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Y aura-t-il une nature en l’an 2000 ?

Auteur : Antoine Serge,

Source : Le Monde, 24-25 mars 1968

Serge Antoine, Chargé des études à la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale.

Que les Français, et en particulier les citadins, s’intéressent à la nature, aux paysages et aux sites est maintenant chose certaine. Il ne s’agit plus là, chez les habitants des grandes villes, des souvenirs d’une enfance rurale, mais bien d’une préoccupation d’avenir. D’une inquiétude de civilisation.

« Il y aura du béton partout, il n’y aura plus d’arbres », disent les jeunes d’un grand ensemble parisien, interrogés en ce moment même sur leur perception de l’an 2000. L’absence de· nature se classe parmi les grandes craintes, avec la guerre nucléaire et le chômage : « Tout sera robot, nous n’aurons plus rien à faire ».

Cette prise de conscience débouche en partie, chez leurs aînés, sur des solutions individuelles où l’honorable maison de campagne a valeur de refuge, en même temps qu’elle est l’expression incontestable d’un besoin immédiat des citadins. Mais peu à peu – et plus rapidement qu’on ne le pense- ce qui était penchant pour la ferme de Marie-Antoinette fait place à l’examen lucide d’un problème collectif. La création de parcs nationaux, la naissance d’une politique de parcs régionaux, une législation de protection des sites sur grandes zones, la lutte contre la pollution de l’eau et de l’air sont des signes qui ne trompent pas.

Signes de quoi?

De pénurie d’abord. Car la demande croît tandis que l’espace demeure et même se rétrécit.

  • • 50 millions de Français en 1968, sans doute 70 millions en l’an 2000 ;
  • • 22 millions de Français en vacances en 1967, peut-être 36 à 39 millions en 1985; de 50 à 55 millions en l’an 2000 sur des étés que l’on espère, ·il est vrai, moins concentrés ;
  • • 1,2 million de skieurs en 1967 et sans doute de 5 à 10 millions si une cinquième semaine de congé était généralisée;
  • • 1,2 million de résidences secondaires en 1967, plus de 15 millions en l’an 2000 si l’on estimait, avec 60 % des Français, que la. grande majorité des citadins en aura alors une.;
  • • 1 million de plaisanciers en 1968, peut-être 6 millions (l0 selon certains) en l’an. 2000.

Mesurée par ces chiffres -auxquels il conviendrait d’ajouter le flot des Européens du Nord de plus en plus attirés par le soleil – la pénurie de nature semble encore toute relative dans une France que l’on dit souvent déserte mais qui n’a pourtant que 3 500 km de côtes, soit, en août 35 cm par estivant et dont les sites intérieurs supporteront mal 10 millions de résidences secondaires (du moins si elles sont conçues à l’image actuelle). La disette est déjà très sensible sur ces côtes d’Atlantique et de Méditerranée que le lotissement enlève chaque jour à tous ceux que le plein air attire. L’extension des villes (80 % de citadins en l’an 2000 ; près de 300 à 500 hectares immobilisés pour une ville d’un million d’habitants), la multiplication des emprises pour les transports de toute nature, le développement de nouvelles industries – en particulier sur le littoral – conduiront à resserrer nos .espaces naturels.

Si le Français commence à percevoir que l’espace lui manque, sait-il toujours quel prix. il doit collectivement payer pour le préserver? Il faut l’avouer ; la prise de conscience ne débouche pas encore sur le réalisme du portefeuille, Sans doute, individuellement, le fait que le ·Français consente à acheter l’eau « fraiche et naturelle » (en bouteille), à louer son morceau de plage concédée, peut faire illusion. Mais combien la société est-elle prête à accorder, dans les budgets de ses communes, de ses départements, de ses administrations, pour une véritable gestion de la nature?

Le romantisme est encore grand dans un domaine qui, hé1as!, n’est pas gratuit et n’a jamais été··gratuit. La nature apparaît encore aux yeux de trop de nos concitoyens comme un bien de Dieu dont il n’est que de se servir. Pour protéger, dans le cadre du système de propriété qui est celui de toute l’Europe occidentale, les paysages dont la société de demain aura besoin, celle d’aujourd’hui serait-elle condamnée à racheter les terres? Racheter la France belle et pittoresque, la France menacée, est-ce bien la voie à suivre? Des formules plus subtiles sont à trouver, en liaison très étroite avec les collectivités locales et les particuliers, et grâce à une législation intelligente de l’environnement. Mais ce n’est possible que là où la pression n’est pas trop forte. Sur les côtes, à l’intérieur des villes, dans les banlieues proches des métropoles, la place que l’on peut faire aux espaces verts est fonction du prix qu’on veut y mettre. Le voudra-t-on pour éviter les droits d’entrée dont devraient se doter les provinces les plus accueillantes? Ou bien assistera-t-on à une remise à jour des octrois de jadis, pour les visiteurs du dimanche?

-.-.-.-

Pénurie perçue, prix non entrevu : est-on sûr qu’en termes de prospective le plus important ne soit pas ailleurs, étroitement lié aux structures socio-économiques qui supportent le paysage?

Car, en fin de compte, pendant que les scientifiques s’intéressent à une extrémité essentielle du problème : l’écologie générale et· l’équilibre « biologique » du végétal et de l’animal, pendant qu’à l’autre extrémité les spécialistes du tourisme mesurent utilement les problèmes de l’accueil et de l’équipement, entre les deux on trouve le monde rural. La France est un grand jardin où le cadastre agricole traduit tout autre chose que le naturel. Elle est 1e résultat d’une manière de travailler le sol et d’une manière de vivre où l’agriculteur assume, en même temps que sa fonction de producteur, celle de «mainteneur du paysage ».

La nature française, à une ou deux exceptions près n’est plus naturelle. Sa virginité est un mythe. Ses paysages sont le produit d’un dialogue entre les hommes et les éléments, le résultat de systèmes socio-économiques. Même les plus beaux, ceux que l’on aime. Certes, ils sont encore là, parfois miraculeusement, mais pour combien de temps?

Avec les changements de rythme et de cadence de la civilisation, n’importe qui, n’importe quelle force poussée par le profit immédiat risque de troubler un équilibre où autrefois la loi collective non écrite. comme la loi de nature donnaient aux mutations du paysage l’ampleur de plusieurs générations.

Or même si l’on estime que les deux tiers du paysage français seront maintenus grâce à un système de production agricole viable, reste un tiers du territoire dont on ne sait ce qu’il deviendra. A-t-on, par exemple, mesuré combien d’exploitations pourront maîtriser le paysage des Alpes françaises?

Comment pourront subsister les terres si demain la productivité de la culture ou de l’élevage sur sol ne s’accroît pas assez pour résister à celle – plus rapide – de la nourriture chimique ou industrielle? Qu’en serait-il de nos forêts si les rotatives devaient renoncer à l’épicéa, si le papier végétal n’était plus qu’un souvenir?

Les pressions extérieures du milieu urbain, les friches intérieures- bien plus inquiétantes qu’il n’y paraît – menacent donc un paysage dont la véritable essence est d’être aujourd’hui à la fois bien de consommation et bien de production. Quelques esprits, qui ont encore le souvenir d’une France rurale assez traditionnelle, lente d’évolution, pensent que l’équilibre des paysages de la France de toujours ne mérite aucun traitement clinique. Ce serait évidemment plus agréable et plus commode. En vérité, le problème de la nature en l’an 2000 concerne non seulement ses conditions d’accueil et d’accès, mais ses structures. C’est dire qu’il faut la prendre au sérieux; se préparer, dès maintenant à envisager son coût de production et de maintien, à raisonner en économistes et en comptables; ne pas se contenter surtout de micro-réussites, car la -préservation, sur un territoire quelque peu vaste, ne peut être efficace sans un aménagement d’ensemble.

C’est dire qu’il faut dès maintenant préparer une stratégie de la nature.

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Mohamed ENNABLI Ancien ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement, Tunis sur Serge Antoine

 

