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« Environnement et prospective »

Auteur : Serge Antoine

source : Revue 2000 N° 44  1978

Que l’Institut pour l’analyse de système à Vienne (Autriche) consacre une large part de ses travaux à l’environnement, que l’une des premières sorties de l’exercice « Interfuturs » de l’OCDE soit consacrée à l’environnement, que Bertrand de Jouvenel ou Louis Armand aient consacré tant de temps à l’environnement, n’est pas fortuit.
La conscience et la politique de l’environnement sont très liées à une vue à long terme des choses et de la société.
Le pays des profondeurs
La première raison provient de ce que l’environnement et la qualité de la vie sont nés parce que les structures politiques et administratives avaient trop peu pris en compte ce que j’appelle « le pays des profondeurs » : celui de ses inquiétudes profondes, mais aussi celui de ses racines. Les sociétés rurales (et les sociétés qui ont suivi mais qui étaient encore proches d’elles) avaient un rythme millénaire : celui du « temps long » des grandes évolutions séculaires, des contrats de génération qui explique aussi bien les paysages de l’Europe que les cathédrales du Moyen Âge que l’on a quelquefois mis 300 ans à construire. Les sociétés rurales charriaient avec elles, dans leurs superstructures politiques, ces dimensions longues que nos sociétés de l’éphémère, de l’événementiel et de la consommation ont tendance maintenant à éliminer.
Les grandes respirations ne peuvent plus se faire aujourd’hui et nous devons nous contenter de celles, admirables, il est vrai, des médiateurs ; des historiens comme Toynbee, Duby ou Leroy-Ladurie (dont les fresques rurales passionnent en ce moment beaucoup de citadins). Le Cheval d’orgueil, récit d’un paysan perdu entre deux civilisations, s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires.
Or nos sociétés de consommation rapide des choses, du temps, de l’espace, nos sociétés de macadam ont fini par entraîner des ruptures avec le milieu. Louis Armand, qui est mort il y a quatre ans, et qui a été l’un de ceux à qui l’on doit la mise en place d’une politique de l’environnement en France et qui est aussi un des quatre grands de la prospective française contemporaine, a dit que l’environnement était moins né de la pollution que de cette rupture « de langage familier » entre la société et le milieu. « II faut, disait-il, réapprendre la grammaire de nos relations individuelles avec la nature. » La réintroduction du long terme et de prospective est donc, à mes yeux, tout à fait parallèle et même intimement liée à la prise en compte des facteurs qualitatifs rejetés jusqu’alors de la scène politique et même socio-culturelle. En est un signe, l’extraordinaire « complicité » qu’il y a eu entre hommes de la prospective et ceux qui se sont efforcés de faire émerger des dimensions qualitatives. Bertrand de Jouvenel est de ceux-là qu’il faut saluer aujourd’hui à la fois comme l’un des grands lanceurs de prospective et comme l’un des tout premiers à nous avoir fait découvrir cette autre économie politique qui commence seulement à naître celle des « aménités ».
Des milieux de longue évolution
La deuxième raison, qui explique les rapports étroits entre la prospective à long terme et la politique de la qualité de l’environnement, provient de ce que les données mêmes du milieu de vie et du cadre de vie sont des données longues.
Si nous pensons aux milieux, à l’eau ou à la forêt, par exemple, nous savons bien qu’ils impliquent pour leurs changements, volontaires ou involontaires, des périodes qui sont assez longues. L’eau de la Méditerranée, sur laquelle la France travaille en ce moment avec dix-sept autres pays de cette mer internationale à l’horizon des cinquante prochaines années, dans un projet de prospective que j’appellerai volontiers « Méditerranée + 50 » et que l’on qualifie officiellement de « Plan bleu », se renouvelle tous les 80 ans ; celle de la mer Noire, tous les 250 ans.
Quant aux forêts que l’on abat, on sait toute la lenteur qu’il faut pour reconstituer le tapis végétal. Je n’ai pas vu de meilleure pédagogie prospective que celle de l’Office national des forêts qui, dans les zones urbaines boisées qu’il a dû élaguer et que les citadins sont pressés de voir reverdir, affiche : « Ici, semis de plantations en 1976, milieu végétal reconstitué en 1985, forêt normale en 2070. » N’est-ce pas Napoléon qui avait adressé au corps des forestiers une circulaire pour qu’ils prennent en considération, pour les plantations nouvelles, l’usage que l’on fera du bois un siècle après ?
