fait mon appétit. Deux semaines après mon arrivée, Chombart me recontactait ; il avait obtenu du ministère de la Construction et de l’Urbanisme un contrat sur la Sambre, autour de Maubeuge. Cela m’a amené à connaître l’urbanisme opérationnel, comme on dirait maintenant. À peine le rapport terminé, fin juin, j’ai reçu un appel comme tous les autres magistrats de la Cour, proposant durant trois mois, juste avant la période des vacances, d’élaborer la planification régionale du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, de l’Aisne et de l’Oise. Le hasard est parfois extraordinaire ! Je me suis empressé d’accepter et j’ai travaillé sur l’avenir de ces cinq départements, à vingt ans ou trente ans, puisqu’il s’agissait de planification prospective que Pierre Pflimlin, du gouvernement Edgar Faure je crois, avait décidée. À la fin de cet exercice, j’étais horrifié par le nombre de découpages propres à chaque administration. J’ai alerté les responsables : pour décider une planification régionale, il fallait premièrement des circonscriptions un peu homogènes et deuxièmement que l’administration centrale, alors au ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), ait une vue d’ensemble autour du Premier ministre. J’inventais alors les régions, que j’ai dessinées et dont je fus, pour le décret, commissaire du gouvernement. J’inventais aussi la « Datar » avant l’heure. Le Comité d’enquête sur le coût et le rendement des services publics, relais de la Cour des comptes, m’a confié les rapports sur ces deux sujets. J’ai dénoncé – ce qui m’a valu pendant un temps une interdiction d’accès au MRU – le défaut de relations entre le ministère de la Reconstruction et ceux de l’Industrie, de l’Agriculture, etc. Quant aux régions, le découpage de la France différait selon chaque administration. Chacune avait le sien. J’ai travaillé là-dessus pendant un an : j’ai d’abord superposé les cartes de découpage des différentes administrations sur un grand calque ; puis j’ai étudié le rayonnement des villes et surtout des futures « métropoles d’équilibre » en tentant de distinguer, en dehors de la région parisienne, les villes qui opéraient comme des points d’attraction. J’ai mesuré les attractions exercées par Marseille ou Montpellier, par exemple, en utilisant notamment les zones de chalandise ou les données statistiques se rapportant aux relations par téléphone, très révélatrices (à l’image des données sur les distances à cheval utilisées lors du découpage des départements pendant la Révolution). Après quoi j’ai proposé l’idée à Jérôme Monod, qui travaillait au cabinet du Premier ministre, Michel Debré. Celui-ci, avec Jean-Marcel Jeanneney, avait en tête le projet d’une France à 47 départements. J’ai expliqué à Monod que je pensais aussi que le département était trop petit pour l’échelle de planification, mais je l’ai prévenu que l’échelon politique allait passer quelque deux ans à mettre en place une réforme difficile parce que l’on ne redécoupe pas un pays en deux coups de ciseaux. La réforme sur laquelle j’avais travaillé était toute prête, beaucoup plus facile à mettre en œuvre. C’est celle-ci qui fut appliquée. Les 21 régions se sont créées en six ans par ajustements successifs, en gardant en nombre entier les départements. Dès qu’une administration désirait innover pour ses échelons déconcentrés, elle devait passer par moi ! Pendant cinq ans, j’ai été une espèce de procureur des 21 régions. Je les ai dessinées seul, sans aucun pouvoir politique et sans être allé sur place, deux particularités qui sont impensables maintenant, mais à l’époque il ne s’agissait formellement que d’un regroupement technique1. Ceci nous amène cinq ans avant la Datar. Elle a été créée en 1962, selon mes vœux, mais à ce moment-là, après trois années passées auprès du directeur général de l’ORTF, Christian Chavaron, j’étais à Bruxelles, proche collaborateur de Chatenet, patron de l’Euratom et ancien ministre de l’Intérieur. Je lui avais promis deux ans mais je lui ai faussé compagnie au bout d’un an et demi, ne pouvant résister à l’appel de la Datar, en 1963. J’y ai passé près de dix ans exceptionnels sous la direction d’Olivier Guichard. On avait des rapports tout à fait extraordinaires avec cet homme, qui était un grand patron. Son bureau, quand il n’était pas à la Datar, donnait directement dans celui de Pompidou, alors Premier ministre, ce qui présentait une situation bien supérieure à n’importe quel pseudo-rattachement tel qu’on peut en voir dans les organigrammes. Il n’était pas, en apparence, chaleureux. Il parlait peu, disait le minimum, mais indiquait le sillage. Prenons l’exemple des parcs régionaux, puisque je m’en suis occupé après l’aménagement de Fos et la création des métropoles d’équilibre. En voyage avec Pisani et Pompidou, il découvre les parcs allemands. Rentré en France, dès la première réunion à la Datar, Olivier Guichard émet l’idée d’en créer : nous avons mis plus d’un an à « digérer » cette idée et à la mettre à l’heure française.

Avez-vous rencontré Paul Delouvrier ?
Je le voyais souvent. J’étais en totale opposition avec Delouvrier sur l’objectif des 12 millions de Franciliens, mais je l’ai beaucoup respecté. Avec Guichard, nous avions, à la Datar, inventé les métropoles d’équilibre pour faire contrepoids à Paris dévorant toute la France. Donc nous ne pouvions que freiner Paul Delouvrier, qui implantait ses villes nouvelles à l’intérieur d’un périmètre régional (que j’avais fabriqué, moi !). Je me suis énormément bien entendu avec lui, par exemple, lorsqu’il a ouvert la voie aux équipes pluridisciplinaires des Oréam pour les métropoles d’équilibre. Je me souviens encore d’une réunion à Rouen, vers 1965, où Paul Delouvrier s’est trouvé devoir donner des explications à un parterre d’ingénieurs qui s’étonnaient de la présence dans une équipe d’urbanisme d’un géographe et d’un sociologue ! J’ai pris modèle sur lui pour constituer des équipes pluridisciplinaires des métropoles d’équilibre.
L’anecdote la plus remarquable s’est passée en 1968. Ni la Datar ni bien sûr Guichard n’étaient sur les barricades, mais nous regardions avec intérêt ce foisonnement soixante-huitard. Nous avons mesuré son apport : celui d’une appropriation forte. Les salariés de l’entreprise disaient « c’est mon entreprise », les étudiants, « c’est mon université », etc. Mais ce mouvement d’appropriation restait étranger aux collectivités locales et territoriales. J’étais depuis peu le patron de la revue de la Datar, la Revue 2000, et j’ai pensé qu’il fallait en débattre. J’ai donc, en plein mois de mai, préparé un numéro un peu spécial qui s’est appelé le Petit Livre rouge – il était d’ailleurs rouge. Paris étant paralysé par les grèves, je suis allé dans les Hautes-Alpes pour imprimer cet ouvrage collectif qui réunit les signatures de personnalités comme Jacques Delors, que je connaissais très bien, et celles de toute l’équipe de la Datar, Jérôme Monod en tête, dans une sorte de plaidoyer pour la région. Cette fois au-delà du découpage. Sans budget, sans élu, la région n’était pas encore une institution. Nous avons donc proposé l’élection d’un représentant au suffrage universel. La revendication des soixante-huitards en direction de leur entreprise ou de leur université, nous l’avons ainsi portée au système territorial français. Quand je suis revenu, Guichard m’a tout simplement dit : « Eh bien dites donc, vous en avez fait des choses pendant ce mois de mai ! » Puis, j’ai découvert l’environnement. À la Datar, nous avions terriblement besoin de prospective à vingt, trente et quarante ans, et il y avait peu de gens dans le monde pour travailler à ces horizons. Grâce à Bertrand de Jouvenel et avec Monod, nous avons pu, aux États-Unis, rencontrer les grands spécialistes, Hermann Kahn, Daniel Bell… J’ai énormément appris en prospective, et c’est ainsi que j’ai découvert la naissance de l’environnement en Amérique. J’ai été la première personne à être reçue par la première administration américaine s’en occupant, directement liée au président. J’ai cueilli les idées à froid. Dans l’avion du retour, nous avons préparé deux lettres à l’attention de Pompidou et de Chaban-Delmas pour leur annoncer que la France devait se préparer à prendre en compte une politique de l’environnement, sachant que, le plus souvent, ce qui se passe aux États-Unis finit par nous arriver. Dans le même temps, Chaban-Delmas recevait une lettre similaire de Louis Armand qui, lui aussi, rentrait des États-Unis. Chaban lui a confié un rapport sur l’environnement et nous a demandé, à la Datar, les premières mesures à prendre en faveur de l’environnement. En 1970, Armand a rendu un rapport rédigé par deux jeunes de 17 ans alors, dont l’un est maintenant professeur, toujours militant et qui paraît, pour moi, avoir encore 20 ans. Ce fut le premier rapport français sur l’environnement. Après, les Anglais se sont manifestés en fabriquant un ministère réunissant l’Équipement, le Logement, l’Environnement et l’Intérieur. Chaban a créé le ministère de l’Environnement en 1971 – une première mondiale – directement rattaché au Premier ministre. Il l’a confié à Robert Poujade. Trois jours après sa nomination, Poujade m’a appelé pour me proposer de travailler avec lui, c’est ainsi que je suis devenu son bras droit à l’Environnement. Depuis, dix-huit ministres se sont succédé pour le meilleur ou pour le pire… Je suis, si je me situe parmi les « écolos », plutôt un écolo des villes qu’un écolo des champs. Je suis incapable de distinguer dans la nature une feuille d’une autre, je connais peu le vivant, les « écosystèmes ». Je suis un enfant de la ville. Ce ministère a été marqué par de grands pionniers, Ruffié, Bourlière, Trémolière, Paul-Émile Victor, Tazieff, le commandant Cousteau, ainsi que par une ouverture mondiale, beaucoup plus que tous les autres ministères français. J’étais alors moi-même membre du Club de Rome. J’ai participé à la conférence de Stockholm en 1972 avec toutes ces personnalités que j’ai tenues à faire venir. En débarquant à Stockholm j’ai retrouvé Maurice Strong, canadien, grand utilisateur de prospective, qui était le secrétaire général de la conférence, le pilier de ce premier sommet. Je le connaissais bien, cela a été d’autant plus utile que la France avait fait sauter dans le Pacifique une bombe H la veille de la conférence, ce qui lui a valu la réprobation de toute l’écologie naissante. J’ai revu Strong en 1990, deux ans avant le Sommet mondial de Rio dont il avait la charge, et j’ai intégré son équipe. Là, j’ai surtout investi sur les collectivités locales. J’ai rédigé en grande part le chapitre 282 des Agendas 21 et organisé la réunion des maires qui a eu lieu à Curitiba deux jours avant la conférence de Rio. C’est encore très actuel, car la rencontre de ces 300 maires a débouché sur l’alliance de deux fédérations hostiles l’une à l’autre, la Fédération (française) des cités unies et IULA, la fédération anglo-saxonne créée en 1906. Le mariage aura lieu en mai 2004 à Paris puis à Barcelone ; j’ai contribué à le lancer, il se consomme ainsi après douze ans. Cela pour vous dire que l’histoire est lente.