Journée d’hommage à Serge Antoine  du 4 octobre 2006

Serge Antoine aimait la Méditerranée, bien que n’en étant point natif, non pas pour son soleil ni le bleu de son ciel, mais parce qu’il la comprenait, en ayant saisi toute la profondeur historique, l’unité des caractéristiques naturelles de cet écosystème, la fécondité du lien entre l’histoire et la géographie de cet espace privilégié que découvre Fernand Braudel dans les années 1920.
La Méditerranée, cet espace marin de deuxième grandeur, quasi fermé, bordé de territoires peuplés et actifs, soumis chacun à la double attraction de force opposée, celle de leurs liaisons internes et celle qu’exercent les centres de décision extérieurs, comme la décrivent Jean Carpentier et François Lebrun.
C’est vers – 4000 que le monde méditerranéen arrive au seuil de l’histoire avec le processus de néolithisation qui a permis à l’homme d’aménager la nature, d’apprivoiser les ressources naturelles et de marquer le paysage de sa présence. Depuis, l’histoire de la Méditerranée prend ses racines dans les différentes civilisations qui se sont formées sur ses rivages. Une mer au milieu des terres, une mer nourricière et maîtrisable, elle est alors rassurante et fait partie du cadre de vie des peuples qui la parcourent. Elle se transforme aussi en champ clos de rivalité maritime lorsqu’à l’idée d’un partage se substitue la volonté d’une appropriation unique, d’un véritable empire de la mer. Les expansions phéniciennes, grecques, romaines ont fini par créer une véritable communauté méditerranéenne appartenant à une civilisation unique, cadre de vie économique, social et culturel, sans que soient pour autant totalement gommées les spécificités régionales.
Vint ensuite le temps des grandes fractures et de la diversité, avec l’émergence de l’empire byzantin (Ve-VIIe siècle), la conquête arabe (VIIe-Xe siècle). Au contact des trois grandes ères de civilisation de la chrétienté grecque, de la chrétienté latine et de l’islam, la mer intérieure devient à la fois une frontière, un lieu d’affrontement, mais aussi un espace privilégié d’échanges économiques et culturels. C’est dans la confrontation de ces trois grandes ères de civilisation que se situe l’apogée de la Méditerranée médiévale (XIe et XIIIe siècles). Les XIVe et XVe siècles sont marqués par le grand mouvement de la renaissance qui va gagner l’Europe entière, mais un double risque de fermeture menace déjà le rôle central de la Méditerranée : à l’est, l’émergence du nouvel empire ottoman coupant le monde méditerranéen du monde asiatique, à l’ouest, l’ouverture par l’empire espagnol de nouvelles voies maritimes vers l’Afrique, les Indes, l’Amérique, menaçant à terme de réduire la Méditerranée au rôle de lac intérieur, annexe du grand océan. Enjeu stratégique essentiel des affrontements entre Ottomans et Espagnols, lieu de course et de trafic intense aux XVIe et XVIIe siècles, la mer intérieure a été progressivement négligée au profit des pays du Nord, de l’Europe et de l’Atlantique. Le XVIIIe siècle consacrera l’intrusion de l’Angleterre comme seule puissance dominante au détriment des pays riverains de la Méditerranée.
La croissance démographique extraordinairement rapide de l’Europe, la vapeur aidant, bascule la Méditerranée dans l’influence européenne au XIXe siècle. La prépondérance anglaise et française s’affirme, s’appuyant sur des villes cosmopolites qui échappent au contrôle des États et où se dessine le visage d’une Méditerranée plurielle, active et bigarrée. L’Europe réinvente, en fait, la Méditerranée avec son climat, ses rivages, ses paysages, son esthétique et sa civilisation. L’éclosion des nationalismes et leur développement au XXe siècle sont cependant à l’origine des difficultés de la France et de l’Angleterre en Méditerranée. Avec la Seconde Guerre mondiale, le repli de l’Europe, après sa longue période de domination, consacre le triomphe des États-Unis dans la région. Rivalité géopolitique des États-nations et conflits identitaires caractérisent depuis un demi-siècle l’histoire heurtée de trois Méditerranées très contrastées : la rive Nord catholique, partie prenante de l’Union européenne libérale et individualiste, la Méditerranée balkanique postcommuniste où l’économie de marché peine encore à être accessible, la rive Sud musulmane imprévisible du fait du sous-développement qui grève l’avenir d’une population jeune travaillée par la protestation islamiste.
Les sociétés qui bordent la Méditerranée, chargées d’histoire, parfois écrasées par elle, et hantées par la mort des civilisations parviendront-elles à assumer leur destin commun ? Réinventeront-elles un devenir leur permettant de s’intégrer, dans des conditions favorables, à un système mondial dont les pôles de puissance l’ont désormais quitté ?
Sur un autre plan, le basculement général de l’intérieur vers la côte n’est pas sans conséquences. C’est là que se concentrent les activités économiques et culturelles, le tourisme, les échanges de biens, des idées et des hommes. Cette importance des côtes pose de graves problèmes d’équilibre écologique. La nature méditerranéenne est fragile (fragilité de l’écorce terrestre, fragilité des sols, irrégularité du climat) et elle résiste mal à la surcharge littorale. Aux 150 millions de citadins, il faut ajouter 110 millions de touristes qui passeront peut-être respectivement à 350 et 200 millions en 2025. La mer aussi est fragile. À la pollution par les pétroliers, s’ajoute celle des effusions non traitées.
Ces enjeux exigent une action concertée à l’échelle du bassin. Le plan d’actions pour la Méditerranée, adopté à l’initiative de l’ONU en 1975 par dix-sept pays souverains, est un exemple de la coopération régionale nécessaire. Le concept de développement durable s’impose peu à peu pour prendre en compte à la fois les besoins des pays méditerranéens, la croissance économique nécessaire pour y faire face, et la préservation de l’écosystème.
C’est pleinement imprégné de la profondeur historique de la région, de ses réalités actuelles et de l’aspiration de ses sociétés que Serge Antoine s’est donné corps et âme à cette partie du monde qui n’est pas la sienne, puisant son énergie, des décennies durant, dans un fonds d’humanisme et d’espérance qui ne lui a jamais fait défaut, lui arrivant souvent de reprocher à l’Union européenne son relatif désintéressement vis-à-vis de la Méditerranée et de se désoler de la faiblesse de la représentation de cette dernière dans les instances. Serge Antoine fut un haut cadre militant de l’environnement et de l’aménagement du territoire. Du militantisme, la Méditerranée en aura toujours besoin, particulièrement en cette période de doute marqué à l’échelle de la planète par le constat d’une quasi-incapacité des gouvernements à promouvoir le développement durable.
À l’échelle de la région méditerranéenne, la problématique paraît cependant à la fois plus mûre et mieux engagée. Les gouvernements ont eu la sagesse d’accorder, bien avant beaucoup d’autres, une oreille attentive aux avertissements des premiers écologistes : sauver la Méditerranée. Ce fut l’objectif du programme d’actions pour la Méditerranée, émanation du PNUE, dans le cadre de la convention de Barcelone signée en 1976 et qui, outre les pays méditerranéens, engage la communauté européenne. Comprendre fut le premier mot d’ordre. Le mérite revient à la France, et tout particulièrement à Serge Antoine d’avoir pris l’initiative de créer le « Plan bleu », volet prospectif de planification socio-économique au service de cet exercice collectif et paritaire Nord-Sud unique en son genre et de lui avoir offert une structure d’accueil à Sophia-Antipolis.
Serge Antoine fut d’abord pour moi une heureuse rencontre et un ami. Nous liions une amitié tardive, à vrai dire, mais sincère, tranquille, naturelle comme allant de soi et qui s’est bonifiée avec le temps, tant était attachante sa personnalité et profond l’intérêt qu’il portait à tout ce qui pouvait améliorer la situation de cette région.
Ce fut ensuite un collègue avec qui j’ai partagé, un quart de siècle durant, une complicité tacite et les mêmes préoccupations quant à la nécessité d’organiser à temps le cadre régional à même de permettre le développement du débat devenu urgent sur l’environnement et le développement de la Méditerranée. J’ai eu le privilège en 1978 de compter parmi les vingt-quatre analystes des deux rives de la Méditerranée ayant contribué à la réalisation des douze expertises initiales qui ont constitué l’acte fondateur du programme du « Plan bleu », lui ayant fourni les éléments de sa première vision prospective de la région. Ce fut à l’occasion des nombreux débats animés par Michel Grenon que j’ai eu le plaisir de connaître Serge Antoine apprenant de lui tout l’intérêt de la prospective, du long terme dans l’analyse des tendances, des études d’impact sur l’environnement et la prise de décisions politiques, de la stratégie des cheminements, des petits pas concrets permettant de mobiliser tous les acteurs de la société civile pour matérialiser, au jour le jour, le changement souhaité pour sauver la Méditerranée.
Sauver la Méditerranée, mais de quoi ? Les premières études achevées, il était devenu patent que ce qui menace la Méditerranée est ce qui se passe dans les pays qui la bordent et dont les activités sociales et économiques produisent des déchets ou exercent des pressions, des dégradations sur les paysages ou sur les ressources fragiles et menacées. Dans la lancée de Rio, et forts d’une tradition de deux décennies d’association pour étudier leur avenir commun et tenter de résoudre ensemble un certain nombre de leurs problèmes, les pays riverains de la Méditerranée ont eu l’audace et le mérite d’amender la convention de Barcelone, d’adapter l’Agenda 21 au contexte méditerranéen, de donner un second souffle au programme d’actions pour la Méditerranée et de le doter d’une commission méditerranéenne du développement durable (CMDD) afin de lui insuffler un supplément d’âme pour mieux agir ensemble. Je garde un souvenir ému de la complicité constructive que j’ai toujours trouvée auprès de Serge Antoine dans l’effort de persuasion immense qu’il a fallu fournir pour mener à bien la réforme structurelle devenue indispensable dans un contexte frileux où les pays du Nord, en général, hésitaient à s’engager dans l’action, conscients du prix qu’ils s’étaient engagés à payer.
La CMDD a aujourd’hui dix ans. Fragile pendant longtemps, elle avait besoin de soutien bienveillant. Il me plaît d’affirmer que nous avons toujours trouvé, à travers la forte personnalité de Serge Antoine, un parrainage à la fois scrupuleux, honnête et généreux de la France. Nous avons voulu un organe consultatif, efficace parce que léger, représentatif des États mais largement ouvert sur la société civile, à même d’apporter un concours aux parties contractantes en faisant des propositions visant la formulation et la mise en œuvre d’une stratégie régionale de développement durable en Méditerranée. Les légitimes aspirations au développement durable d’une large frange de la population, des rives Sud et Est en particulier, sont profondément ressenties. Et pour assurer ce développement, les ressources sont traditionnellement rares et ont été exploitées, pour certaines, depuis plusieurs millénaires. Le sol et l’eau, ressources peut-être les plus précieuses, ont été appauvris, dégradés alors que les besoins alimentaires d’une population croissante, pour quelques décennies encore sur la rive Sud, se font pressants. Pression du tourisme sur un littoral convoité et menacé, menace croissante sur un écosystème fragile, choc des technologies du futur sur des cultures traditionnelles, opposition historique qu’il faut surmonter pour vivre, tels sont quelques-uns des défis que les pays méditerranéens demandent à résoudre.
Pour Serge Antoine, le développement durable est un concept porteur. Il relaye avantageusement l’environnement en l’ouvrant sur la société et les activités humaines et en le dégageant des tentations extrémistes. Il faudrait l’expliquer et traduire en langage politique les efforts qu’il suppose. C’est ce que n’a cessé de prôner Serge Antoine tout au long des travaux d’élaboration de la stratégie méditerranéenne du développement durable, adoptée par les parties contractantes à la convention de Barcelone, et prise en considération récemment par le partenariat euro-méditerranéen. Il faudrait également, un jour, commencer à promouvoir le processus du développement durable, et non plus uniquement en parler. Cette écorégion qu’est la Méditerranée est, me semble-t-il, le champ le plus propice à sa mise en œuvre par l’ensemble des forces de la société civile, en un temps où, à l’échelle de la planète, les pouvoirs doutaient d’eux-mêmes, où l’argent public se faisait rare, dans un monde en crise de structure dans le Nord, en difficultés économiques dans le Sud.
Ma dernière entrevue avec Serge Antoine a été à la Maison de la Radio, à Paris, à l’occasion de la présentation publique du dernier ouvrage de référence du Plan bleu : Méditerranée et perspectives du Plan bleu sur l’environnement et le développement. La fatigue et les effets du traitement suivi pour lutter contre le mal étaient déjà sensibles, mais Serge Antoine se devait d’être là comme pour témoigner de la justesse et de la fécondité, malgré tout, de la démarche collective, du partenariat sans arrière-pensée qui a mobilisé plusieurs dizaines de compétences de la région impliquées dans un même objectif : entrevoir plus clairement l’avenir qui se dessine pour mieux agir maintenant. Telle aura été l’idée maîtresse de cet homme qui a réussi à préserver son capital de crédibilité auprès de tous les ministres successifs français chargés de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire ainsi qu’auprès de tous, fort nombreux à travers le monde, qui ont eu à apprécier en lui, à travers ses écrits et ses nombreuses prises de paroles, un fonds d’humanité qui l’a toujours porté à aller vers l’autre.