Et si l’on se réfère au cadre de vie, les rythmes sont-ils plus rapides dans les milieux artificiels ? Alfred de Musset ne disait-il pas en 1834 déjà : « Nous ne vivons que de restes ; notre société n’a pas réussi à imprimer aux villes la marque de notre temps. »
L’urbanisme opérationnel doit allégrement sauter 50 ans pour avoir un sens. Rappelons-nous Paul Delouvrier, qui, en 1965, a été l’un des premiers « décideurs » à parler publiquement de l’horizon 2000 ou 2020 à propos de la région parisienne dont il avait la charge, même si l’on pouvait contester l’ambition chiffrée de ses prévisions de population.
La prospective à long terme et la prise de conscience de l’environnement ont donc vocation à être étroitement liées. Mais cela n’est pas automatique et il faut même un bon humus pour que pousse la fleur.
La nécessaire recherche prospective
Une politique de l’environnement se doit d’abord de promouvoir des recherches sur le long terme. Il est indispensable, non seulement d’effectuer des recherches sur la pollution et de recenser les moyens d’y remédier, mais il faut passer du temps à une recherche sur la recherche pour dégager les tendances à long terme qui résultent de l’évolution constatée et calculer les conséquences en chaîne, mesurer les futurs possibles, envisager les accidents, les conséquences de politiques plus ou moins dures de l’antipollution, examiner les résultats d’une croissance économique moins forte ou ceux d’une « autre croissance ».
Il est essentiel que les chercheurs consacrent du temps à nous prévenir des situations probables dans divers cas de figure et déterminent notamment les phénomènes irréversibles « les points de non retour1 » ou les durées longues de récupération, par exemple, les 250 ans qu’il faudrait pour récupérer certains grands lacs américains ou la Baltique. En second lieu, la politique de l’environnement et de la qualité de la vie n’a pas de meilleur auxiliaire que la conscience et la mentalité des hommes dont les réflexes de survie sont, je me range dans les « optimistes », assez grands mais que l’on ne mobilise pas assez.
Les faits porteurs d’avenir et les risques, l’opinion commence à les connaître (le Club de Rome a eu un grand rôle de vulgarisation, à la fois prospectif et environnemental, à cet égard). Or, que constatons-nous ? Non une démobilisation ni même une attitude défensive de « croissance zéro », mais une approche beaucoup plus profonde et durable qui tend à promouvoir une gestion de ressources « en bon père de famille » ou à susciter une lutte contre les « gaspillages ». Des pays cherchent des pistes de l’« éco-développement » et s’efforcent d’échafauder une nouvelle économie politique. En France, le rapport d’un groupe sur l’antigaspillage2 a eu un retentissement en profondeur assez grand et annonce des changements à long terme.
« Ménager » l’espace
La relation qui devrait se développer entre l’environnement et la prospective relie l’espace et le temps qui sont des dimensions de référence conjointes, pour la prospective sociale à long terme. La prospective à long terme réunit donc environneurs et aménageurs.
Sur le temps long, seule une stratégie géographique de la qualité peut être suffisamment puissante pour valider l’aménagement du territoire3.
Pardonnez le jeu de mots, mais il exprime ce que je sens : « Le ménagement des ressources » passe par un bon « management du territoire ». Comme l’eau ou l’air et, peut-être plus encore, l’espace est une denrée rare. De grands savants d’un pays, pourtant vaste, l’URSS, le rappellent souvent avec raison.
Il est important de le rappeler et de bien relier aménagement du territoire et prospective sociale parce que, dans notre société, encombrée de messages et de tentations, on risque après la sagesse paysanne des millénaires, de faire n’importe quoi. La modification « volontaire » des climats devient un réel problème international. Et comment en serait-il autrement ? lorsqu’on voit de plus en plus de « décideurs » se lancer dans n’importe quelle aventure sans réfléchir à ses conséquences et se lancer comme le roi de Courtelande que fait parler Audiberti :
Vous avez plein de marécages n’est-ce pas ? Eh bien, qui nous empêche de planter dedans d’énormes tuyaux de fer-blanc, je dis bien de fer-blanc, comme le fer-blanc des gouttières, afin de rassembler toute l’eau dans une vallée et que, de là, elle se rende dans les fleuves. Sur les marécages, le blé poussera. L’ Angleterre n’en produit guère, elle nous en prendra 15 bateaux par an !