Vous êtes également l’initiateur du Plan bleu pour la Méditerranée et de la coopération entre les vingt États riverains. Comment en avez-vous eu l’idée ?
À la fin de la conférence de Stockholm, Maurice Strong m’a demandé ce que l’on pouvait espérer de la France. J’ai pensé à son passé colonial, mais aussi aux pays du bassin méditerranéen divisés alors entre trois continents, l’Afrique, l’Asie et l‘Europe, et qui n’avaient jamais créé de véritables liens entre eux. J’ai raisonné en termes d’approche régionale, celui d’un aménagement au niveau d’un grand ensemble géographique. Je sentais là un terrain d’avenir intéressant dans lequel la prospective et le grand aménagement pouvaient se retrouver. En 1975, de ce fait, les pays méditerranéens ont signé à Barcelone une première convention. J’y travaille encore et je suis toujours le représentant de la France à la Commission méditerranéenne du développement durable. Comme vous le voyez bien, les hasards sont en apparence inexplicables… Mon curriculum paraît fait de hasards. Je suis passé par l’ORTF, l’Euratom, etc. Autre exemple, en 1981, lors du changement de pouvoir, Robert Lion, qui était directeur du cabinet de Pierre Mauroy à Matignon, m’a contacté parce qu’il voulait rompre avec l’architecture giscardienne qui obstruait l’horizon ouvert de la Défense. En se réunissant le temps de quelques dîners plateau-repas à Matignon en compagnie, par exemple, de Gérard Thurnauer, on a fabriqué un projet. Robert Lion cherchait à inventer quelque chose qui soit durable comme le fer à la tour Eiffel, j’ai lancé l’idée que l’on devrait bâtir un projet autour de la « communication ». Le projet a été réalisé dans son architecture, mais pas dans sa raison d’être : devenir un centre de familiarisation pour des techniques qui changent vite. Mitterrand, Lang, Attali n’ont pas bien compris. Ma seule satisfaction est d’avoir constitué en grande part le jury qui a eu le choix entre Jean-Paul Viguier et Otto von Spreckelsen. Ce dernier a remporté le concours à cause de la transparence, de l’ouverture, il entrait dans la logique de la communication invisible. Viguier avait cru devoir assimiler la communication à un écran géant : la communication ne se résume pas à l’image.

Quel bilan tirez-vous de ces années 1972-2004 ? Les choses n’avancent pas très vite, semble-t-il…
Non. Je suis d’un naturel optimiste. J’ai toujours dit que trente ans était le temps utile pour obtenir des résultats. Je pensais en 1970 que, en développant une certaine volonté, au bout de trente ans on arriverait à maîtriser tous les problèmes dits « de l’environnement ». C’était mon entrée en matière avec Robert Poujade quand il m’a demandé, au début de son mandat, ce qu’il fallait entendre par environnement ; je lui ai répondu que cela se rapportait à tous les domaines, que tous les ministères étaient concernés : mais c’était d’abord un problème de société. À présent, je suis inquiet. Sans vouloir faire le prophète, je dis que, si nous continuons à ne rien changer, dans deux ou trois cents ans il risque de n’y avoir plus d’humains sur cette terre. Le développement durable, les Nations unies, mais aussi les États, sont d’une lenteur épouvantable.
Quels sont les principaux défis à relever et, bien que tout se tienne, comment les hiérarchisez-vous ? Quelle position adoptez-vous par rapport au développement durable ?
D’abord, je n’ai aucune définition toute prête pour le développement durable et je ne veux pas en avoir. Les Français jugent que c’est une notion floue. Tant mieux. Il se trouve que c’est la troisième dimension floue à laquelle je travaille après l’aménagement du territoire et l’environnement. La vraie question est de passer de l’état gazeux à l’état solide. Je m’emploie à le faire avec d’autres au Comité 21, au Conseil national du développement durable, à la Commission méditerranéenne du développement durable. Cela signifie faire un peu plus de prospective à long terme, réintégrer des valeurs dans nos systèmes de choix, affiner des choix sociétaux, réaffirmer la solidarité entre les pays du Nord et les pays du Sud, être très attentifs aux transformations géophysiques, climatiques, environnementales. En 1967, le conseiller scientifique du président américain, que j’avais rencontré, me confiait que l’important était la fonte de la banquise, le réchauffement de l’atmosphère et l’augmentation du niveau des mers, et que je ne devais jamais l’oublier. Quand je suis revenu en France chargé de ces confidences, l’accueil des politiques s’est révélé plus qu’indifférent. Je porte finalement un regard féroce sur les politiques (je suis pourtant généralement clément). Si retard il y a, c’est parce qu’eux sont en retard.
La politique de développement durable peut s’affiner. Elle se fait en marchant, un peu comme L’homme invisible qui devient visible quand on lui pose des bandelettes. Il faut prendre conscience du fait qu’il s’agit là d’une véritable révolution culturelle, d’une révolution dans les comportements, surtout politiques, à laquelle nos habituels schémas d’analyse sont étrangers. Je ne développerai pas ici tout ce qui est nécessaire pour que le développement durable soit pris en compte. Disons simplement qu’il faut éviter de prolonger la simple approche environnementale et qu’il est nécessaire de s’alimenter de manière systémique aux sources de l’économie, de la culture, du social en même temps que de l’écologie, que l’allongement en prospective est indispensable, qu’il faut transformer tout le monde en « acteurs » et si possible monter des opérations multiacteurs, qu’il faut jouer du volontariat et que les indicateurs de mesure du suivi sont indispensables. Je n’en dirai pas beaucoup plus : le mouvement est en route depuis deux à trois ans dans les entreprises ; les collectivités locales, elles, démarrent en France. Il est encourageant de voir les différents secteurs s’y mettre peu à peu : les agriculteurs, les industriels de l’eau, les forestiers, etc. Côté urbain, les architectes ont une avance avec la haute qualité environnementale (HQE) sur les urbanistes. La réflexion sur la ville de demain a besoin d’être relancée.