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Maurice Strong Ancien secrétaire général de la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (Rio, 1992) et Serge Antoine

Maurice Strong
Ancien secrétaire général de la Conférence des Nations unies
sur l’environnement et le développement (Rio, 1992

Hommage 4 octobre 2006

Je suis reconnaissant de l’opportunité qui m’est offerte de me joindre à la famille, aux amis et aux admirateurs de Serge Antoine pour honorer sa mémoire et l’héritage qu’il laisse dans nos vies, nous qui nous battons pour un monde plus équitable, durable et en paix. Quand je l’ai rencontré pour la première fois, nous étions tous deux parmi le petit nombre de gens impliqués dans le premier mouvement pour l’environnement et le développement durable. J’en vins à l’apprécier comme l’une des personnes les plus novatrices et imaginatives dans cette mouvance. J’ai été profondément influencé et inspiré par ses visions perspicaces et originales sur la signification et les fondements du mouvement naissant en faveur de l’environnement et ses implications pour l’avenir de l’humanité. J’ai été impressionné par la façon dont il voyait les atteintes à l’environnement et les systèmes de vie sur Terre comme résultant des fausses priorités et d’une mauvaise gestion inhérente à notre vie économique, ce qui demandait des changements fondamentaux dans les motivations et les priorités des activités humaines.
J’en vins rapidement à considérer Serge Antoine comme le plus important des soutiens intellectuels du mouvement pour l’environnement, lui qui avait une rare aptitude à voir les problèmes dans leur plus large contexte, en même temps qu’il formulait et mettait en place les mesures pratiques pour les résoudre. Au-delà de sa disposition à une extraordinaire et remarquable rigueur intellectuelle et analytique, ses manières agréables, désarmantes et persuasives lui permettaient de s’assurer de l’accord et du soutien nécessaires pour les actions sur les questions les plus controversées et conflictuelles. Comme l’un des pionniers intellectuels les plus influents du mouvement, il devint une source d’inspiration, et une autorité pour moi et le petit noyau de ceux qui étaient alors impliqués dans la préparation de la première conférence mondiale sur l’environnement, tenue à Stockholm en 1972. Il fut l’un des principaux architectes du Rapport de Founex, qui formule la relation intrinsèque et essentielle entre les dimensions environnementales, économiques et sociales du développement. Ce fut le thème principal de la conférence de Stockholm et du mouvement pour un développement durable, qui démarra à ce moment-là. Il apporta une contribution décisive à l’évolution de la prise de conscience en France et au rôle prépondérant que la France exerça au niveau international.
À la suite de la conférence de Stockholm, Serge Antoine a joué un rôle indispensable dans la construction du programme des Nations unies pour l’environnement et ses plus importantes initiatives ; le Plan bleu pour la protection de la région méditerranéenne est un exemple particulier de son esprit novateur et de ce qu’il nous a légué. Personne n’a contribué plus grandement au développement des fondations intellectuelles, politiques et institutionnelles du mouvement pour l’environnement et le développement durable, ainsi qu’au leadership de la France dans l’évolution des mécanismes et des moyens nécessaires pour faciliter la coopération si essentielle dans ces domaines.
Sur un plan personnel, Serge devint un ami proche et précieux dont les conseils et le soutien ont beaucoup compté pour moi, particulièrement à des moments difficiles et importants de ma carrière. Bien que nous soyons restés en relation grâce à des amis communs et au travers d’une correspondance épisodique, ma tristesse à l’occasion de sa disparition est d’autant plus grande que je n’ai pas pu lui rendre visite durant ces dernières années. Mais son influence sur ma propre vie, ma profonde admiration et ma gratitude resteront pour toujours un des bienfaits les plus précieux et les plus chers reçus au cours de ma vie internationale.
Ceux d’entre nous qui aujourd’hui lui rendent hommage ne sont pas les seuls à avoir profité de ses contributions remarquables à l’amélioration de la condition humaine ; ces contributions ont enrichi les vies et amélioré le futur d’innombrables autres qui n’ont jamais eu le privilège de le connaître. Je suis profondément reconnaissant, alors que nous pleurons sa disparition, de pouvoir célébrer aussi sa vie et de saluer l’empreinte de son œuvre sur les générations futures.

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Arab Hoballah Chef du service consommation et production durables Division technologie, industrie et économie Programme des Nations unies pour l’environnement sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Excellences, Mesdames et Messieurs,
Serge Antoine, semeur d’avenirs, toujours en avance sur son temps, vivant pour le futur et dans le futur. Il a en effet semé bien des avenirs, des « éco-avenirs » aurait-il dit.
À cet égard, il sera bien difficile de parler de Serge Antoine au passé tellement il est et restera vivant par ses idées, ses initiatives et ses actions.
Serge Antoine, ce sont les ministères de l’Environnement, et pas seulement en France, c’est le Programme des Nations unies pour l’environnement, c’est le Plan d’action pour la Méditerranée, c’est la convention de Barcelone, c’est le Plan bleu, c’est la Commission méditerranéenne du développement durable. Serge Antoine, c’est l’aménagement du territoire et l’environnement, c’est l’environnement humain, c’est le développement durable.
Stockholm, Nairobi, Barcelone, Sophia Antipolis, Athènes, Rio de Janeiro, Tunis, Istanbul, Johannesbourg et bien sûr Paris, représentent toutes des jalons qui ont marqué son parcours et celui de l’environnement et du développement durable : ce sont toutes des villes qui pourraient avoir une place, une salle de conférence, une plaque rappelant la première pierre que Serge Antoine a posée pour telle ou telle initiative et qui ont toutes changé le cours des choses, voire le cours de l’histoire.
Bien peu de personnes en France et en région méditerranéenne ont dévoué autant d’imagination, d’énergie et d’intelligence pour la cause de l’environnement que Serge Antoine, alsacien de naissance et méditerranéen par adoption. Outre ses exploits en France, notamment la Datar, les parcs naturels régionaux et le ministère de l’Environnement, Serge Antoine a été un grand acteur sur la scène internationale en général, et méditerranéenne en particulier.
Avec Maurice Strong et Mustapha Tolba, Serge Antoine fait partie de ceux qui ont créé et mis en place le Programme des Nations unies pour l’environnement. De par son intérêt pour l’aménagement du territoire et la prospective, Serge Antoine a fait en sorte qu’une attention particulière soit portée à la région méditerranéenne, d’abord la mer Méditerranée puis les régions côtières. De la pollution et l’environnement à l’aménagement du territoire et le développement durable, sur fond d’analyse systémique et prospective, voilà la voie tracée par Serge Antoine dans cette région qu’il affectionnait tant.
Que seraient le Plan d’action pour la Méditerranée, la convention de Barcelone et le Plan bleu sans Serge Antoine ? On dit de lui « le père du Plan bleu », ne le serait-il pas aussi pour le Plan d’action pour la Méditerranée et la convention de Barcelone ? Il a tant œuvré pour que se rejoignent en Méditerranée environnement, développement et aménagement du territoire, qu’il est devenu incontournable pour toute initiative méditerranéenne d’où qu’elle émergeait. C’était en particulier le cas pour la Commission méditerranéenne du développement durable dont il était un des membres les plus actifs. Et c’était avec grand plaisir que j’ai eu à travailler avec lui pour la préparation de l’Agenda Med 21 et la mise en place de cette commission unique en son genre de par sa structure, sa composition et sa méthode de travail.
Mais quelle énergie, celle de Serge Antoine ! Il avait toujours une nouvelle idée, il allait toujours trop vite et trop loin dans ses propositions par rapport à ce que nous pouvions effectivement mettre en œuvre, avec les politiques et les moyens disponibles. Il y avait toujours une idée en gestation au fond de son cartable rempli de dossiers bien classés ; et son carnet d’adresses en accordéon et aux multiples intercalaires semblait plus utile et plus accessible, au moins pour lui, qu’un logiciel de gestion informatique.
Serge Antoine a toujours cherché à mobiliser l’intérêt pour ses idées et surtout à les partager pour les faire avancer. Et c’est justement ce « partage » qu’il a principalement évoqué lors de la réception de la récompense Global 500 du Programme des Nations unies pour l’environnement en 2003 : « partage » en France pour faire émerger le combat pour la nature, l’environnement et le développement durable, « partage » au niveau global pour une éco-mondialisation et surtout « partage » en Méditerranée pour la création d’un espace plus solidaire dans cette éco-région.
Si le Programme des Nations unies pour l’environnement connaît Serge Antoine depuis ses débuts et lui doit beaucoup, si le Plan d’action pour la Méditerranée et ses composantes lui doivent un respect paternel, je n’ai personnellement connu Serge Antoine que depuis 1991 et j’en suis très honoré. Avec lui, j’ai appris à mieux définir la substance derrière les multiples notions d’environnement, de solidarité, de partage, d’approche participative, d’approche multiacteur, de systémique et de prospective, d’indicateurs et enfin de développement durable. Il appelait de ses vœux la responsabilité et la responsabilisation des acteurs, d’abord politiques, ainsi que le changement des comportements et les réformes politiques nécessaires. C’est tout l’objet du processus de Marrakech pour la mise en place d’un programme décennal pour les modes de consommation et de production durables dont j’ai la charge au sein du Programme des Nations unies pour l’environnement. C’est en quelque sorte une continuité sur la voie qu’il avait tracée, une manière de continuer son œuvre et de contribuer à la réalisation de voies alternatives menant à l’éco-avenir.
Serge Antoine aimait à répéter une phrase tirée d’un discours du général De Gaulle de 1943 : « Un jour viendra où la paix rapprochera depuis le Bosphore jusqu’aux colonnes d’Hercule des peuples à qui mille raisons aussi vieilles que l’histoire commandent de se regrouper afin de se compléter. » Au quotidien comme dans les avenirs qu’il a semés, Serge Antoine y a bien contribué.