Avec une nouvelle sagesse de la maîtrise de la géographie en devenir et une grande attention aux cycles et aux temps longs, nos sociétés européennes sont capables de se sauver. Et de retrouver aussi le sens de leur histoire. Sans elle, on peut craindre le pire.
« Soyez polis, disait Prévert, avec la terre et le soleil… »
Il faut être aussi très poli avec la terre et avec le soleil, il faut les remercier pour la chaleur, pour les fruits, pour tout ce qui est bon à manger, qui est beau à regarder, à toucher, il faut les remercier. II ne faut pas les embêter, les critiquer ils savent ce qu’ils ont à faire, le soleil et la terre alors, il faut les laisser faire, ou ils sont capables de se fâcher ; et puis après, on est changé en courge, en melon d’eau ou en pierre à briquet et on est bien avancé…

* Revue 2000, no 44, 1978, p. 46-47.
1. Le Centre international de réflexions sur le futur d’Arc-et-Senans a accueilli, au cours des dernières années, des rencontres de travail intéressantes, sur ce thème de l’« irréversible ». Par exemple, Pugwash, ou encore deux réunions sur les espèces végétales en voie de disparition en 1973 et 1975. Dans le cadre de l’année européenne du patrimoine architectural, enfin, la conservation architecturale de longue durée a fait l’objet de travaux de groupe.
2. Groupe que j’ai contribué à mettre en place et qui, en un an, après la crise du Kippour, a préparé un rapport sur une nouvelle conception de la politique économique axée sur une définition plus qualitative des ressources et de l’environnement. Il a été présidé par Claude Gruson.
3. Voir l’exposé de Serge Antoine au colloque sur « La qualité de la vie et de l’avenir » organisé par les syndicats IG Metall à Oberhausen (RFA), 1972.

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« Vers un écohabitat ? » Écologie et habitat sont-ils antinomiques ?

Auteur : Serge Antoine
Source : Courrier de la normalisation N° 263  1978

Serge Antoine, qui a été l’un des propagateurs de la notion d’environnement (rapport Louis Armand 1970, création du ministère de la Protection de la nature et de l’Environnement) et qui est maintenant responsable des recherches au ministère de l’Environnement et du Cadre de vie répond à cette question.

Les jeux de mots ne sont pas toujours le fruit d’un divertissement et les innovations de langage ne répondent pas toujours à la nécessité de baptiser un nouvel objet. Accoler le préfixe « éco » à « développement » ou à « habitat » (et depuis 10 ans, il y a eu de nombreux attelages de ce genre) ne signifie pas créer un type ou une catégorie spécifique. Plutôt que de désigner une réalité, il s’agit de tendre vers un objectif. Le langage, en ce sens, est une conquête sociale.
Qu’il soit donc entendu que la vertu du mot « écohabitat » n’est pas de donner, dans l’absolu, la définition d’une certaine forme d’habitat ; c’est une base de discussion, un simple outil de travail qui doit permettre d’ouvrir des voies plus écologiques à la réalisation et à la gestion de l’habitat humain. Il est, d’ailleurs, plus juste de parler de valeur ajoutée que d’absolu : la qualité et l’environnement ne sont pas des absolus mais des valeurs à « internaliser ». Le pot d’échappement surajouté ne supprime pas la nécessité d’un moteur propre, bien conçu et bien réalisé.
Faut-il d’ailleurs dire « ouvrir des voies » ? Ne vaudrait-il pas mieux dire « retrouver » des voies plus écologiques ? Car, après des millénaires, la divergence, d’ailleurs non consommée, entre le bâti et la vie ne remonte guère qu’à un siècle et demi. Cette divergence a plusieurs explications : la poussée démographique, tout d’abord, et le facteur quantitatif qu’elle représente ; la diminution du rôle joué par la terre agricole et par l’alimentation, notamment dans le choix des sites ; « élargissement » considérable de la gamme des matériaux, et surtout des matériaux artificiels ; la crise des mentalités rurales dans une société qui a rompu ses amarres avec la terre, et, bien souvent, il faut le reconnaître, avec le biologique lui-même ; enfin l’élévation du niveau de vie individuel et collectif.