En accord avec l’« écodéveloppement », mot consacré par Ignacy Sachs3, vous préconisez un « écohabitat4 », de quoi s’agit-il ?
D’abord un mot sur l’effort entrepris dès 1970 par Maurice Strong, bien avant madame Brundtland, pour réunir en Suisse des économistes du Nord et du Sud : c’est là que je rencontrais pour la première fois Ignacy Sachs et que naissait l’« écodéveloppement ». Pour l’écohabitat, en 1976, j’ai été le coordonnateur de la délégation française au sommet de Vancouver (Habitat I). J’espérais en cette rencontre mais le résultat a été décevant. Elle a produit une littérature abondante mais dont personne ne se sert, les ministres du Logement ne comprenaient pas pourquoi on leur parlait de pauvreté, les États sont restés assez indifférents. Il eût fallu responsabiliser les maires des villes, c’est la leçon que j’ai tirée et c’est pourquoi j’ai proposé à Strong de les réunir juste avant le Sommet de Rio. À Istanbul, lors d’Habitat Il, où Georges Cavallier a bien rassemblé les forces vives françaises, on a assisté à une juxtaposition de déclarations. Ces grand-messes n’apportent pas toujours les résultats espérés ; ce fut le cas à Johannesburg par exemple. Il faudrait profiter de la présence de tous les États pour les forcer à s’engager, chacun selon ses moyens, et afficher des objectifs clairs. L’habitat, au sens des machines à habiter, se met peu à peu au développement durable. L’exposition « Ecologis » qui s’est tenue à la Villette en 1994 est un jalon important que l’on doit surtout à Bettina Laville. La maturation est longue, mais on peut dire que le label HQE qui en est issu a fait beaucoup. Il n’y a pas d’équivalent pour la ville. Il faudra relire l’ouvrage pionnier du MAB (programme UNESCO « Homme et biosphère ») qui a examiné trois villes, dont Rome. La ville est analysée comme un système d’entrées et de sorties de flux, d’hommes, d’informations, d’énergies, d’argent, de ressources, etc. Le philosophe Al-Farabi avait déjà déclaré au Xe siècle qu’il fallait traiter la ville de manière organique, comme un animal. Je trouve cette approche globale très actuelle. Dans un article de la revue Urbanisme, « Vers un écohabitat », j’ai plaidé pour une remise en cause de la manière dont on conçoit la ville, dont on la fabrique, dont on la gère, avec un plus grand égard à la comptabilité des ressources, de l’espace, de l’énergie et du temps. Cela nous mène plus loin que le plan des rues. Il serait utile de dessiner à nouveau la « cité idéale », et cette fois non plus par des « isolés » comme Campanella, Tony Garnier ou Robert Owen mais de manière plus collective. L’appel, nous le lançons encore d’Arc-et-Senans.

Comment êtes-vous arrivé à la présidence d’Arc-et-Senans ?
En 1968, j’ai organisé un colloque sur l’an 2050 qui s’est tenu à Gif-sur-Yvette. Les participants parisiens ne cessaient de téléphoner à leur bureau trop proche, et cela même sans portable à l’époque ; il n’y avait pas moyen de les sortir mentalement de leur univers pour leur faire franchir un saut de quatre-vingts ans ! Pourtant, on avait réuni des invités de marque. J’étais décidé à refaire des exercices de prospective, mais plus jamais si près de Paris. C’est alors que j’ai rencontré l’architecte en chef des monuments historiques d’Arc-et-Senans, Michel Parent, lequel – avec Michel Batisse et Gérard Bolla – a inventé la notion de « patrimoine mondial », qui concerne non seulement le patrimoine construit mais aussi le patrimoine vivant et naturel. Il cherchait à donner une fonction à la Saline, qui bénéficiait de crédits tout frais de la part de Malraux. Ce dernier m’a plus tard encouragé. Ariane Mnouchkine était venue s’y réfugier pendant quelques semaines en 1968. Je m’y suis rendu et la force de cet ensemble construit vers 1778 m’a conquis. Ensuite tout est allé très vite, j’ai rencontré le préfet. J’étais encore à la Datar, et je lui ai proposé un Centre du futur. Le projet, bien accueilli par le conseil général du Doubs, propriétaire, a vu le jour. Trente-cinq ans plus tard, je suis toujours président de ce qui s’appelle aujourd’hui l’Institut Ledoux. On y a fait d’abord de la prospective, beaucoup, puis cette forme de prospective a décliné en France. J’ai pu redonner en l’an 2000 à Claude Nicolas Ledoux (1736-1806) ses lettres de noblesse en présentant, avec l’aide de la mission 2000, une exposition permanente sur les cités idéales. On s’apprête, avec Jean-Louis Véret, François Barré, Georges Theys et Alexander von Wegesack, à célébrer le classement de l’œuvre de Le Corbusier au Patrimoine mondial et à réaffirmer la mission architecturale et sociétale de la Saline. L’histoire des utopies, comme je l’écrivais récemment5, sur une période de deux mille ans peut paraître décevante : que d’échecs, d’impasses et même de totalitarismes au nom du progrès ! Mais la quête n’est-elle pas plus importante que la récolte ? Car l’essentiel, c’est la démarche, l’envie d’utopie. En cela, le développement soutenable appartient, et c’est tant mieux, à l’utopie… Nous allons retravailler à l’utopie de la ville.

Dernière question rituelle à l’invité : quelles sont vos villes préférées ?
Dans lesquelles j’aimerais vivre ? Si c’est le sens de votre question, certainement pas les villes du Middle-West américain, plutôt Boston. Mais je suis d’abord sensible à Barcelone, Rome ou Venise. J’ai beaucoup d’affection pour Alger. En tout cas, ce serait toujours une grande ville.
Propos recueillis par Corinne Martin et Thierry Paquot, à Paris, le 29 mars 2004.

* Revue Urbanisme, no 336, mai-juin 2004, p. 71-78.
1. Voir mon article paru dans Économie et humanisme en novembre 1969, où j’ouvre sur les grandes régions.
2. Extraits du rapport Action 21 de la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (Rio de Janeiro, 3-14 juin 1992), chapitre 28 : « Initiatives des collectivités locales d’Action 21 ».
28.1 Les problèmes abordés dans Action 21 qui procèdent des activités locales sont si nombreux que la participation et la coopération des collectivités à ce niveau seront un facteur déterminant pour atteindre les objectifs du programme. En effet, ce sont les collectivités locales qui construisent, exploitent et entretiennent les infrastructures économiques, sociales et environnementales, qui surveillent les processus de planification, qui fixent les orientations et la réglementation locales en matière d’environnement et qui apportent leur concours à l’application des politiques de l’environnement adoptées à l’échelon national ou infranational. Elles jouent, au niveau administratif le plus proche de la population, un rôle essentiel dans l’éducation, la mobilisation et la prise en compte des vues du public en faveur d’un développement durable. […]
28.3 Il faudrait que toutes les collectivités locales instaurent un dialogue avec les habitants, les organisations locales et les entreprises privées afin d’adopter « un programme Action 21 à l’échelon de la collectivité ». La concertation et la recherche d’un consensus permettraient aux collectivités locales de s’instruire au contact des habitants et des associations locales, civiques, communautaires, commerciales et industrielles, et d’obtenir l’information nécessaire à l’élaboration des stratégies les plus appropriées. Grâce au processus de concertation, les ménages prendraient davantage conscience des questions liées au développement durable. Les programmes, les orientations et les dispositions législatives et réglementaires appliqués par les collectivités locales pour réaliser les objectifs d’Action 21 seraient évalués et modifiés et des programmes d’Action 21 adoptés à l’échelon local. Les stratégies pourraient également servir à appuyer des projets de financement local, national, régional et international. […]
3. Ignacy Sachs a été l’« invité » d’Urbanisme, no 303, 1998.
4. Voir Serge Antoine, « Vers un écohabitat », Urbanisme, no 171, 1979, p. 38-43.
5. Voir Serge Antoine, « Actualité de la Cité idéale, plaidoyer pour l’utopie urbaine », La Jaune et la Rouge, avril 2000, p. 10-14.