Allah Yourhamouh
(Que Dieu lui accorde sa miséricorde)

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El Habib Benessahraoui Directeur exécutif de l’Institut de l’énergie et de l’environnement de la francophonie sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Madame le Ministre,
Monsieur le Délégué interministériel pour le développement durable,
Madame Antoine, chère Aline,
Mesdames et Messieurs,

C’est avec une vive émotion que je participe à cette journée commémorative consacrée à notre regretté Serge Antoine. Il fut pour moi l’exemple même de l’engagement inébranlable pour la chose publique et pour le développement durable dont il a été, au demeurant, l’un des premiers penseurs et l’un des acteurs les plus féconds.
Je tire une immense fierté d’avoir été parmi ses amis et de saluer sa mémoire en présence des éminentes personnalités qui m’ont précédé.
À l’IEPF, nous avons perdu en lui un compagnon (au sens noble de la tradition française) précieux, toujours disponible et généreux de son temps et de ses conseils avisés et mobilisateurs.
La francophonie, l’OIF, au nom de laquelle j’ai l’honneur de transmettre l’hommage appuyé de notre secrétaire général pour l’œuvre et l’action du regretté Serge Antoine, a perdu en lui un militant sincère, un acteur engagé. Un acteur agissant avec intelligence et avec constance, pour faire de cette communauté un autre espace de citoyenneté. Un espace dont la richesse de la diversité culturelle devrait être mise au service du développement durable en tant que son quatrième pilier. Il a énormément fait pour qu’il en fût ainsi à Johannesbourg notamment.
Le développement durable, Serge en fut un des inspirateurs les plus constants et les plus créatifs. Dès la réunion de Founex en 1971 où il a avancé avec quelques acteurs, surtout des économistes, du Nord et du Sud, l’idée de l’éco-développement pour réconcilier le développement humain et l’environnement et remettre en cause les modes de développement productivistes, générateurs d’inégalités, de pauvreté et de dégradations environnementales.
La réunion de Founex a ouvert la voie à la Conférence des Nations unies sur l’environnement humain à Stockholm en 1972 où l’on retrouve encore une fois Serge, représentant le ministère de l’Environnement de France dont il avait été, avant, l’inspirateur, en 1971, avec l’appui du ministre Poujade ici présent et que je salue chaleureusement.
Au cours des années 1980, le grand public découvre l’existence des pollutions transfrontalières, le trou de la couche d’ozone, les pluies acides et l’effet de serre, en même temps que se renforce le mouvement pour une solidarité planétaire face aux problèmes environnementaux. Serge était aux avant-postes de ce mouvement.
J’ai eu l’insigne privilège de connaître Serge Antoine à cette époque vers la fin de l’année 1989, où il était responsable de la mission développement du ministère de l’Environnement.
Le sommet des chefs d’État et de gouvernement de la francophonie, réuni à Dakar, venait d’appeler à l’intégration de l’environnement et du développement économique et à l’organisation d’une réunion des ministres et autorités chargées de l’Environnement de l’Espace francophone en préparation du Sommet de Rio.
Je venais d’être désigné responsable du programme environnement de l’Agence de coopération culturelle et technique, devenue depuis Agence de la francophonie, et à ce titre chargé de la préparation de cette conférence ministérielle.
En tant que membre éminent du comité d’experts que l’Agence a mis en place, Serge a été réellement l’artisan des principales orientations et des balises essentielles pour les documents préparatoires de la conférence.
Il a été d’un apport inestimable et pour moi, un débutant dans les relations multilatérales, il a été d’un appui amical inoubliable tout le long du processus préparatoire jusqu’au déroulement des travaux ministériels et bien après.
Il aimait à me rappeler que les racines du développement durable dans les pays francophones étaient nombreuses, donnant en exemple ces pratiques paysannes, entièrement déterminées par le terroir qui alliaient préoccupations économiques, respect du paysage et conservation des ressources.
Il me parlait de ces « semeurs de l’environnement » que sont la Belge Margueritte Yourcenar, le Sénégalais Cheick Antar Diop, le Français Théodore Monod, le Canadien frère Marie Victorin, le Nigérien Bouhama ou le Québécois Pierre Dansereau.
Il me communiquait sa passion pour la Méditerranée, cet autre espace riche de sa diversité et de son histoire dont il a fait un véritable laboratoire de développement durable et de solidarité.
Comme nous le savons tous, Serge a, en tant que conseiller spécial de Maurice Strong, secrétaire général de la conférence de Rio, pu jouer un rôle déterminant dans la préparation de ce Sommet mondial et dans son animation notamment à travers la mobilisation de la société civile et particulièrement la Communauté scientifique et les collectivités locales.
La francophonie avait, à cette occasion, fait siennes les décisions de Rio, et a depuis mis en œuvre le plan d’action qu’elle a adopté à Tunis. Ce plan, à forte connotation environnementale il faut le souligner, portait pour l’essentiel sur le renforcement des capacités des acteurs pour contribuer à l’élaboration de politiques et stratégies environnementales et pour maîtriser les outils de gestion des ressources et d’aide à la décision.
Il contribuait, à travers des concertations en marge des conférences internationales environnementales, à assurer une présence et une implication active des francophones, à dégager des convergences, s’il y a lieu, et à jouer, en tout cas, un rôle médiateur. Serge y a pris une part active et stimulante.
Au niveau mondial, en dépit de la dynamique créée par Rio, notamment en termes de prise de conscience des problèmes environnementaux, l’on a assisté tout au long de la dernière décennie, du fait de modes de production et de consommation non viables, à l’érosion continue de la biodiversité, à l’accélération de la désertification et à l’accroissement des risques climatiques.
Parallèlement, les inégalités se sont partout accentuées entre les pays du Nord et du Sud, mais aussi à l’intérieur même des pays, y compris les plus nantis. La pauvreté s’est approfondie pour atteindre près d’un humain sur quatre. Des voix multiples, à tous les niveaux de citoyenneté et des quatre coins de la planète, s’élevaient contre une telle situation et militaient pour un développement durable en tant que projet global qui intègre l’économique, l’écologique, le social et le culturel, pour lutter avec détermination contre la pauvreté et les modes de production et de consommation non durables.
Un projet global fondé sur une démarche d’intégration et de mise en cohérence des politiques sectorielles doublées d’une vision déployée dans le temps long, une démarche stimulant la participation de tous les acteurs concernés et à tous les niveaux, du quartier à l’entreprise, du local au national, du régional au mondial. Une démarche fondée sur le multipartenariat et l’expression d’une solidarité agissante intra et intergénérationnelle. Ce fut le credo de Serge Antoine durant la dernière décennie.
Ce fut pour lui un domaine de réflexion féconde et un champ de lutte responsable et mobilisatrice, dans de nombreuses localités, des associations nationales, régionales, au niveau de la Méditerranée, au niveau européen, de la francophonie et au niveau mondial.
Au lendemain de la conférence de Rio, j’ai été rappelé dans mon pays, le Maroc, et mes contacts avec Serge ont été discontinus.
À partir de 1998, et avec les fonctions qui sont à nouveau les miennes en francophonie, j’ai pu partager, avec lui, de nouveaux moments exaltants. En effet, il m’a, encore une fois, fait bénéficier de ses idées fécondes et de ses nombreux réseaux pour une bonne préparation de la Communauté francophone au Sommet mondial pour le développement durable en 2002.
Il a guidé un travail de réflexion collective fort utile sur la diversité culturelle et le développement durable dont l’apport a été inestimable dans le travail mené par la francophonie aussi bien à Johannesbourg pour faire de cette diversité le quatrième pilier et à l’UNESCO pour l’adoption de la convention des Nations unies reconnaissant cette dernière et le droit de chaque pays à la promouvoir.
Il a contribué aussi, avec la compétence qu’on lui connaît, à la préparation du Xe Sommet de la francophonie tenue sur la thématique de la « Solidarité au service du développement durable » qui a adopté un cadre d’action décennal confirmant l’engagement déterminé de la francophonie pour appuyer ses pays membres dans l’élaboration et la mise en œuvre de stratégies nationales de développement durable et pour mettre sa diversité culturelle au service du rapprochement et de l’enrichissement de ces stratégies.
Serge m’a fait l’amitié de participer à tous les groupes de réflexions que j’ai pu établir pour accompagner l’action de l’IEPF et à animer nombre de ses manifestations.
C’est au cours d’un groupe de travail restreint, en plein hiver canadien, que Serge nous a fait part, je crois, de la plus belle définition du développement durable :
Le développement durable ne se décrète pas, ce n’est pas non plus un label à coller sur un bon produit. Sa définition est très ouverte : elle se fait en marchant, sa lisibilité est un peu celle de L’homme invisible de Wells où le corps ne se perçoit qu’une fois revêtu de bandelettes. C’est sa mise en œuvre qui lui donne sa force.
Je terminerai en évoquant un souvenir très émouvant pour moi. À la fin de l’année dernière, Serge avait accepté de diriger, en tant que rédacteur en chef invité, le numéro de LEF sur « Culture et développement durable ». J’ai pu mesurer combien son engagement était exemplaire, car déjà miné par le mal qui allait l’emporter, il tenait à faire avec moi et avec beaucoup de courage et de discrétion sur son état physique, des séances de travail quotidiennes pour le bouclage de la revue, relisant tous les articles, proposant inlassablement des réajustements du sommaire, des corrections, un meilleur choix des photos…
Je garderai de lui ce soin méticuleux qu’il apportait, avec élégance et naturel, à tout ce qu’il entreprenait.
Je garderai de lui, au-dessus de tout, la générosité et le sens profond de l’amitié.
Adieu l’ami, tu resteras toujours parmi nous.