L’habitat est, aujourd’hui, largement considéré comme coupé de la nature et des équilibres écologiques (il s’agit ici de l’habitat au sens le plus large, celui de la Conférence de Vancouver en 1976, qui le définit, au-delà de la coquille-abri, comme une fonction et, plus encore, comme une manière de vivre dans les « établissements humains »). Les nombreux sondages, en particulier celui préparé par l’IFOP pour la Conférence nationale d’aménagement du territoire, montrent amplement cette dissociation dans les mentalités : on oppose le minéral au végétal, la ville à la campagne, le béton à l’arbre. Même s’il est objectivement inexact de dissocier le cadre bâti et l’écologie (il y a 25 ans, avec une équipe de sociologie urbaine autour de M. Chombart de Lauwe, nous écrivions un ouvrage d’écologie urbaine sur les rapports entre une population et son cadre de vie), il faut bien reconnaître que les tendances et les comportements poussent encore, aujourd’hui, à la rupture.
Quelles sont alors les raisons qui peuvent amener un renversement d’attitude et un comportement plus « doux », plus patrimonial, de la part des responsables du cadre bâti ?
La renaissance du mythe de la nature est un premier pas. Mais il n’est pas suffisant. Entendue de la manière la plus superficielle, elle peut conduire à vouloir fleurir la peau des immeubles. Le souci reste trop souvent visuel et correspond alors au goût ambigu pour la fermette « naturelle ». Mais heureusement se multiplient des exemples réussis d’une architecture mieux intégrée dans son environnement.
Plus en profondeur, on relève un souci accru au niveau du management – on devrait dire du ménagement – de la maison, de la ville ou des styles de vie urbains : citons des réunions comme les Rencontres écologiques de Dijon, des ouvrages comme ceux qui traitent de l’anti-gaspillage, ou de nombreuses idées de la jeune génération. Est-ce une attitude de prévoyance devant les risques de crise, la peur du surlendemain, ou une réaction affective devant les paysages de plus en plus « mités » (le mot commence à être utilisé dans les circulaires officielles) ? « L’architecture de survie » telle que la décrit Yona Friedman, est-elle une contrainte ou un choix ?
Avant de construire
C’est au moment de la création qu’il faut d’abord accorder une plus grande attention à l’écologie. Le réflexe est très perceptible dans les sociétés pauvres, qui localisent leur maison sur les terres ingrates ou les parties les moins cultivables.
Dans nos sociétés, cette attitude est plus complexe, mais elle est de même nature : il peut, d’abord, s’agir de la stratégie géographique d’aménagement du territoire. Pour employer les termes de Robert Poujade, un aménagement « fin » du territoire – c’est-à-dire une complicité entre la géographie volontaire et l’écologie – peut conduire à orienter l’urbanisation vers les régions et les zones où les risques sont moins grands de porter atteinte aux richesses naturelles ou aux potentialités agricoles. C’est le cas du littoral, où la pression est particulièrement forte et le désir d’avoir « les pieds dans l’eau » bien grand ; la protection des espaces fragiles a bien du mal à se faire entendre en Languedoc ou en Aquitaine, dans une société pressée qui ose dire que les paysages traditionnels ne sont d’aucune valeur. Donner toute sa force à la carte des zones faibles ou « fragiles » est une attitude qui sera payante pour la collectivité. C’est dans cet esprit, par exemple, que la Tunisie envisage de dresser la carte des zones de richesses naturelles de son littoral avant même de disposer d’un schéma d’aménagement d’ensemble.
La stratégie douce de l’aménagement du territoire peut ainsi conduire à desserrer les pressions qui s’exercent sur des terres agricoles, des territoires convoités ou les paysages menacés. La création des parcs nationaux ou régionaux, qui couvrent aujourd’hui 6 % du territoire français, est un moyen au service de cette orientation.
Il peut y avoir d’autres composantes de cet aménagement d’un nouveau style, qui amène, notamment, à préférer une urbanisation en grappe plutôt que de voir se renforcer des concentrations dont le gigantisme échappe bientôt à toute maîtrise. La politique des villes moyennes correspond à ce souci, de même que celle qui vise, depuis 20 ans, à mettre un frein à l’expansion indéfinie de la région parisienne ; mais dans le monde, l’exemple de Singapour, de Mexico, du Caire ou de São Paulo montre qu’il ne sera pas facile de brider la croissance des « mégalopoles » qui, dans un siècle, auront dépassé 10 millions d’habitants, voire 30 ou 40 millions.
Une politique in situ
Une politique plus écologique de l’habitat doit ensuite tenir compte davantage de… son environnement. Cela représente un effort, tant il est vrai que l’homme moderne peut, de plus en plus s’affranchir des contraintes du site, qu’il s’agisse du climat, des matériaux ou du style de vie. Mais est-ce bien son intérêt ?