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Jean-Louis BORLOO Ministre d’État Ministre de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Je souhaiterais tout d’abord remercier madame Aline Antoine, les membres de l’Association Serge Antoine, la DIREN d’Île-de-France et les services du ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire, pour l’organisation de cette journée consacrée à Serge Antoine et la publication de ces Actes. Je sais que Serge Antoine n’appréciait guère les compliments, mais je crois que c’est Robert Poujade qui a sans doute le mieux résumé sa personnalité. À l’occasion d’une discussion très technique sur l’ingénierie, notre premier ministre de l’Environnement de 1971 à 1974 s’était soudain exclamé : « Le génie de l’environnement ! Je le connais, il est dans mon cabinet, il s’appelle Serge Antoine. » Un génie qui avait coutume de dire qu’il « fallait toujours réfléchir à 30 ans ».
Si le ministère a tenu à soutenir la publication des Actes, c’est qu’ils représentent beaucoup pour nous, responsables publics, agents, professeurs, chercheurs ou sociologues engagés dans le développement durable. Ils constituent d’abord une véritable fresque couvrant la quasi-totalité des domaines d’intervention de ce grand ministère du Développement durable, dont Serge Antoine fut d’une certaine façon l’un des pionniers ou l’un des principaux inspirateurs : l’aménagement du territoire, la protection de l’environnement, l’urbanisme, la coopération internationale… De plus, ce livre permet de retracer 40 ans d’histoire, notre histoire à tous, depuis les premiers pas de la Datar et du ministère de l’Environnement dans les années 1970 jusqu’à la conférence de Johannesbourg en 2002, à laquelle d’ailleurs participait Serge Antoine en sa qualité de président d’honneur du Comité 21. Ces Actes sont enfin l’occasion pour nous de nous replonger dans l’œuvre considérable de Serge Antoine, dans ce roman que fut sa vie, roman aux nombreux chapitres : la délimitation des régions françaises, la création des parcs naturels régionaux, la défense de la vallée de la Bièvre, les conférences de Stockholm et de Rio, les agendas 21 locaux, ses collaborations avec les plus grands intellectuels français, Gaston Berger, Fernand Braudel, Bertrand de Jouvenel… Roman qui doit être lu et relu pour que nous aussi, nous soyons capables de « toujours réfléchir à 30 ans ».
Alors que le Parlement vient d’adopter le projet de loi de programme de mise en œuvre du Grenelle Environnement, qui reprend strictement les engagements pris par les parties prenantes, comment ne pas voir que nous sommes tous, directement ou indirectement, ses héritiers ? Et en ce moment si particulier de notre histoire, où notre pays décide collectivement d’engager une véritable rupture écologique et économique, je ne peux m’empêcher de citer Serge Antoine, qui en ce 29 mars 2004, avait une fois encore, vu plus juste et plus loin que les autres : « Le développement durable ne se décrète pas. Ce n’est pas non plus un label à coller sur un bon produit. Sa définition est très ouverte ; elle se fait en marchant ; sa lisibilité est un peu celle de l’Homme invisible de Wells où le corps n’apparaît qu’une fois revêtu de bandelettes. C’est sa mise en œuvre qui lui donne sa force. » Le Grenelle Environnement, ses objectifs et ses enjeux, étaient déjà là.

Jean-Louis BORLOO
Ministre d’État
Ministre de l’Écologie, de l’Énergie,
du Développement durable

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Jérôme Monod « Témoignage pour l’ami disparu »

Journée d’hommage à Serge Antoine  du 4 octobre 2006

Ce témoignage apporté à l’ami disparu ne rappellera ni sa carrière, ni sa vie, ni même l’œuvre qui s’y inscrit. Peu d’entre nous savent qu’il aimait beaucoup la poésie. J’évoquerai cet aspect intime de sa personnalité en commençant par citer quelques lignes de Saint-John Perse, dans Anabase, qui lui conviennent bien.
Hommes, gens de poussière et de toutes façons, gens de négoce et de loisir, gens des confins et gens d’ailleurs, ô gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux ; gens des vallées et des plateaux et des plus hautes pentes de ce monde à l’échéance de nos rêves ; flaireurs de signes, de semences, et confesseurs de souffles en Ouest ; suiveurs de pistes, de saisons, leveurs de campements dans le petit vent de l’aube ; ô chercheurs de points d’eau sur l’écorce du monde ; ô chercheurs, ô trouveurs de raisons pour s’en aller ailleurs, vous ne trafiquez pas d’un sel plus fort quand, au matin, dans un présage de royaumes et d’eaux mortes hautement suspendues sur les fumées du monde, les Tambours de l’exil éveillent aux frontières l’éternité qui baille sur les sables.
Je voudrais dire simplement ce qui est le plus profondément lui, à l’époque où je fus mêlé à ses activités, au temps de la Datar. Une amitié nous avait rapprochés de longue date, depuis la Cour des comptes, jusqu’à nos rencontres dans le Queyras et à Bruxelles lorsqu’il travaillait à l’Euratom.
Quelques mots, quelques noms remontent à ma mémoire : Délos, Kyoto, le Sésame, Ivan Illich à Cuernavaca, l’Amazonie, Arc-et-Senans, Rio et le millénaire du développement, la Méditerranée…
Ces mots viennent de loin. Ils dévoilent les obsessions qui ont agi sur son génie propre : les futurs possibles, un monde ouvert, le besoin de mettre en ordre, l’aiguillon de l’innovation qui le taraudait, et la poésie d’une pensée créatrice par son propre désordre…

Serge Antoine est d’abord l’homme des futurs et de la prospective. En 1969 à Délos, avec Doxiadis, Margaret Mead, Arnold Toynbee et d’autres, il dit de la prospective qu’elle recherche la qualité du futur dans laquelle la liberté de choix pour l’homme et pour la société revêt une tout autre dimension que les prévisions économiques ou statistiques.
Cette adresse, prononcée dans l’antique amphithéâtre grec, est contemporaine de l’une des plus originales de ses idées : le Sésame (Système d’études des schémas d’aménagement de la France), qui aboutit à ce Scénario de la France en l’an 2000, baptisé « Scénario de l’inacceptable ». Scénario qui fit grand bruit et dont Philippe Sainteny s’inspira pour concevoir un film pour la deuxième chaîne de l’ORTF. Serge Antoine dirigeait les études de la Datar. Les futurs, l’idée du futur, il les portait en lui lorsqu’il animait à Kyoto, en avril 1970, le Congrès international de recherche sur l’avenir, ou en 1972 une conférence des Nations unies à Stockholm.

Tout en voyant les choses dans leur horizon le plus lointain, il garde le sens du réel et construit sa réflexion et son action selon son ordre à lui. Ordre souvent systématique, par exemple lorsqu’il établit une rigoureuse classification pour la marée montante de ses chères archives.
Mise en ordre, lorsqu’il entreprend d’harmoniser les circonscriptions administratives françaises. Il ne peut supporter leur désordre d’ensemble, qui rappelle celui-là même que Jacques-Guillaume Thouret, l’inventeur des départements, critiquait en 1789 en ces termes : il n’y a pas un seul genre de pouvoir qui n’ait une division particulière.
Aux yeux d’Antoine, le désordre était choquant pour l’esprit autant que pour les citoyens. Il remet la France en ordre en obtenant la signature par Michel Debré des textes nécessaires pour instituer les vingt et une régions de l’administration, d‘abord en janvier 1960, le jour même des barricades à Alger, puis en juin 1961.
Son intuition de géographe et de politique s’est prolongée par un ensemble d’actions organisées et imaginatives qui a profondément marqué notre territoire et notre histoire : création des organismes de développement économique et des conseils d’élus régionaux, localisation des zones de conversion de l’industrie, de rénovation rurale, de la politique de la montagne ; stratégie d’organisation des villes ; dessin sur le territoire des grandes infrastructures de transport ; innovation des parcs régionaux. Car l’origine de tout cela se trouve dans la mise en ordre des pouvoirs territoriaux dans un même espace géographique.
La mise en ordre des idées, Serge Antoine la cherche aussi par une politique de publications régulières : Revue 2000, schémas de l’aménagement de la France, études d’aménagement du territoire de l’université de Grenoble publiées par le professeur Quermone, innombrables articles, écrits ou dessins dus à sa plume agile.
Il ne s’agit pas seulement d’informer ou d’éduquer l’opinion publique en faisant de l’aménagement un thème politique majeur. Mais aussi d’évaluer ses idées par rapport à celles d’autres pays. Par exemple, l’Amérique des fondations et des think tanks de la côte Est ou de la Californie, peu connue des Français à l’époque. Dans les domaines de l’environnement et de l’urbanisme, elle a apporté des lumières positives et pragmatiques, différentes des nôtres trop souvent abstraites.
J’ai retrouvé une carte dessinée par Antoine où il avait marqué les étapes de notre premier voyage de découverte de ces institutions visitées aux États-Unis en 1966.
Cette mise en ordre du monde concerne aussi bien la ville que la campagne, les espaces réservés à la nature et les pôles de concentration économique. Plus tard, elle concernera encore le plan bleu pour la Méditerranée, rassemblant pour la première fois l’ensemble des pays riverains qui ne se parlaient pas, qui ne se regardaient plus. Il posait de façon pragmatique les grandes questions non résolues aujourd’hui, qui, au-delà de la Méditerranée, concernent tous les hommes : comment agir ensemble, autrement ? Comment apprendre à vivre ensemble, différemment ?