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Hugues de Jouvenel Directeur du Groupe Futuribles sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Je suis fort honoré et heureux que cette journée-débat m’offre l’opportunité de témoigner, ne fût-ce que brièvement, du rôle majeur qu’a joué pour moi la rencontre et, depuis celle-ci, une collaboration presque ininterrompue avec Serge Antoine. En effet, Serge Antoine fut sans doute un pionnier dans bien des domaines : celui de l’aménagement du territoire, celui de l’environnement et du développement durable comme celui de la prospective et des études sur le futur. J’évoquerai ici plus particulièrement ce dernier domaine puisque c’est en cette matière notamment que j’ai eu le privilège de suivre ses pas, de faire avec lui équipage, et que je consacre depuis près de 40 ans toute mon énergie à développer dans le cadre de l’association Futuribles International dont il fut l’un des membres fondateurs.
J’ai pour la première fois aperçu Serge Antoine au milieu des années 1960 alors que j’étais dans la soute d’un superbe bateau sur lequel un éminent urbaniste grec de l’époque, Constantinos Doxiadis, invitait chaque année pour une semaine de croisière dédiée à la réflexion et à l’échange sur l’avenir du monde une vingtaine d’intellectuels, tous plus brillants les uns que les autres. Il était là, autant que je me souvienne, avec Jérôme Monod, Margaret Mead, Buckminster Fuller, sans doute Barbara Ward, Arnold Toynbee et quelques autres.
Je n’ai cependant véritablement fait sa connaissance que quelques années plus tard lors de la création, en 1967, de l’association Futuribles International et de l’installation de celle-ci dans ce merveilleux hôtel particulier de la rue des Saints-Pères, à Paris, où furent rassemblés un grand nombre de ceux qui jouèrent un rôle pionnier dans l’essor de la prospective : outre Futuribles, le Centre d’études prospectives fondé par Gaston Berger, le Collège des techniques avancées que dirigeait Jacques Bloch-Morange, la Sedeis que dirigeait mon père, Bertrand de Jouvenel, et qui éditait la revue Analyse et Prévision, mais aussi l’équipe de la Revue 2000 créée et dirigée par Serge dans le cadre de la Datar. Je l’ai vu alors entouré de hauts fonctionnaires et de dirigeants d’entreprises, toujours pétillant d’idées, curieux de tout, déjà semeur d’avenirs.
Serge faisait partie de ces hommes, comme Olivier Guichard, Jérôme Monod, Pierre Massé (alors président de Futuribles International), Paul Delouvrier, Pierre Piganiol, Bernard Delapalme – j’en oublie certainement – qui, pour un grand nombre d’entre eux, grands commis de l’État, étaient sans état d’âme sur le rôle stratégique de l’État et bien convaincus que celui-ci ne pourrait fonctionner sans que soient développées, en son sein ou auprès de lui, des réflexions sur les futurs possibles et que soit élaborée une vision à long terme.
C’était l’époque où, dans le cadre du Commissariat général du Plan, comme à la Datar, deux structures à caractère résolument interministériel, directement reliées au Premier ministre, se développèrent tant de travaux à caractère réellement prospectif. Serge Antoine en fut vraiment l’un des principaux artisans. Ainsi est-ce sous son impulsion, dans le cadre de la Datar et en lien avec les Oréam, que fut réalisé un des exercices de prospective les plus passionnants et qui demeure une référence : un scénario de la France à l’horizon 2000 qui montrait ce que serait le pays si l’on se contentait de prolonger les tendances et de poursuivre les politiques alors à l’œuvre, dressant une image que l’équipe de direction de la Datar reconnut « inacceptable », ce scénario incitant alors les pouvoirs publics à adopter une autre politique.
C’était aussi l’époque où, prenant conscience des travers de la société de consommation et de son corollaire, le culte de l’éphémère, Serge militait déjà pour le temps long et implicitement, la durabilité. Époque aussi où, constatant « les dégâts du progrès » – notamment les atteintes à la nature – il joua un rôle majeur dans les réflexions sur le patrimoine naturel et culturel.
Il ne lui fallut donc faire qu’un pas de plus pour écrire les « 100 mesures pour l’environnement » et jouer un rôle déterminant dans la création du ministère de l’Environnement dont Robert Poujade raconte si bien les débuts dans son livre le Ministère de l’impossible.
« J’aime celui qui rêve l’impossible » écrivait Goethe. Serge Antoine ne se contentait point de rêver et de faire rêver tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, il avait en permanence à cœur de leur insuffler une énergie, un enthousiasme, dont lui seul avait le secret. Il n’était pas simplement pétillant d’idées, mais avait aussi un extraordinaire talent pour nous entraîner dans l’action.
Je me souviens d’une conversation avec lui durant laquelle, se référant aux sociétés rurales anciennes, il me disait qu’à l’époque, le relais entre générations était évident parce que, si l’espérance de vie était courte, on plantait néanmoins des arbres pour 300 ans. L’instinct du long terme était présent, la générosité vis-à-vis des générations futures, évidente. Ainsi, du reste, lorsque je l’invitai à écrire un article sur la prospective de la prospective pour le numéro 100 de la revue Futuribles que j’ai créée avec son soutien, il écrivit joliment que « l’initiation à la prospective était presque la règle lorsque la prospective se reliait à l’immuable ou, en tout cas, aux changements longs, aux rythmes séculaires et aux mémoires collectives ». Il dénonçait déjà, en 1986, le fait que celle-ci soit décadente dans l’administration française et soulignait en même temps qu’il « ne fallait point pleurer sur l’enterrement de la planification à papa » mais s’inquiéter que « la politique soit éradiquée de son espérance poétique : celle de la liberté de choisir entre plusieurs futurs possibles ».
Serge Antoine aimait se référer à Fernand Braudel qui écrivait qu’« à l’impossible, tout intellectuel est tenu », ainsi qu’à Jules Verne affirmant que « tout ce qui s’est fait dans le monde s’est fait au nom d’espérances exagérées ». Il aimait collecter les citations sur le futur et m’incita à rassembler avec lui un grand nombre d’entre elles, recueil que j’aurai à cœur de publier.
Il m’est impossible ici de tout mentionner, qu’il s’agisse de la création par ses soins du « Plan Bleu », de « l’Institut Claude Nicolas Ledoux pour les réflexions sur le futur », basé dans la Saline royale d’Arc-et-Senans et où se sont tenues sans doute les meilleures conférences européennes de prospective. Impossible d’évoquer ce jaillissement permanent d’idées, d’innovations qui le caractérisait et le nombre de fois où, tôt le matin, le téléphone sonnait : c’était Serge qui voulait un jour créer un « syndicat des générations futures », un autre jour, une « association pour le plus léger que l’air » et y faire voler une montgolfière baptisée du nom de « Futuribles », ou encore créer un prix du livre pour enfants, couronnant ceux des ouvrages qui donneraient aux petits le goût de l’avenir et les sensibiliseraient au sort de la planète. Beaucoup de ces idées se sont traduites par des actions, souvent d’ailleurs avec l’extraordinaire complicité et l’appui que lui apportait sa femme Aline comme, par exemple, dans ce prix de livres pour enfants.
Est-il besoin, pour conclure, de dire combien Serge Antoine, dans le monde de la haute administration publique dont il était très respectueux, détonait, pouvait même parfois paraître un peu excentrique, comme trop à l’étroit dans son costume de grand commis de l’État ? J’ai souvent pensé que ses cravates joyeuses et éclectiques étaient là un peu comme le reflet de cette utile fonction de « poil à gratter » qu’il jouait si bien.
Au-delà du plaisir que j’ai à évoquer ces souvenirs, au-delà de l’hommage que je veux ainsi lui rendre, il me semble essentiel aujourd’hui de poursuivre dans la voie qu’il a tracée, de prolonger l’action qui fut la sienne et qui, année après année, se révèle toujours plus nécessaire. Nombreux sont, à travers le monde, ses disciples, ses amis. Nombreux nous serons, je l’espère, à continuer son œuvre, accomplie avec tant d’intelligence et de cœur.

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« Environnement et prospective »

Auteur : Serge Antoine

source : Revue 2000 N° 44  1978

Que l’Institut pour l’analyse de système à Vienne (Autriche) consacre une large part de ses travaux à l’environnement, que l’une des premières sorties de l’exercice « Interfuturs » de l’OCDE soit consacrée à l’environnement, que Bertrand de Jouvenel ou Louis Armand aient consacré tant de temps à l’environnement, n’est pas fortuit.
La conscience et la politique de l’environnement sont très liées à une vue à long terme des choses et de la société.
Le pays des profondeurs
La première raison provient de ce que l’environnement et la qualité de la vie sont nés parce que les structures politiques et administratives avaient trop peu pris en compte ce que j’appelle « le pays des profondeurs » : celui de ses inquiétudes profondes, mais aussi celui de ses racines. Les sociétés rurales (et les sociétés qui ont suivi mais qui étaient encore proches d’elles) avaient un rythme millénaire : celui du « temps long » des grandes évolutions séculaires, des contrats de génération qui explique aussi bien les paysages de l’Europe que les cathédrales du Moyen Âge que l’on a quelquefois mis 300 ans à construire. Les sociétés rurales charriaient avec elles, dans leurs superstructures politiques, ces dimensions longues que nos sociétés de l’éphémère, de l’événementiel et de la consommation ont tendance maintenant à éliminer.
Les grandes respirations ne peuvent plus se faire aujourd’hui et nous devons nous contenter de celles, admirables, il est vrai, des médiateurs ; des historiens comme Toynbee, Duby ou Leroy-Ladurie (dont les fresques rurales passionnent en ce moment beaucoup de citadins). Le Cheval d’orgueil, récit d’un paysan perdu entre deux civilisations, s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires.
Or nos sociétés de consommation rapide des choses, du temps, de l’espace, nos sociétés de macadam ont fini par entraîner des ruptures avec le milieu. Louis Armand, qui est mort il y a quatre ans, et qui a été l’un de ceux à qui l’on doit la mise en place d’une politique de l’environnement en France et qui est aussi un des quatre grands de la prospective française contemporaine, a dit que l’environnement était moins né de la pollution que de cette rupture « de langage familier » entre la société et le milieu. « II faut, disait-il, réapprendre la grammaire de nos relations individuelles avec la nature. » La réintroduction du long terme et de prospective est donc, à mes yeux, tout à fait parallèle et même intimement liée à la prise en compte des facteurs qualitatifs rejetés jusqu’alors de la scène politique et même socio-culturelle. En est un signe, l’extraordinaire « complicité » qu’il y a eu entre hommes de la prospective et ceux qui se sont efforcés de faire émerger des dimensions qualitatives. Bertrand de Jouvenel est de ceux-là qu’il faut saluer aujourd’hui à la fois comme l’un des grands lanceurs de prospective et comme l’un des tout premiers à nous avoir fait découvrir cette autre économie politique qui commence seulement à naître celle des « aménités ».
Des milieux de longue évolution
La deuxième raison, qui explique les rapports étroits entre la prospective à long terme et la politique de la qualité de l’environnement, provient de ce que les données mêmes du milieu de vie et du cadre de vie sont des données longues.
Si nous pensons aux milieux, à l’eau ou à la forêt, par exemple, nous savons bien qu’ils impliquent pour leurs changements, volontaires ou involontaires, des périodes qui sont assez longues. L’eau de la Méditerranée, sur laquelle la France travaille en ce moment avec dix-sept autres pays de cette mer internationale à l’horizon des cinquante prochaines années, dans un projet de prospective que j’appellerai volontiers « Méditerranée + 50 » et que l’on qualifie officiellement de « Plan bleu », se renouvelle tous les 80 ans ; celle de la mer Noire, tous les 250 ans.
Quant aux forêts que l’on abat, on sait toute la lenteur qu’il faut pour reconstituer le tapis végétal. Je n’ai pas vu de meilleure pédagogie prospective que celle de l’Office national des forêts qui, dans les zones urbaines boisées qu’il a dû élaguer et que les citadins sont pressés de voir reverdir, affiche : « Ici, semis de plantations en 1976, milieu végétal reconstitué en 1985, forêt normale en 2070. » N’est-ce pas Napoléon qui avait adressé au corps des forestiers une circulaire pour qu’ils prennent en considération, pour les plantations nouvelles, l’usage que l’on fera du bois un siècle après ?
Et si l’on se réfère au cadre de vie, les rythmes sont-ils plus rapides dans les milieux artificiels ? Alfred de Musset ne disait-il pas en 1834 déjà : « Nous ne vivons que de restes ; notre société n’a pas réussi à imprimer aux villes la marque de notre temps. »
L’urbanisme opérationnel doit allégrement sauter 50 ans pour avoir un sens. Rappelons-nous Paul Delouvrier, qui, en 1965, a été l’un des premiers « décideurs » à parler publiquement de l’horizon 2000 ou 2020 à propos de la région parisienne dont il avait la charge, même si l’on pouvait contester l’ambition chiffrée de ses prévisions de population.
La prospective à long terme et la prise de conscience de l’environnement ont donc vocation à être étroitement liées. Mais cela n’est pas automatique et il faut même un bon humus pour que pousse la fleur.
La nécessaire recherche prospective
Une politique de l’environnement se doit d’abord de promouvoir des recherches sur le long terme. Il est indispensable, non seulement d’effectuer des recherches sur la pollution et de recenser les moyens d’y remédier, mais il faut passer du temps à une recherche sur la recherche pour dégager les tendances à long terme qui résultent de l’évolution constatée et calculer les conséquences en chaîne, mesurer les futurs possibles, envisager les accidents, les conséquences de politiques plus ou moins dures de l’antipollution, examiner les résultats d’une croissance économique moins forte ou ceux d’une « autre croissance ».
Il est essentiel que les chercheurs consacrent du temps à nous prévenir des situations probables dans divers cas de figure et déterminent notamment les phénomènes irréversibles « les points de non retour1 » ou les durées longues de récupération, par exemple, les 250 ans qu’il faudrait pour récupérer certains grands lacs américains ou la Baltique. En second lieu, la politique de l’environnement et de la qualité de la vie n’a pas de meilleur auxiliaire que la conscience et la mentalité des hommes dont les réflexes de survie sont, je me range dans les « optimistes », assez grands mais que l’on ne mobilise pas assez.
Les faits porteurs d’avenir et les risques, l’opinion commence à les connaître (le Club de Rome a eu un grand rôle de vulgarisation, à la fois prospectif et environnemental, à cet égard). Or, que constatons-nous ? Non une démobilisation ni même une attitude défensive de « croissance zéro », mais une approche beaucoup plus profonde et durable qui tend à promouvoir une gestion de ressources « en bon père de famille » ou à susciter une lutte contre les « gaspillages ». Des pays cherchent des pistes de l’« éco-développement » et s’efforcent d’échafauder une nouvelle économie politique. En France, le rapport d’un groupe sur l’antigaspillage2 a eu un retentissement en profondeur assez grand et annonce des changements à long terme.
« Ménager » l’espace
La relation qui devrait se développer entre l’environnement et la prospective relie l’espace et le temps qui sont des dimensions de référence conjointes, pour la prospective sociale à long terme. La prospective à long terme réunit donc environneurs et aménageurs.
Sur le temps long, seule une stratégie géographique de la qualité peut être suffisamment puissante pour valider l’aménagement du territoire3.
Pardonnez le jeu de mots, mais il exprime ce que je sens : « Le ménagement des ressources » passe par un bon « management du territoire ». Comme l’eau ou l’air et, peut-être plus encore, l’espace est une denrée rare. De grands savants d’un pays, pourtant vaste, l’URSS, le rappellent souvent avec raison.
Il est important de le rappeler et de bien relier aménagement du territoire et prospective sociale parce que, dans notre société, encombrée de messages et de tentations, on risque après la sagesse paysanne des millénaires, de faire n’importe quoi. La modification « volontaire » des climats devient un réel problème international. Et comment en serait-il autrement ? lorsqu’on voit de plus en plus de « décideurs » se lancer dans n’importe quelle aventure sans réfléchir à ses conséquences et se lancer comme le roi de Courtelande que fait parler Audiberti :
Vous avez plein de marécages n’est-ce pas ? Eh bien, qui nous empêche de planter dedans d’énormes tuyaux de fer-blanc, je dis bien de fer-blanc, comme le fer-blanc des gouttières, afin de rassembler toute l’eau dans une vallée et que, de là, elle se rende dans les fleuves. Sur les marécages, le blé poussera. L’ Angleterre n’en produit guère, elle nous en prendra 15 bateaux par an !
Avec une nouvelle sagesse de la maîtrise de la géographie en devenir et une grande attention aux cycles et aux temps longs, nos sociétés européennes sont capables de se sauver. Et de retrouver aussi le sens de leur histoire. Sans elle, on peut craindre le pire.
« Soyez polis, disait Prévert, avec la terre et le soleil… »
Il faut être aussi très poli avec la terre et avec le soleil, il faut les remercier pour la chaleur, pour les fruits, pour tout ce qui est bon à manger, qui est beau à regarder, à toucher, il faut les remercier. II ne faut pas les embêter, les critiquer ils savent ce qu’ils ont à faire, le soleil et la terre alors, il faut les laisser faire, ou ils sont capables de se fâcher ; et puis après, on est changé en courge, en melon d’eau ou en pierre à briquet et on est bien avancé…