Le discours d’Athènes de Le Corbusier, en 1933, qui mettait en vedette la « substitution du climat des hommes au climat de Dieu », donne à réfléchir. Est-il bien sûr que la voie la plus raisonnable consiste à éliminer tous les paramètres inattendus ou non programmés, au risque de retrouver, en fin de compte, les grandes fonctions de l’homme moyen, et de renforcer de manière artificielle l’unité, il est vrai bien présente, de la nature humaine ? La tendance au stéréotype provoque le déracinement et la délocalisation. Elle pousse aussi au centralisme.
Ce n’est pas par hasard si, aujourd’hui, le recours à l’énergie solaire est un appel, qui vise moins à économiser l’énergie qu’à redécouvrir la manière de vivre au soleil. Réapprendre les éléments naturels, se réinsérer dans le milieu, telles sont les aspirations profondes.
Tenir compte de l’environnement signifie, au sens strict du terme, mieux « situer » l’habitat. Sans recourir à l’alibi du folklore ou à un pastiche de l’héritage culturel, il est possible de lutter contre les stéréotypes imposés par une société centralisée ou une industrie répétitive. Cela implique – le ministre de l’Environnement et du Cadre de vie, M. d’Ornano, l’a rappelé – que l’on renonce à celles des normes qui poussent au stéréotype inutile2. Cela nécessite aussi que le public, coupé de ses racines traditionnelles, prenne conscience de sa situation géographique actuelle ; qu’il affirme, au-delà de la référence à son passé, une volonté d’identité culturelle pour l’avenir.
Au niveau de l’implantation, l’habitat devrait s’insérer plus harmonieusement dans le paysage. Et non pas seulement dans le paysage perçu, mais dans le paysage vécu, créé et entretenu par les hommes. Cela demande de la tendresse. Il faut aussi éviter – et je l’ai déjà dit en 1975, au Symposium sur le défi à la qualité organisé par l’AFCIQ-AFNOR – que, dans l’architecture contemporaine, on utilise, partout, de la même manière, les mêmes produits. Il est possible d’être plus exigeant pour les nouveaux quartiers ou les nouveaux ensembles des villes. Il est possible – et ce serait utile – de réviser le cahier des charges des lotissements qui vont se développer avec, le pourcentage croissant en France, de maisons individuelles. Il est également possible de s’attacher à l’habitat dispersé ; par exemple en n’autorisant les constructions isolées qu’indépendantes de tout réseau de voirie payé par la collectivité. La prolifération non contrôlée des réseaux ou la création de réseaux nouveaux pour la desserte de quelques habitations isolées constitue une nuisance évidente. Le scénario de l’habitat autonome est intéressant, même s’il ne doit pas être absolu (autarcie complète) ; il permettrait, de plus, à la France de tester chez elle une formule exportable à l’étranger : énergie solaire, éolienne, traitement des ordures, etc.
Il s’agit enfin de mieux utiliser les ressources disponibles. Devant la floraison actuelle des possibilités de construction, il serait intéressant, à ce point de vue, d’orienter l’offre et la demande vers les matériaux qui représentent une agression minimum pour l’environnement et un moindre coût pour l’économie régionale ou locale.
La construction devrait faire l’objet d’une comptabilité patrimoniale, faisant apparaître la somme d’énergie, de matières, d’espace et de travail consommée. L’examen des constructions actuelles ferait ressortir des différences considérables (sans doute de 1 à 3) entre les techniques du point de vue de la consommation d’énergie. L’étude d’impact mettrait également en évidence des disparités importantes dans la tenue des chantiers ou dans la brutalisation de l’environnement en fonction des matériaux utilisés. Le Plan-Construction va d’ailleurs s’attacher en 1979 à étudier une nouvelle stratégie des matériaux en l’examinant du point de vue de leur « bon usage ».
Durée de vie et évolution
La gestion de l’habitat peut, elle aussi, bénéficier des enseignements de l’écologie. Tout comme la création, la gestion peut être plus ou moins dispendieuse en travail, en énergie et en ressources. Un entretien régulier et différencié joue un rôle considérable pour prévenir l’apparition de ruptures, de chocs, qui amèneraient à sortir des rythmes biologiques. Est-il nécessaire actuellement d’édicter des normes de bonne gestion ? On peut penser qu’un investissement éducatif serait préférable et plus efficace à cet égard. Il y a 20 ans, les Français ont suivi des séances de pédagogie d’entretien de l’habitat, organisées par l’administration américaine. Il sera peut-être utile, en tout état de cause, de jeter les bases de cette pédagogie à l’usage des populations de plus en plus déracinées par rapport à leur environnement naturel ou construit.