Le souci de l’ordre n’a jamais empêché Serge Antoine de rechercher le désordre qui fouette l’imagination. En 1969, il signe une note au gouvernement intitulée Pour un ministère de l’innovation. Il écrit :
La mobilisation des leaders dans une société dont les structures démographiques sont de plus en plus jeunes ne peut s’effectuer qu’au travers d’images audacieuses, effectivement proposées.
Il ajoute : … et non sur maquettes !
Arc-et-Senans, qu’il a littéralement sauvé d’une fin définitive en créant la Fondation Claude Nicolas Ledoux, porte cette permanente référence à l’avenir. L’évasion hors de l’ordre institué inspire encore les voyages de découverte de projets en Amazonie, d’Iquitos à Manaus, de Santarem à Porto Velho ; en Grèce, pour comprendre la pensée urbaniste de Doxiadis, visionnaire du monde ; pour écouter au Mexique Ivan Illich renverser à Cuernavaca les fausses idées de progrès ou les outils inutiles de la modernité, l’écouter soutenir le retour à plus de simplicité, ou encore l’entendre invoquer dans son livre Némésis la sérénité antique, valable pour tous les temps, face au destin et à la mort.
L’une de ses innovations les plus fécondes fut un rapport au conseil interministériel où il proposait Cent mesures pour l’environnement. Cent mesures en bloc, en une seule fois ! Cri d’alarme pour réveiller l’opinion et les hommes politiques, et en même temps programme pour l’avenir du pays. La conséquence directe en fut quelques mois plus tard la création d’un ministère de l’Environnement à la tête duquel Jacques Chaban-Delmas plaça Robert Poujade. Innover comme on fait de la prose, subrepticement et en même temps en toute clarté, est bien dans sa manière de dynamiter les immobilismes : il eut l’intuition que ces Cent mesures conduiraient à une grande politique.

Il disait aussi :
Faute d’ouvrir les yeux sur le monde, la prospective n’a pas de sens ; et il serait vain de mettre en ordre de bataille les structures et les outils administratifs d’un pays qui renâcle au changement.
Sans vue en surplomb sur le monde, il n’y a pas l’espace nécessaire au vagabondage de l’esprit dans l’imaginaire, au jaillissement des idées qui dérangent. Oublier les frontières, mettre au centre de la politique française le goût et la compréhension de l’univers, Serge Antoine en perçoit depuis toujours la nécessité et le côté excitant pour l’esprit.
La planète devient pour lui une dimension obligée. Dans les organisations mondiales ou régionales, dans les conférences qui se tiennent partout – du nord au sud, d’est en ouest –, dans l’univers austère de l’administration, dans les mœurs trop souvent étriquées de la politique, une forme de poésie entre par effraction ; une poésie captivante, comme un appel venu d’ailleurs, qui est souvent le fruit d’un désordre de la pensée.
Antoine aime ce genre de désordre provoqué qui bouscule la vue des choses et modifie les mentalités. Il dit souvent :
Il y a encore beaucoup de Bastille à prendre.
Que le manque de rigueur du droit de l’environnement soit critiqué à l’époque comme un droit à l’état gazeux ne le trouble pas. La nature ou les établissements humains obéissent-ils d’ailleurs à un ordre rationnel ? Il cherche des accommodements qui ouvrent des fenêtres dans les milieux confinés. Il imagine des anticipations, des utopies. Il avait amené à la Datar, Jean Blanc, berger et homme de la montagne, pour que nul n’oublie jamais dans notre monde bruyant le silence bleuté qui règne sur les montagnes et les glaciers, ni la lumière douce des étoiles qui brillent au firmament et qui nous parlent.

C’est ainsi que dès l’origine, la Datar a été marquée par une certaine idée du bonheur de l’homme, de la vocation de l’homme à toujours courir vers une image du bonheur. Serge Antoine y est pour beaucoup. Il ne succombait pas – malgré ses doutes, en dépit de son trouble – aux prophéties apocalyptiques de fin du monde si fréquemment avancées. Parce que l’on peut agir positivement sur le monde. Il plaisantait parfois de sa myopie, disant avec son humour caustique, que sans lunettes, il survolait bien des laideurs de la vie, bien des obstacles qui l’auraient freiné dans ses entreprises.
Serge Antoine était un visionnaire optimiste et réaliste. Indécourageable, il l’était dans la vie. Courageux, il le fut jusqu’à la fin.

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Serge Antoine, l’ouvreur de voies

Auteur : Robert Poujade Le premier ministre de l’Environnement, de 1971 à 1974
source : journée d’hommage consacrée à Serge Antoine 4 octobre 2006

Institutionnellement parlant, le premier ministre français de l’Environnement n’a pas eu de prédécesseur. Si cependant je devais me réclamer d’un prédécesseur, ce ne serait pas des nombreux ministres à qui j’ai dû en 1971 arracher, bon gré mal gré, quelques-unes de leurs attributions. C’est bien Serge Antoine qui me semble avoir rempli ce rôle. Il a ouvert des voies, semé des idées, entamé des dialogues. C’était un défricheur d’avenir.
Beaucoup de choses sont nées avec lui et autour de lui, dont jusqu’à vous-même, Madame la Ministre, chère Nelly Olin, la longue cohorte des ministres de l’Environnement est encore aujourd’hui tributaire.
Serge Antoine avait trouvé sa voie au sein d’une administration de mission à laquelle la France moderne doit beaucoup. C’est à la Datar, auprès d’Olivier Guichard et de Jérôme Monod, que la réflexion sur l’environnement a commencé vraiment à se structurer dans un cadre administratif. Je n’oublie nullement ce que ce processus doit à Jacques Duhamel, mais la vocation interministérielle de la Datar, son aptitude à associer pragmatisme et prospective, à appliquer des solutions nouvelles à des problèmes encore mal maîtrisés, convenait tout à fait à Serge Antoine.
Rappelons très schématiquement quelques dates majeures que j’ai d’ailleurs évoquées en 1976 dans un livre.
– Vers 1969, un petit groupe de jeunes remueurs d’idées de la Datar, Serge Antoine, Philippe Saint Marc, Alain Baquet, Yves Betolaud, engage la réflexion sur la mise au point d’un programme sur l’environnement.
– À l’été 1969, Louis Armand suggère à Jacques Chaban-Delmas de faire un livre blanc sur l’environnement. Serge Antoine et l’équipe de la Datar reprennent la balle au bond. Et la Datar obtient de faire le travail en symbiose avec Louis Armand en octobre 1969.
– Le 1er mars 1970 survient un événement important, prélude à une accélération des décisions politiques sur l’environnement. C’est le discours véritablement fondateur de Georges Pompidou à Chicago, « Il faut créer une sorte de morale de l’environnement », discours occulté alors par une actualité tumultueuse.
– En mai 1970, le rapport sur une politique de l’Environnement est remis au Premier ministre. André Bettencourt, ministre de l’Aménagement du territoire, suggère d’en tirer « cent fleurs » et, en juin 1970, ces mesures sont adoptées par le Conseil des ministres où le président de la République en souligne l’importance. Fin juillet 1970, un décret crée le Haut comité de l’environnement, Serge Antoine en devient, sous la présidence de Jérôme Monod, le secrétaire général. Serge prépare une série de mesures qui concernent en particulier, l’air, le bruit, l’automobile et l’élimination des déchets.
Entre-temps, Georges Pompidou avait poursuivi sa réflexion et décidé la création d’un ministère. En parfait accord avec Jérôme Monod, j’embarquais avec moi Serge Antoine, ses idées et ses mesures.
Des deux hommes clefs que j’ai récupérés sitôt nommé et une fois choisi mon directeur de cabinet Jacques Belle, l’un était un gestionnaire d’une rigueur impressionnante, rompu aux pratiques administratives et de profil plutôt classique, Marcel Blanc, l’autre un conseiller référendaire à la Cour des comptes passionné par les aventures intellectuelles, enclin au non-conformisme créateur, qui se divertissait en voyant surgir du droit, comme il disait « à l’état gazeux » ou en construisant avec nous comme il s’écriait avec enthousiasme, « des machins aussi indéfinissables que les Oréam ». Ainsi était Serge Antoine, une intelligence extraordinairement ouverte et anticipatrice, mais bienveillante et joyeuse, ce qui était une cerise sur le gâteau, les prophètes brillant rarement par leur gaîté.
La cellule environnement de la Datar, nous avons pu le vérifier au fil des jours, avait abordé la plupart des aspects de cette problématique de l’environnement que nous allions avoir à mettre en musique pendant un peu plus de trois ans. Serge Antoine était un des mieux placés pour parcourir, sinon pour épuiser, en matière d’écologie tout « le champ du possible » dont parlait le poète grec qui a prêté à Paul Valéry l’épigraphe liminaire du Cimetière marin.
Il avait compris tout ce qui rendait solidaires, exigeant donc des approches synthétiques et des vues pluridisciplinaires, les problèmes de pollution et de protection des sites, de consumérisme et d’intégration des coûts externes de protection des forêts et de création des villes nouvelles, de développement maîtrisé et des limites de la croissance et aussi de technologie et de morale. Un des premiers, du moins parmi ceux qui n’étaient pas des professionnels de l’écologie, il avait senti que les problèmes de l’environnement seraient de plus en plus parmi les problèmes majeurs de notre temps, et que, pour paraphraser le général, dans une large mesure « l’avenir du monde était là ».
C’est sous sa responsabilité que j’ai souhaité, dès 1971, mettre en place avec le groupe interministériel de l’environnement, dont nous avons confié la responsabilité à Claude Gruson, l’ancien directeur général de ­l’Insee, ce que j’ai appelé « les comptes écologiques de la Nation », une démarche à laquelle nous tenions particulièrement car elle nous paraissait mettre bien en lumière la nécessité de lier écologie et économie.
Quand ont surgi les grandes interrogations sur les limites de la croissance, Serge Antoine était prêt. C’est encore à lui que j’ai demandé de réunir, pour une cession de réflexion, notre équipe à la Saline royale d’Arc-et-Senans, cadre de la fondation Claude Nicolas Ledoux pour le futur, dont il était le président, présidence qui était le symbole même de sa vocation et de sa longue réflexion prospective. Il connaissait le cheminement de cette réflexion sur la croissance du Club de Rome avec Aurelio Peccei au rapport Meadows du MIT. La notion de développement durable s’annonçait et allait faire son chemin dans les esprits.
Serge Antoine avait une connaissance très fine du petit monde complexe, parfois turbulent, et passionnant des écologistes, des savants reconnus aux tribuns populaires, et il était apprécié des associations de protection de la nature et de l’environnement, qui reconnaissaient son sens du contact et sa loyauté. Son carnet d’adresses, ce qui le rendait encore plus précieux, était aussi un carnet d’amitiés car Antoine, homme de fidélité, était aussi un homme de partage. Il nous a aidé à nouer le dialogue avec des écologistes de formation et de sensibilité très diverses, qui a été si utile pour les avancées du jeune ministère dans l’opinion.
Ses contacts internationaux, Maurice Srong en est un bon témoin, nous ont été précieux, à l’ambassadeur, Jean-Paul Barre, alors jeune conseiller diplomatique à mon cabinet et à moi-même, quand nous avons commencé à parcourir l’Europe et les États-Unis pour échanger nos expériences et confronter nos cultures de l’environnement. Nous avons visité ensemble la Californie de San Francisco aux parcs régionaux et c’est un très bon souvenir.
Nous avons tous mesuré, toute l’équipe de 1971, qui était jeune, très enthousiaste, et où il faisait l’unanimité, la chance d’avoir hérité de Serge Antoine, tout armé à nos commencements, de l’avoir eu en quelque sorte devant nous en avant-garde.
Ce qu’on ne dira pas et qu’on ne regrettera jamais assez, au-delà même de cet héritage si riche d’idées, d’intuitions, de rencontres, c’est la qualité humaine d’un haut fonctionnaire dont la simplicité, la gentillesse, la convivialité, l’esprit de tolérance et le sens de l’écoute étaient exemplaires, faisant de lui un compagnon toujours disponible, toujours indulgent, profondément attachant.
Il faut vraiment vous remercier, Madame, d’avoir proposé que nous accomplissions ce devoir d’amitié et de mémoire pour celui à qui des générations de ministres de l’Environnement et de l’Écologie doivent tous et toutes quelque chose, et dont le souvenir reste en nous si fort et si vivant.