* Revue 2000, no 44, 1978, p. 46-47.
1. Le Centre international de réflexions sur le futur d’Arc-et-Senans a accueilli, au cours des dernières années, des rencontres de travail intéressantes, sur ce thème de l’« irréversible ». Par exemple, Pugwash, ou encore deux réunions sur les espèces végétales en voie de disparition en 1973 et 1975. Dans le cadre de l’année européenne du patrimoine architectural, enfin, la conservation architecturale de longue durée a fait l’objet de travaux de groupe.
2. Groupe que j’ai contribué à mettre en place et qui, en un an, après la crise du Kippour, a préparé un rapport sur une nouvelle conception de la politique économique axée sur une définition plus qualitative des ressources et de l’environnement. Il a été présidé par Claude Gruson.
3. Voir l’exposé de Serge Antoine au colloque sur « La qualité de la vie et de l’avenir » organisé par les syndicats IG Metall à Oberhausen (RFA), 1972.

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Dominique Dron Professeur à l’École des mines de Paris sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

La prospective aujourd’hui est un outil opérationnel, un outil politique et un outil anti-résignation par rapport aux tendances. En particulier quand les tendances vous envoient dans le mur, voire dans plusieurs à la fois, il est tout à fait utile de savoir, à nouveau, mobiliser un outil qui a fait ses preuves.
Pour appuyer cette affirmation, je voudrais faire part de deux observations. La première, c’est l’expérience de la cellule « prospective et stratégie » que j’ai eue l’occasion de diriger pendant cinq ans, créée par Michel Barnier, puis soutenue par Corinne Lepage et, jusqu’en 2001, par Dominique Voynet. La deuxième concerne l’arrivée sur la scène française de ce que l’on appelle par un terme anglo-saxon le backcasting, c’est-à-dire la reconnaissance du fait qu’il est légitime de se fixer des objectifs indépendamment des tendances, quand ces objectifs sont souhaitables et issus d’une analyse scientifique, sociétale ou autre, et qu’il est encore plus légitime, suite à la fixation de ces objectifs, d’essayer de savoir comment on y arrive. Je peux vous assurer que, dans les années 1990, cette évidence était loin d’être partagée en France.
Pour la cellule « prospective et stratégie », effectivement c’était prospective et stratégie ; c’est-à-dire que l’idée était de produire des propositions de court terme, en phase avec des visions de moyen et long termes portées, elles, par des résultats de travaux scientifiques de tous styles. Pour faire cela, il fallait absolument croiser les regards de manière continue et avec rigueur. Pour croiser les regards, la base de cette prospective fut un comité de pilotage composé, quels que soient les sujets, des mêmes personnes qui étaient là intuitu personae, ne se sentant donc pas représentants de leurs organisations : c’était très important. Ce comité de pilotage était composé de six personnes venant des entreprises, deux élus (un national et une européenne), deux associatifs et cinq experts venant des pouvoirs publics (Commissariat du plan, économie, équipement, prospective, énergie), tous donc à titre personnel.
Il fallait absolument tenir compte des connaissances les plus à jour. En effet, un autre point à souligner est que parfois, la prospective est un alibi pour faire table rase des résultats connus. Il faut quand même savoir dire ce que l’on sait, et en tenir compte. Par exemple, nous n’allons pas faire de prospective de l’agriculture, sans tenir compte du fait que Harvard vient de sortir un résultat montrant que le risque de maladie de Parkinson est accru de 70 % chez les manipulateurs de pesticides…
Croiser les regards, s’appuyer sur des résultats divers d’une manière solide, rassembler les analyses autour d’un secteur économique : à l’époque, c’était très différent et complémentaire de l’optique de l’analyse environnementale qui était plutôt de savoir ce que l’on fait pour l’eau, pour l’air, pour les risques, etc. Là, l’idée était de savoir ce qui allait se passer dans les transports, ce qui allait se passer sur l’agriculture, ce qui pourrait se passer autour des questions de déchets ou d’économie publique, avec un souci de soutenabilité de l’ensemble. C’est vrai que derrière, il y avait une idée de stratégie de secteur et de stratégie commune société-entreprises ; mais cette stratégie devait être soutenue par une analyse de tendances de long terme, une analyse de phénomènes pouvant porter sur le long terme. Le mode de production requis est forcément dès lors le partage, la confrontation et la jonction des savoirs les plus multiples possibles.
Un autre point sur lequel je voudrais insister parce que j’ai l’impression que cela ne se fait plus beaucoup, c’est qu’il était consubstantiel à ce projet de donner une visibilité forte au produit, et ce pour deux raisons. La première est qu’il fallait alimenter le débat, c’est-à-dire que tout ce que nous savions ou apprenions devait être connu du plus de gens possible, de sorte que les choses progressent d’une façon efficace et honnête, avec la contestation éventuelle venant d’autres sources de savoirs. La deuxième chose est que cela oblige à avoir de la rigueur parce que lorsque ce que vous publiez déclenche 140 articles ou émissions de télé ou de radio – je pense au premier rapport « Pour une politique soutenable des transports » –, vous pouvez être sûrs que si vous écrivez quelque chose qui n’est pas totalement vrai, vous n’allez pas être ratés au tournant. Quand vous savez cela, vous êtes obligés d’être rigoureux.
Résultats :
– une visibilité immédiate beaucoup plus forte du ministère, par exemple sur le secteur des transports ;
– mais surtout l’évidence que cet exercice permet d’ouvrir les possibles, exactement dans l’esprit de ce qui a été dit jusqu’à présent, par relaxation des enjeux immédiats, donc relaxation des contraintes mentales ;
– une qualité de relations interpersonnelles tout à fait extraordinaire au sein du comité de pilotage et avec lui notamment ;
– et, du fait de l’écho qu’ont eu ces travaux de prospective et stratégie, manifestement une attente sociale très forte de ce que des gens proposent une lecture cohérente de la diversité de ce qui pourrait se passer, et de ce qui se passe, de ce qu’on lit par morceaux dans la presse ou les ouvrages. C’est vraiment une demande très importante : j’ai l’occasion aujourd’hui de faire nombre de conférences surtout sur les sujets « climat, énergie et écosystèmes », et c’est clair qu’il y a une demande extrêmement forte de compréhension et de capacité à prendre les choses en main. C’est dans cette ambiance qu’une circulaire du Premier ministre de 1996 avait recommandé de la prospective dans tous les ministères. Et c’est la même année que naquit la première stratégie nationale du développement durable en France. Nous étions dans cette mouvance-là.
Par ailleurs, il est légitime pour la prospective de se donner des objectifs. Cette légitimité de l’existence d’une vision, que je vais appeler politique parce qu’il s’agit de l’organisation de la cité, dans les travaux techniques, est aujourd’hui présente de manière emblématique dans ce que l’on appelle maintenant « le facteur 4 » : comment faire pour diviser par 4 ou 5 les émissions de gaz à effet de serre d’un territoire national. Cet exercice est fait à tous les niveaux : agglomérations, départements, régions, ministères sectoriels, entreprises, non seulement pour la réduction des gaz à effet de serre mais aussi pour l’adaptation d’un territoire au climat. Je ferais là un parallèle avec l’un des sujets favoris de Serge Antoine : qu’est-ce qu’un territoire ? Qu’est-ce que cela peut devenir ? Comment cela peut-il être organisé ? Comment cela peut-il évoluer ? Qu’est-ce que cela peut supporter ? Aujourd’hui, à la fois du fait de l’évolution du contexte géopolitique, économique et à la fois à cause des questions de climat, mais aussi d’imprégnation chimique des écosystèmes, les territoires sont sujets à bouleversements, non seulement socioéconomiques et paysagers, mais aussi par les évolutions du climat et des écosystèmes.
Il va donc falloir de nouvelles représentations et, parce que le territoire est le lieu commun de tous, le lieu commun à toutes les problématiques puisque c’est là qu’elles doivent trouver, in fine, une cohérence de fait, à quand le même travail « facteur 4 » sur l’appauvrissement biologique – la biodiversité c’est quand même notre ceinture de sécurité climatique et si les écosystèmes ne tiennent pas, nous non plus – et sur l’imprégnation chimique ?
Cette démarche de prospective, pour conclure, est vraiment très adaptée à la période que nous vivons. Nous vivons de forts changements de contexte ; par exemple, les dégâts climatiques totaux ont quintuplé en trois décennies et atteignent 700 milliards de dollars pour la décennie 1990, 350 milliards de dollars rien que sur 2004-2005. Le contexte change aussi fortement sur les questions énergétiques, et nous voyons très bien que des perspectives d’accords politiques bilatéraux ou régionaux, notamment Sud-Sud, réduisent peu à peu la part du marché dit mondial de l’énergie. Les fondamentaux de notre dernière moitié de siècle, celle sur laquelle nous avons construit nos économies et notre société, sont donc fortement remis en question. Pour certains, cela peut même être très rapide. En effet, certains financiers expliquent que les modifications très fortes, par exemple, des questions de géopolitique énergétique, pourraient intervenir bien avant 2010. Or, notre évolution sociétale, sociale va plutôt être du ressort de l’évolution structurelle d’ensemble, cohérente, que de l’ajustement à la marge. Pour faire un peu d’humour, je dirais que Jean-Baptiste Say est rattrapé par la réalité, lui qui affirmait que « si les biens naturels n’étaient pas inépuisables, nous ne les obtiendrions pas gratuitement ».
Aujourd’hui donc, la prospective est absolument capitale pour résoudre ces problèmes. Il y a toujours plusieurs façons de répondre à des évolutions de contexte et là aussi, il va falloir de la prospective avec objectifs explicites, sachant qu’à un objectif sont associés des éléments qui ne sont pas indifférents. Par exemple, quelles sont les conséquences redistributives entre secteurs d’activité, entre groupes d’acteurs, associées à telle ou telle image de l’avenir ? Ce n’est absolument pas neutre.
Il va donc falloir rouvrir les possibles en levant les contraintes mentales, et je crois que c’était le sport favori de Serge Antoine. Il y a des choix majeurs à faire, pas uniquement techniques et ce, à tous les niveaux de responsabilité et toutes les échelles géographiques. J’espère que les prospectives vont pouvoir proposer une table de rencontre, de franchise, de concertation et de liberté, parce que nous avons besoin de marge de manœuvre pour nous et ceux qui nous suivent.