Suite inéluctable de sa création et de sa gestion, la mort de l’habitat doit, aujourd’hui, être regardée en face. L’homme moderne redoute, comme pour lui-même, de considérer cette mort que les générations antérieures avaient pourtant introduite dans la conception de leur demeure. Une politique plus écologique de l’habitat demande, en tout cas, que l’on réintroduise la notion de la durée, le souci de l’évolution, la stratégie de l’obsolescence. Il n’y a aucune raison pour que la formule « investissez dans la pierre qui dure » tienne lieu de raisonnement passe-partout. L’habitat de demain doit être conçu en fonction d’une évolution infiniment plus rapide qu’à l’époque, plus statique, des générations qui nous ont précédées. C’est le temps de l’inattendu qui commence et non pas le « temps du monde fini » de Valéry. La grande difficulté, pour nos planificateurs sera de réduire le temps, toujours plus long, que demande l’élaboration d’un système urbain, pour accroître la marge de liberté des habitants dont il est difficile, à l’heure actuelle, d’évaluer le style de vie ou les désirs. Sur le plan personnel et familial, d’ailleurs, les unités d’habitation sont, elles aussi, restées beaucoup trop rigides. L’évolution du cycle de la vie familiale, en particulier, imposerait une flexibilité bien plus grande des immeubles collectifs, voire de la maison individuelle. La technique le permet ; les règlements pourraient être revus.
Cette réflexion sur l’habitat-coquille devrait être transposée au niveau du système urbain tout entier. Une attitude plus biologique à l’égard du cadre bâti exige de penser non seulement à l’avenir à long terme du bâtiment, après sa durée d’utilisation, mais à la prospective de la ville. Nos bâtisseurs construisent aujourd’hui, pour l’indéterminé. Si l’on veut éviter de léguer des contraintes aux générations à venir, ne faudrait-il pas lutter contre ce flou dans l’horizon de la construction ? Mis à part les monuments conçus pour traverser l’histoire, toutes les constructions ne sont pas bâties pour l’éternité. Musset, déjà en 1834, se plaignait de ce que « nos générations n’ont pas su imprimer à leurs villes la marque de leur temps ; elles ne vivent que de restes et des legs des générations antérieures ».
Ne faudrait-il pas moduler davantage les constructions et les systèmes urbains en fonction de la durée qu’on leur assigne, et non pas seulement de la résistance des matériaux ? La création de centrales nucléaires, dont la durée de vie technico-économique est relativement connue, offre une bonne occasion, à ce point de vue ; l’étude de la durée des matériaux, en fonction d’une obsolescence calculée, constitue un axe de recherche nouveau qui ne devrait pas être négligé. La longévité de la résidence secondaire n’est-elle pas, elle aussi, à revoir, afin de permettre, par exemple, à l’Europe latine de redécouvrir le bois, largement utilisé dans ce domaine par les pays scandinaves. Il ne faut pas, même au niveau du vocabulaire, dénigrer le béton et l’opposer systématiquement à l’arbre, mais choisir tantôt le béton, tantôt la pierre, tantôt le bois, en fonction des possibilités et des besoins.
Aller dans le sens d’une plus grande attention à l’écologie, c’est répondre, dans nos pays européens, au souci d’un espace plus restreint, de la réduction des pollutions, du ménagement des espaces naturels de plus en plus recherchés. Mais, c’est aussi un moyen de répondre à des rationalités économiques encore trop peu mises en lumière (comptabilité patrimoniale, économie d’énergie et de matières premières). C’est aussi une orientation pédagogique qui peut conduire les habitants des sociétés occidentales, trop enclins à se libérer de toutes les fluctuations écologiques ou climatiques par exemple, à retrouver le sens des éléments naturels et de leur vie. C’est, enfin, une attitude qui devrait être au premier plan des préoccupations de tous les exportateurs de villes, de logements ou d’éléments de construction, vers les pays du tiers monde, en particulier, afin que leurs produits soient bien adaptés au terrain où ils devront prendre racine.

* Courrier de la normalisation, no 263, XI-XII, 1978, p. 422-425. Serge Antoine est chef de la mission des études et de la recherche, ministère de l’Environnement et du Cadre de vie.
1. La Charte de la Qualité de la vie prévoit le doublement en 10 ans.
2. Colloque « Urbanisme et libertés », Paris, octobre 1978.

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