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Maurice Strong Ancien secrétaire général de la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (Rio, 1992) et Serge Antoine

Maurice Strong
Ancien secrétaire général de la Conférence des Nations unies
sur l’environnement et le développement (Rio, 1992

Hommage 4 octobre 2006

Je suis reconnaissant de l’opportunité qui m’est offerte de me joindre à la famille, aux amis et aux admirateurs de Serge Antoine pour honorer sa mémoire et l’héritage qu’il laisse dans nos vies, nous qui nous battons pour un monde plus équitable, durable et en paix. Quand je l’ai rencontré pour la première fois, nous étions tous deux parmi le petit nombre de gens impliqués dans le premier mouvement pour l’environnement et le développement durable. J’en vins à l’apprécier comme l’une des personnes les plus novatrices et imaginatives dans cette mouvance. J’ai été profondément influencé et inspiré par ses visions perspicaces et originales sur la signification et les fondements du mouvement naissant en faveur de l’environnement et ses implications pour l’avenir de l’humanité. J’ai été impressionné par la façon dont il voyait les atteintes à l’environnement et les systèmes de vie sur Terre comme résultant des fausses priorités et d’une mauvaise gestion inhérente à notre vie économique, ce qui demandait des changements fondamentaux dans les motivations et les priorités des activités humaines.
J’en vins rapidement à considérer Serge Antoine comme le plus important des soutiens intellectuels du mouvement pour l’environnement, lui qui avait une rare aptitude à voir les problèmes dans leur plus large contexte, en même temps qu’il formulait et mettait en place les mesures pratiques pour les résoudre. Au-delà de sa disposition à une extraordinaire et remarquable rigueur intellectuelle et analytique, ses manières agréables, désarmantes et persuasives lui permettaient de s’assurer de l’accord et du soutien nécessaires pour les actions sur les questions les plus controversées et conflictuelles. Comme l’un des pionniers intellectuels les plus influents du mouvement, il devint une source d’inspiration, et une autorité pour moi et le petit noyau de ceux qui étaient alors impliqués dans la préparation de la première conférence mondiale sur l’environnement, tenue à Stockholm en 1972. Il fut l’un des principaux architectes du Rapport de Founex, qui formule la relation intrinsèque et essentielle entre les dimensions environnementales, économiques et sociales du développement. Ce fut le thème principal de la conférence de Stockholm et du mouvement pour un développement durable, qui démarra à ce moment-là. Il apporta une contribution décisive à l’évolution de la prise de conscience en France et au rôle prépondérant que la France exerça au niveau international.
À la suite de la conférence de Stockholm, Serge Antoine a joué un rôle indispensable dans la construction du programme des Nations unies pour l’environnement et ses plus importantes initiatives ; le Plan bleu pour la protection de la région méditerranéenne est un exemple particulier de son esprit novateur et de ce qu’il nous a légué. Personne n’a contribué plus grandement au développement des fondations intellectuelles, politiques et institutionnelles du mouvement pour l’environnement et le développement durable, ainsi qu’au leadership de la France dans l’évolution des mécanismes et des moyens nécessaires pour faciliter la coopération si essentielle dans ces domaines.
Sur un plan personnel, Serge devint un ami proche et précieux dont les conseils et le soutien ont beaucoup compté pour moi, particulièrement à des moments difficiles et importants de ma carrière. Bien que nous soyons restés en relation grâce à des amis communs et au travers d’une correspondance épisodique, ma tristesse à l’occasion de sa disparition est d’autant plus grande que je n’ai pas pu lui rendre visite durant ces dernières années. Mais son influence sur ma propre vie, ma profonde admiration et ma gratitude resteront pour toujours un des bienfaits les plus précieux et les plus chers reçus au cours de ma vie internationale.
Ceux d’entre nous qui aujourd’hui lui rendent hommage ne sont pas les seuls à avoir profité de ses contributions remarquables à l’amélioration de la condition humaine ; ces contributions ont enrichi les vies et amélioré le futur d’innombrables autres qui n’ont jamais eu le privilège de le connaître. Je suis profondément reconnaissant, alors que nous pleurons sa disparition, de pouvoir célébrer aussi sa vie et de saluer l’empreinte de son œuvre sur les générations futures.