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Jean-François Théry Conseiller d’État honoraire sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Je crois que parmi toutes les facettes de l’action de Serge Antoine que la table ronde d’aujourd’hui passe en revue les unes après les autres, l’interaction entre territoire et culture est peut-être celle qui nous conduit le mieux au cœur de sa pensée.
La rencontre de Serge Antoine avec Michel Parent est essentielle pour l’élaboration de cette pensée. Serge le dira lui-même lors du jubilé des 80 ans de Michel Parent, l’homme de l’ICOMOS, l’homme du patrimoine mondial de l’Unesco. Serge disait : « Michel Parent m’a aidé à prendre en compte la dimension territoriale de tous les aspects de la culture », de cette culture en devenir qui constitue, aujourd’hui encore, notre avenir.
Avec Serge Antoine et Michel Parent, j’ai participé à deux laboratoires dans lesquels cette pensée s’est élaborée : les parcs naturels régionaux et le centre d’études sur le futur d’Arc-et-Senans. Quels ont été ces laboratoires ? Quelle est cette pensée que Serge Antoine nous lègue et qui pourrait bien aujourd’hui nous guider et nous faire vivre ? C’est ce que je voudrais essayer de vous dire en quelques mots.
D’abord, les laboratoires. Je n’insisterai pas beaucoup sur les parcs régionaux puisque le président Fuchs vient d’en parler longuement.
Comme il l’a dit, ces parcs sont nés d’une réflexion sur l’urbanisation de la France et la nécessaire articulation entre les besoins d’espace des populations urbaines, et la nécessaire sauvegarde de la nature et de la civilisation rurale. Jean-Baptiste de Vilmorin dit qu’à l’origine des parcs naturels régionaux, il y a une conception de la protection de la nature qui inclut l’homme, et Michel Parent parle d’« écologie culturelle ». La mise en place et la conception des parcs naturels régionaux est un bel exemple de ce que l’on pourrait appeler la politique expérimentale. La méthode est typique de l’action de Serge Antoine, de cette démarche d’utopie qui consiste à laisser en permanence une large place à la création personnelle et à l’initiative des hommes et des groupes de base. Serge écrit :
Le jaillissement des initiatives précède la réflexion d’ensemble. L’expérimentation peut devancer la mise en place d’une architecture.
Je vous renvoie au « petit livre rouge » de la Datar, Partage des pouvoirs, partage des décisions, élaboré en mai 1968.
Comme l’a dit le président Fuchs, la création des parcs naturels régionaux résulte très largement du colloque de Lurs qui est à quelques jours de son quarantième anniversaire. Grâce à Olivier Guichard, Serge Antoine et quelques autres, dont le commandant Beaugé, se sont réunis de nombreuses personnes différentes (géographes, fonctionnaires, sociologues, philosophes, architectes, agriculteurs, élus locaux, universitaires, etc.). Il est intéressant que tout ce beau monde ait vraiment dialogué dans un incroyable climat de liberté et de créativité. Puis, quand avec la substance de ce colloque de Lurs, on a eu fait le décret du 1er mars 1967, chaque parc est né, sous l’impulsion bien sûr de la délégation à l’Aménagement du territoire, mais surtout de l’accord des collectivités locales concernées, de la création d’une charte qui, si nous la regardons avec nos yeux et notre vocabulaire d’aujourd’hui, était une véritable charte de développement durable. Développement durable qui, selon Serge Antoine, est le nouveau nom de l’aménagement du territoire. Il s’agissait, en effet, pour les collectivités locales et les acteurs locaux, en négociation avec la Datar, de faire un choix de développement qui ne soit ni l’urbanisation ni l’industrialisation, mais un équilibre entre le respect du milieu naturel et humain et un développement fondé sur l’accueil des citadins et sur le partage, avec eux, d’une culture.
Troisième élément du laboratoire, les animateurs de parcs ont été, eux aussi, préparés à leurs tâches par une formation itinérante, sans cesse définie avec les stagiaires eux-mêmes, et qui ressemblait assez à ce que l’on a appelé par la suite une « recherche-action ». Il y a quarante ans que cela fonctionne, il y a plus de quarante-cinq parcs. Cela n’a pas été sans difficultés, sans remises en cause, sans transformations et impulsions nouvelles, mais cela vit. Et cela vit tellement bien que le gouvernement, il y a quelques années, a pris les parcs naturels régionaux pour modèles pour créer les pays, nouveaux cadres de développement de l’espace rural.
Le deuxième laboratoire : Arc-et-Senans. André Malraux voyait dans la saline royale d’Arc-et-Senans un des chefs-d’œuvre de l’architecture et il voulait que ce monument, qui est un peu le précurseur de l’architecture industrielle, retrouve une nouvelle vie. La Datar en fut chargée, une fois encore, et cette nouvelle vie naîtra du dialogue de Serge Antoine et de Michel Parent, c’est-à-dire du dialogue de l’aménagement du territoire et de la culture. À travers mille possibles entrevus, deux vocations vont s’affirmer. Arc-et-Senans sera le creuset de réflexions et d’initiatives sur l’organisation de l’espace : l’architecture avec la mise en valeur de l’œuvre de Claude Nicolas Ledoux, l’urbanisme et la prospective qui sont intimement liés. On retrouve ici le goût de Serge Antoine pour l’organisation de l’espace, goût qu’il exprimait aussi en s’occupant de l’association Vauban (il disait que, pour lui, Vauban était surtout un grand précurseur de l’organisation de l’espace.) L’urbanisme et la prospective étaient également privilégiés dans nos axes et c’est le thème de la cité idéale qui en réalise la synthèse. Et quoi d’étonnant à cela ? Utopia est une île et la démarche de Thomas More réside d’abord dans une organisation de l’espace qui exprime une organisation de la société, donc une civilisation et une culture. De la même manière, Arc-et-Senans avait été conçu par Ledoux comme une organisation de l’espace exprimant une organisation sociale, et nulle part, mieux qu’à Arc-et-Senans, on ne ressent cette articulation féconde entre territoire et culture.
La deuxième vocation d’Arc-et-Senans découle de la première, c’est la recherche sur le futur. Tout naturellement, Serge Antoine – qui avec Gérard Weil, ensuite avec Jacques Durand, avait animé le Sésame, système de recherche pour le schéma général d’aménagement de la France – pensait que toute politique d’aménagement devait s’inscrire dans l’avenir et dans la durée. C’était d’ailleurs une opinion commune à la Datar, à l’époque, et Jérôme Monod, dans son livre Transformation d’un pays paru en 1974, écrivait lui aussi :
L’aménagement du territoire a pour vocation d’anticiper sur l’avenir, et de mêler toujours aux critères économiques les aspects sociaux de la vie collective.
Voilà donc ce que je voulais dire très rapidement de ces deux laboratoires auxquels j’avais participé. Et peut-être avec beaucoup de présomption, je vais essayer d’en tirer quelques idées sur l’axe même de la pensée de Serge Antoine.
Serge a forgé une pensée très riche, très diversifiée, aux mille facettes, mais qui me paraît cependant centrée sur une conviction très forte qui est l’alliance des territoires, des cultures et des volontés d’avenir, au service de l’homme et de la liberté.
D’abord, l’alliance du territoire, de la culture et de la civilisation pour le développement. Dans tout ce qu’il a fait pour l’environnement, pour la Méditerranée, pour le développement durable, transparaît l’idée que les actions les plus globales, les plus ambitieuses s’incarnent dans le territoire. Lorsqu’il définit les régions, il qualifie cette création de géographie volontaire, il leur donne pour vocation le développement sous toutes ses formes ; il veut leur confier l’évaluation, l’orientation et l’impulsion du développement, mais nous reviendrons sur ces trois mots.
La région exercera son pouvoir sur la quasi-totalité de la vie économique, culturelle et sociale, sans laquelle il n’y a pas d’aménagement possible car l’aménagement est global ou il n’est pas.
Mais sa conception du développement se fait de plus en plus riche, et il finira par dire que l’aménagement du territoire ce n’est rien d’autre que la base du développement durable. Il dit, sur le développement durable :
Cela signifie faire un peu plus de prospective à long terme, réintégrer des valeurs dans nos systèmes de choix, affirmer des choix sociétaux, réaffirmer la solidarité entre les pays du Nord et les pays du Sud, être très attentif aux transformations géographiques, climatiques et environnementales.
En effet, ainsi défini, le développement durable est ce que Serge a fait toute sa vie.
Un mot encore cependant. Je perçois, en filigrane de toute la pensée, de toute l’action de Serge au service du territoire et des cultures, une aspiration essentielle à la liberté dans la vie personnelle comme dans la société ; liberté des hommes à laquelle il est très attentif, des hommes envers lesquels il est très respectueux, mais aussi libération des initiatives qui anime sa foi dans la décentralisation, dans l’expérimentation et quelque chose que l’on pourrait peut-être appeler « subsidiarité » au vrai sens du terme.`
L’avenir doit être ouvert et non cadenassé à l’avance par des lois ou des accords au sommet.
Le corollaire de cette libération des initiatives est la libération des collectivités, mais aussi des associations, et libération de l’État lui-même qui doit être, dit-il, libéré de la gestion par la décentralisation et qui doit retrouver sa vraie vocation. Tout à l’heure, nous parlions d’État stratège, mais, plus encore que la stratégie, la vraie vocation de l’État c’est l’évaluation, l’orientation, l’impulsion. Et je crois que ce message de liberté, cette volonté de libération est probablement l’essence, la quintessence, du message que Serge nous laisse pour ce XXIe siècle qu’il avait tant voulu préparer. Tant il est vrai, comme disait Jérôme Monod, que rien n’est plus nécessaire que de se préparer à l’imprévu.