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Ignacy Sachs Directeur d’études honoraire à l’École des hautes études en sciences sociales

Ignacy Sachs
Directeur d’études honoraire à l’École des hautes études en sciences sociale

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4octobre 2006
La seconde rencontre providentielle fut celle de Serge Antoine. C’était en 1971, à une réunion informelle convoquée au palais des Nations à Genève par Maurice Strong, canadien, secrétaire du futur programme des Nations unies sur l’environnement.
Nous avons sympathisé et il m’invite à collaborer avec lui. Il est à l’époque le bras droit du ministre d’État de l’Environnement français, Robert Poujade. Le ministère n’a pas encore ses propres locaux. Il siège dans un local cédé par le ministère de la Marine. Il manque des bureaux et Serge, membre du cabinet du ministre, officie derrière un paravent dans une grande salle avec une très belle vue sur la place de la Concorde. Il commence à m’associer à ses initiatives. Il y a le Haut comité à l’environnement auprès duquel je deviens un moment expert associé.
En quittant les Nations unies en 1974, Maurice Strong nous invite tous deux dans son chalet alpin près de Saint-Gervais, à un colloque privé pour discuter à bâtons rompus de l’avenir du monde. Il loue l’hôtel du village afin de loger la vingtaine d’invités. Parmi les participants se trouvent le successeur de Strong au PNUE, l’Égyptien Mustapha Tolba, Marc Nerfin, son ancien chef de cabinet… Ahmed Ben Salah, le ministre tunisien de la Planification déchu qui s’est échappé de prison et qui se cache en Europe. Ce dernier prépare le couscous pour tout ce beau monde.
Sur le chemin du retour, nous faisons un détour par le château de la Ripaille au bord du lac Léman, les propriétaires de ce château acceptent de mettre leur demeure à la disposition du programme des Nations unies pour l’environnement à condition toutefois que le gouvernement français paye les travaux nécessaires à sa rénovation. Nous sommes tous emballés par ce projet. Nairobi est devenu le siège principal du PNUE, mais par souci d’efficacité, le programme aurait besoin d’un siège en Europe. Malheureusement, le gouvernement ne se précipite pas et l’opération n’aura pas lieu. Serge ne se décourage pas pour autant, il a bien d’autres fers au feu ! Il est l’âme du Centre d’étude sur le futur dans la Saline royale d’Arc-et-Senans. Il se passionne pour les montgolfières, sa femme le suit en jeep pour récupérer le pilote et le ballon… Il organise de merveilleuses fêtes de la fraise à Bièvres dont il est maire adjoint. Il s’occupe d’une revue de prospective et aide à renflouer Futuribles après la mort de son fondateur Bertrand de Jouvenel. Serge s’apparente à un volcan d’idées toujours en activité. Il s’occupe encore des parcs naturels régionaux, dont il fut un des créateurs, des villes et des communautés locales. C’est lui qui pilotera en 1992 à Curitiba la fusion des quatre principales associations de maires dont le mariage officiel se fera que douze ans plus tard.
Entre Serge et moi, la complémentarité se fait par affinité, nous avons le même tempérament. […]

Extrait du livre d’Ignacy Sachs, La troisième rive, à la recherche de l’écodéveloppement, Paris, Bourin Éditeur, 2008, chap. « Paris carrefour du monde », sous-chap. « … Et Serge Antoine », p. 236-238.

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Arab Hoballah Chef du service consommation et production durables Division technologie, industrie et économie Programme des Nations unies pour l’environnement sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Excellences, Mesdames et Messieurs,
Serge Antoine, semeur d’avenirs, toujours en avance sur son temps, vivant pour le futur et dans le futur. Il a en effet semé bien des avenirs, des « éco-avenirs » aurait-il dit.
À cet égard, il sera bien difficile de parler de Serge Antoine au passé tellement il est et restera vivant par ses idées, ses initiatives et ses actions.
Serge Antoine, ce sont les ministères de l’Environnement, et pas seulement en France, c’est le Programme des Nations unies pour l’environnement, c’est le Plan d’action pour la Méditerranée, c’est la convention de Barcelone, c’est le Plan bleu, c’est la Commission méditerranéenne du développement durable. Serge Antoine, c’est l’aménagement du territoire et l’environnement, c’est l’environnement humain, c’est le développement durable.
Stockholm, Nairobi, Barcelone, Sophia Antipolis, Athènes, Rio de Janeiro, Tunis, Istanbul, Johannesbourg et bien sûr Paris, représentent toutes des jalons qui ont marqué son parcours et celui de l’environnement et du développement durable : ce sont toutes des villes qui pourraient avoir une place, une salle de conférence, une plaque rappelant la première pierre que Serge Antoine a posée pour telle ou telle initiative et qui ont toutes changé le cours des choses, voire le cours de l’histoire.
Bien peu de personnes en France et en région méditerranéenne ont dévoué autant d’imagination, d’énergie et d’intelligence pour la cause de l’environnement que Serge Antoine, alsacien de naissance et méditerranéen par adoption. Outre ses exploits en France, notamment la Datar, les parcs naturels régionaux et le ministère de l’Environnement, Serge Antoine a été un grand acteur sur la scène internationale en général, et méditerranéenne en particulier.
Avec Maurice Strong et Mustapha Tolba, Serge Antoine fait partie de ceux qui ont créé et mis en place le Programme des Nations unies pour l’environnement. De par son intérêt pour l’aménagement du territoire et la prospective, Serge Antoine a fait en sorte qu’une attention particulière soit portée à la région méditerranéenne, d’abord la mer Méditerranée puis les régions côtières. De la pollution et l’environnement à l’aménagement du territoire et le développement durable, sur fond d’analyse systémique et prospective, voilà la voie tracée par Serge Antoine dans cette région qu’il affectionnait tant.
Que seraient le Plan d’action pour la Méditerranée, la convention de Barcelone et le Plan bleu sans Serge Antoine ? On dit de lui « le père du Plan bleu », ne le serait-il pas aussi pour le Plan d’action pour la Méditerranée et la convention de Barcelone ? Il a tant œuvré pour que se rejoignent en Méditerranée environnement, développement et aménagement du territoire, qu’il est devenu incontournable pour toute initiative méditerranéenne d’où qu’elle émergeait. C’était en particulier le cas pour la Commission méditerranéenne du développement durable dont il était un des membres les plus actifs. Et c’était avec grand plaisir que j’ai eu à travailler avec lui pour la préparation de l’Agenda Med 21 et la mise en place de cette commission unique en son genre de par sa structure, sa composition et sa méthode de travail.
Mais quelle énergie, celle de Serge Antoine ! Il avait toujours une nouvelle idée, il allait toujours trop vite et trop loin dans ses propositions par rapport à ce que nous pouvions effectivement mettre en œuvre, avec les politiques et les moyens disponibles. Il y avait toujours une idée en gestation au fond de son cartable rempli de dossiers bien classés ; et son carnet d’adresses en accordéon et aux multiples intercalaires semblait plus utile et plus accessible, au moins pour lui, qu’un logiciel de gestion informatique.
Serge Antoine a toujours cherché à mobiliser l’intérêt pour ses idées et surtout à les partager pour les faire avancer. Et c’est justement ce « partage » qu’il a principalement évoqué lors de la réception de la récompense Global 500 du Programme des Nations unies pour l’environnement en 2003 : « partage » en France pour faire émerger le combat pour la nature, l’environnement et le développement durable, « partage » au niveau global pour une éco-mondialisation et surtout « partage » en Méditerranée pour la création d’un espace plus solidaire dans cette éco-région.
Si le Programme des Nations unies pour l’environnement connaît Serge Antoine depuis ses débuts et lui doit beaucoup, si le Plan d’action pour la Méditerranée et ses composantes lui doivent un respect paternel, je n’ai personnellement connu Serge Antoine que depuis 1991 et j’en suis très honoré. Avec lui, j’ai appris à mieux définir la substance derrière les multiples notions d’environnement, de solidarité, de partage, d’approche participative, d’approche multiacteur, de systémique et de prospective, d’indicateurs et enfin de développement durable. Il appelait de ses vœux la responsabilité et la responsabilisation des acteurs, d’abord politiques, ainsi que le changement des comportements et les réformes politiques nécessaires. C’est tout l’objet du processus de Marrakech pour la mise en place d’un programme décennal pour les modes de consommation et de production durables dont j’ai la charge au sein du Programme des Nations unies pour l’environnement. C’est en quelque sorte une continuité sur la voie qu’il avait tracée, une manière de continuer son œuvre et de contribuer à la réalisation de voies alternatives menant à l’éco-avenir.
Serge Antoine aimait à répéter une phrase tirée d’un discours du général De Gaulle de 1943 : « Un jour viendra où la paix rapprochera depuis le Bosphore jusqu’aux colonnes d’Hercule des peuples à qui mille raisons aussi vieilles que l’histoire commandent de se regrouper afin de se compléter. » Au quotidien comme dans les avenirs qu’il a semés, Serge Antoine y a bien contribué.

Allah Yourhamouh
(Que Dieu lui accorde sa miséricorde)

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El Habib Benessahraoui Directeur exécutif de l’Institut de l’énergie et de l’environnement de la francophonie sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Madame le Ministre,
Monsieur le Délégué interministériel pour le développement durable,
Madame Antoine, chère Aline,
Mesdames et Messieurs,

C’est avec une vive émotion que je participe à cette journée commémorative consacrée à notre regretté Serge Antoine. Il fut pour moi l’exemple même de l’engagement inébranlable pour la chose publique et pour le développement durable dont il a été, au demeurant, l’un des premiers penseurs et l’un des acteurs les plus féconds.
Je tire une immense fierté d’avoir été parmi ses amis et de saluer sa mémoire en présence des éminentes personnalités qui m’ont précédé.
À l’IEPF, nous avons perdu en lui un compagnon (au sens noble de la tradition française) précieux, toujours disponible et généreux de son temps et de ses conseils avisés et mobilisateurs.
La francophonie, l’OIF, au nom de laquelle j’ai l’honneur de transmettre l’hommage appuyé de notre secrétaire général pour l’œuvre et l’action du regretté Serge Antoine, a perdu en lui un militant sincère, un acteur engagé. Un acteur agissant avec intelligence et avec constance, pour faire de cette communauté un autre espace de citoyenneté. Un espace dont la richesse de la diversité culturelle devrait être mise au service du développement durable en tant que son quatrième pilier. Il a énormément fait pour qu’il en fût ainsi à Johannesbourg notamment.
Le développement durable, Serge en fut un des inspirateurs les plus constants et les plus créatifs. Dès la réunion de Founex en 1971 où il a avancé avec quelques acteurs, surtout des économistes, du Nord et du Sud, l’idée de l’éco-développement pour réconcilier le développement humain et l’environnement et remettre en cause les modes de développement productivistes, générateurs d’inégalités, de pauvreté et de dégradations environnementales.
La réunion de Founex a ouvert la voie à la Conférence des Nations unies sur l’environnement humain à Stockholm en 1972 où l’on retrouve encore une fois Serge, représentant le ministère de l’Environnement de France dont il avait été, avant, l’inspirateur, en 1971, avec l’appui du ministre Poujade ici présent et que je salue chaleureusement.
Au cours des années 1980, le grand public découvre l’existence des pollutions transfrontalières, le trou de la couche d’ozone, les pluies acides et l’effet de serre, en même temps que se renforce le mouvement pour une solidarité planétaire face aux problèmes environnementaux. Serge était aux avant-postes de ce mouvement.
J’ai eu l’insigne privilège de connaître Serge Antoine à cette époque vers la fin de l’année 1989, où il était responsable de la mission développement du ministère de l’Environnement.
Le sommet des chefs d’État et de gouvernement de la francophonie, réuni à Dakar, venait d’appeler à l’intégration de l’environnement et du développement économique et à l’organisation d’une réunion des ministres et autorités chargées de l’Environnement de l’Espace francophone en préparation du Sommet de Rio.
Je venais d’être désigné responsable du programme environnement de l’Agence de coopération culturelle et technique, devenue depuis Agence de la francophonie, et à ce titre chargé de la préparation de cette conférence ministérielle.
En tant que membre éminent du comité d’experts que l’Agence a mis en place, Serge a été réellement l’artisan des principales orientations et des balises essentielles pour les documents préparatoires de la conférence.
Il a été d’un apport inestimable et pour moi, un débutant dans les relations multilatérales, il a été d’un appui amical inoubliable tout le long du processus préparatoire jusqu’au déroulement des travaux ministériels et bien après.
Il aimait à me rappeler que les racines du développement durable dans les pays francophones étaient nombreuses, donnant en exemple ces pratiques paysannes, entièrement déterminées par le terroir qui alliaient préoccupations économiques, respect du paysage et conservation des ressources.
Il me parlait de ces « semeurs de l’environnement » que sont la Belge Margueritte Yourcenar, le Sénégalais Cheick Antar Diop, le Français Théodore Monod, le Canadien frère Marie Victorin, le Nigérien Bouhama ou le Québécois Pierre Dansereau.
Il me communiquait sa passion pour la Méditerranée, cet autre espace riche de sa diversité et de son histoire dont il a fait un véritable laboratoire de développement durable et de solidarité.
Comme nous le savons tous, Serge a, en tant que conseiller spécial de Maurice Strong, secrétaire général de la conférence de Rio, pu jouer un rôle déterminant dans la préparation de ce Sommet mondial et dans son animation notamment à travers la mobilisation de la société civile et particulièrement la Communauté scientifique et les collectivités locales.
La francophonie avait, à cette occasion, fait siennes les décisions de Rio, et a depuis mis en œuvre le plan d’action qu’elle a adopté à Tunis. Ce plan, à forte connotation environnementale il faut le souligner, portait pour l’essentiel sur le renforcement des capacités des acteurs pour contribuer à l’élaboration de politiques et stratégies environnementales et pour maîtriser les outils de gestion des ressources et d’aide à la décision.
Il contribuait, à travers des concertations en marge des conférences internationales environnementales, à assurer une présence et une implication active des francophones, à dégager des convergences, s’il y a lieu, et à jouer, en tout cas, un rôle médiateur. Serge y a pris une part active et stimulante.
Au niveau mondial, en dépit de la dynamique créée par Rio, notamment en termes de prise de conscience des problèmes environnementaux, l’on a assisté tout au long de la dernière décennie, du fait de modes de production et de consommation non viables, à l’érosion continue de la biodiversité, à l’accélération de la désertification et à l’accroissement des risques climatiques.
Parallèlement, les inégalités se sont partout accentuées entre les pays du Nord et du Sud, mais aussi à l’intérieur même des pays, y compris les plus nantis. La pauvreté s’est approfondie pour atteindre près d’un humain sur quatre. Des voix multiples, à tous les niveaux de citoyenneté et des quatre coins de la planète, s’élevaient contre une telle situation et militaient pour un développement durable en tant que projet global qui intègre l’économique, l’écologique, le social et le culturel, pour lutter avec détermination contre la pauvreté et les modes de production et de consommation non durables.
Un projet global fondé sur une démarche d’intégration et de mise en cohérence des politiques sectorielles doublées d’une vision déployée dans le temps long, une démarche stimulant la participation de tous les acteurs concernés et à tous les niveaux, du quartier à l’entreprise, du local au national, du régional au mondial. Une démarche fondée sur le multipartenariat et l’expression d’une solidarité agissante intra et intergénérationnelle. Ce fut le credo de Serge Antoine durant la dernière décennie.
Ce fut pour lui un domaine de réflexion féconde et un champ de lutte responsable et mobilisatrice, dans de nombreuses localités, des associations nationales, régionales, au niveau de la Méditerranée, au niveau européen, de la francophonie et au niveau mondial.
Au lendemain de la conférence de Rio, j’ai été rappelé dans mon pays, le Maroc, et mes contacts avec Serge ont été discontinus.
À partir de 1998, et avec les fonctions qui sont à nouveau les miennes en francophonie, j’ai pu partager, avec lui, de nouveaux moments exaltants. En effet, il m’a, encore une fois, fait bénéficier de ses idées fécondes et de ses nombreux réseaux pour une bonne préparation de la Communauté francophone au Sommet mondial pour le développement durable en 2002.
Il a guidé un travail de réflexion collective fort utile sur la diversité culturelle et le développement durable dont l’apport a été inestimable dans le travail mené par la francophonie aussi bien à Johannesbourg pour faire de cette diversité le quatrième pilier et à l’UNESCO pour l’adoption de la convention des Nations unies reconnaissant cette dernière et le droit de chaque pays à la promouvoir.
Il a contribué aussi, avec la compétence qu’on lui connaît, à la préparation du Xe Sommet de la francophonie tenue sur la thématique de la « Solidarité au service du développement durable » qui a adopté un cadre d’action décennal confirmant l’engagement déterminé de la francophonie pour appuyer ses pays membres dans l’élaboration et la mise en œuvre de stratégies nationales de développement durable et pour mettre sa diversité culturelle au service du rapprochement et de l’enrichissement de ces stratégies.
Serge m’a fait l’amitié de participer à tous les groupes de réflexions que j’ai pu établir pour accompagner l’action de l’IEPF et à animer nombre de ses manifestations.
C’est au cours d’un groupe de travail restreint, en plein hiver canadien, que Serge nous a fait part, je crois, de la plus belle définition du développement durable :
Le développement durable ne se décrète pas, ce n’est pas non plus un label à coller sur un bon produit. Sa définition est très ouverte : elle se fait en marchant, sa lisibilité est un peu celle de L’homme invisible de Wells où le corps ne se perçoit qu’une fois revêtu de bandelettes. C’est sa mise en œuvre qui lui donne sa force.
Je terminerai en évoquant un souvenir très émouvant pour moi. À la fin de l’année dernière, Serge avait accepté de diriger, en tant que rédacteur en chef invité, le numéro de LEF sur « Culture et développement durable ». J’ai pu mesurer combien son engagement était exemplaire, car déjà miné par le mal qui allait l’emporter, il tenait à faire avec moi et avec beaucoup de courage et de discrétion sur son état physique, des séances de travail quotidiennes pour le bouclage de la revue, relisant tous les articles, proposant inlassablement des réajustements du sommaire, des corrections, un meilleur choix des photos…
Je garderai de lui ce soin méticuleux qu’il apportait, avec élégance et naturel, à tout ce qu’il entreprenait.
Je garderai de lui, au-dessus de tout, la générosité et le sens profond de l’amitié.
Adieu l’ami, tu resteras toujours parmi nous.

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