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Danielle Poliautre Maire-adjoint de Lille, chargée du développement durable sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

La dernière fois que j’ai vu Serge Antoine, c’était lors des dix ans du Comité 21. J’étais assise près de lui parce que, souvent, nous bavardions quand nous nous rencontrions, j’appréciais beaucoup. Il était affaibli, mais pas amoindri et toujours dans une joyeuse combativité. J’ai été vraiment surprise, quelques mois plus tard, quand Anne-Marie Sacquet m’a annoncé son décès. J’ai d’ailleurs envoyé un petit mot qui résume un certain nombre de sentiments que j’avais dans cette relation avec Serge Antoine que j’ai découvert plus tard ainsi que nombre d’entre vous.
Je disais : « C’est avec beaucoup de peine que je viens de prendre connaissance de la disparition de Serge. Je le considérais un peu comme mon père spirituel du développement durable et j’avais toujours avec lui beaucoup de complicité. Par-delà sa réflexion qui ouvrait toujours les questions et les possibles, sa gentillesse et sa modestie en faisaient un vrai pédagogue, un sage qui contribue à nous construire. »
J’avais souhaité transmettre le message à sa famille et j’ai eu une réponse de son fils, Emmanuel Antoine, que je connaissais sans avoir jamais fait le lien avec Serge que j’avais connu un certain nombre d’années auparavant. Nous n’avions pas eu l’occasion d’en parler.
J’ai commencé à découvrir Serge Antoine lors de la préparation de Rio. À l’époque, j’étais – comme on dit, dans la société civile – animatrice d’un collectif de préparation de la conférence de Rio, participant d’ailleurs aussi à un collectif national animé, à l’époque, par Patrick Legrand, de France nature environnement, le collectif « Environnement et développement international ». C’est donc à cette occasion que je l’ai rencontré et, au fur et à mesure des années, puisque le développement durable est aussi pour moi un combat très important, je l’ai croisé de plus en plus souvent, de plus en plus régulièrement, dans ce qui a été l’évolution à travers la constitution de réseaux, les réseaux nationaux (Comité 21, 4D) mais aussi des réseaux européens, voire internationaux, auxquels d’ailleurs la France participe encore trop faiblement.
C’est vrai que j’avais toujours avec lui une relation presque filiale. Pour moi, il était un peu celui qui m’apportait une tranquillité dans la réflexion et, en même temps, l’ouvrait très fortement. Ce lien s’est fait aussi beaucoup sur mon histoire, parce qu’il appréciait beaucoup la place de la société civile, et l’importance de la démocratie, pas seulement parmi les élus et les administrations qui évidemment ont un rôle important, mais aussi à travers le rôle de chacun pour apporter le meilleur de lui-même dans cette recherche d’un nouveau développement durable et solidaire dans cette coconstruction qui est en cours et, encore aujourd’hui, trop faible.
Depuis 2001, je suis adjointe au développement durable dans l’équipe de Martine Aubry. J’avais participé à l’animation et l’élaboration d’un Agenda 21 lillois qui a été signé en 2000, et Serge était très attentif à ce qui se passait à Lille et le suivait avec beaucoup d’intérêt. Les collectivités locales sont devenues, depuis quinze ans, parmi les acteurs les plus actifs dans la mise en œuvre du développement durable. Elles sont les premiers maillons du territoire, au plus près des citoyens, pouvant au mieux peut-être les impliquer non seulement dans la compréhension des enjeux, mais aussi dans leur rôle, dans ce que l’on appelle aujourd’hui la nouvelle gouvernance. Cette notion, auprès des citoyens, de solidarité dans le temps et dans l’espace qui est constituante du développement durable, au-delà de la démocratie, était très forte chez Serge. Nous avons parlé tout à l’heure de la prospective, et non de la prospective en tant qu’étude, mais bien de la façon d’inscrire le court terme dans le long terme. Et nous savons combien aujourd’hui, notamment autour des questions de la ville durable, ces questions sont importantes. À Lille, nous travaillons sur des notions d’éco-quartiers, dans le cadre du renouvellement urbain. Comme le dit Martine Aubry : « Comment construire un nouvel art de vivre ensemble ? » Selon moi, cette notion de solidarité dans le temps, avec les générations futures, est extrêmement importante. La difficulté est de savoir comment concilier démocratie, inscrire le temps de la démocratie, avec l’urgence des réponses à apporter. Dans les villes, nous avons de vraies questions concrètes à traiter, et comment avoir les moyens de construire la ville durable en impliquant fortement les citoyens ?
Cette notion de temps est donc une question forte, comme celle de la solidarité dans l’espace. Là aussi, c’était quelque chose de très important pour Serge, notamment avec cette notion d’empreinte écologique. À Lille, nous menons une étude pour analyser flux, matière, énergie pour voir ce que nous prélevons sur d’autres territoires. Nous savons que 20 % de la population mondiale consomme 80 % des ressources et nous ne pourrons pas continuer, si nous voulons un développement durable, à consommer sur nos territoires sans penser à l’évolution des autres territoires, qu’ils soient autour de nous, dans les intercommunalités, mais aussi à l’échelon mondial.
Ces deux notions de solidarité dans le temps et l’espace étaient des notions très fortes et nous avions eu l’occasion d’en parler, notamment dans le réseau de la francophonie, puisque j’étais avec lui à Beyrouth en 2001. Cela conciliait pour lui, encore une fois, deux notions importantes : celle de la citoyenneté, d’ouverture au monde, et cet aspect de la culture.
Je finirais sur un des derniers aspects qui m’a beaucoup émue chez Serge Antoine. Nous étions à Paris dans une préparation de l’Agenda 21 parisien et j’ai annoncé que Lille, qui a été capitale européenne de la culture en 2004, avait intégré un volet consacré à la culture dans son Agenda 21. On aurait dit qu’il savourait un bon gâteau ou un bon vin, d’une manière gourmande ! Il était très joyeux, il avait beaucoup apprécié. On peut toujours avoir le débat pour savoir si la culture est un pilier supplémentaire ou si c’est le tout, on parle de « culture de développement durable ». Selon moi, nous sommes dans un carrefour de changement de civilisation et effectivement, tout cela est très culturel et il avait, là encore, peut-être anticipé.
L’intérêt de Serge Antoine est qu’il savait être dans la pratique quotidienne, sur le changement de comportements avec des citoyens, mais il savait aussi être critique dans les différents niveaux d’organisation de la société. Je suis aussi tout à fait d’accord sur l’idée qu’il est essentiel que les citoyens changent de comportement, l’écocitoyenneté est une notion importante, mais on ne peut pas seulement renvoyer aux citoyens les changements qui appellent aussi des changements aux différentes échelles, depuis notre territoire local jusqu’au territoire national, européen ou mondial. Ceux qui ont des responsabilités importantes doivent aussi être cohérents, nous ne pouvons pas continuer à demander aux citoyens de la cohérence si les pouvoirs publics, en tant que tels, ne montrent pas cet exemple de cohérence. À quelques jours de la « Journée sans voitures », quand on pense que l’on continue à construire des infrastructures qui sont des appels d’air pour le développement de la voiture, je pense qu’il faut que l’on montre aux citoyens que la cohérence ce n’est pas seulement au niveau de leur vie quotidienne, mais qu’il y a des responsabilités à prendre.
Pour terminer, je saluerais l’homme. En effet, tout ce qu’il a fait a été largement présenté, mais je saluerais l’humaniste. Parce que le développement durable, finalement, c’est croire en l’homme, en sa capacité d’organiser l’intelligence collective. Je le dis souvent, mais selon moi, la ressource la plus renouvelable, la plus abondante et peut-être la moins bien utilisée c’est l’intelligence humaine, l’intelligence collective ; comment cette intelligence collective va être mobilisée, appelée, il y a là un gros challenge et c’était vraiment au cœur de ce que pensait Serge Antoine.
Il était aussi un intellectuel, et combien de pistes intéressantes a-t-il ouvertes et qui, heureusement, se sont aussi concrétisées.
Mais il était également un militant joyeux. En effet, quand on parle de développement durable, on parle de problèmes, mais lui parlait de solutions, avec beaucoup de joie, de passion. C’est bien d’avoir de l’espérance à vingt ans, mais quand on arrive en fin de vie et qu’on continue à transmettre l’espérance dans le futur, l’espérance d’un avenir futur commun qui peut être plus durable et plus solidaire, je crois qu’il nous a laissé là un beau message.
J’espère, en tout cas, que sa trace sera indélébile et que tout ce qu’il a suscité et permis de mettre en place trouvera des prolongements et des amplifications. C’est tout ce que je souhaite.

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