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On n’environne bien que de près

Auteur:Serge Antoine

Source : article de la revue « vie publique 1974 » p 71-73  1974

Secrétaire général du Haut comité pour l’Environnement, Serge Antoine est aussi maire adjoint de Bièvres. À ce titre, il répond aux questions précises que se posent les élus locaux à propos de l’environnement. Il leur donne des informations utiles et des conseils pratiques.

Pour un maire, l’environnement est-il une mode, un luxe, un mot un peu vide de sens, une réalité ?

Je ne crois pas du tout que l’environnement soit une mode ; l’environnement est un problème qui, sous-jacent à toutes les sociétés, a simplement empiré et s’est donc révélé à partir du moment où l’on s’en est moins soucié ; ce qui a été souvent le cas dans les cent dernières années.

Pour la seule lutte antipollution, nous en avons pour 20 ans à réparer cet oubli.

Quant à être un luxe, tout dépend de la définition que l’on donne de l’environnement. S’il s’agit de protéger l’espace de quelques privilégiés pour disposer seuls de 50 hectares et avoir, sans la foule, les pieds dans l’eau ; là, il y a luxe. Mais, si l’environnement est défini pour le plus grand nombre et qu’il se réfère aux taudis des immigrants, aux inadaptés de notre société urbaine, aux milliers de morts du Sahel sec, ou à la santé d’une génération, alors ce n’est pas un luxe ; pas plus que les 100 000 réveillés la nuit par une auto mal réglée, ni que les morts du week-end qui ont fuit la ville que l’on n’aime plus. Je pense que si l’on disposait d’une bonne comptabilité qui fasse vraiment entrer en ligne de compte la santé des habitants, et leur bien-être, alors personne ne parlerait de luxe. D’ailleurs, les municipalités en parlent-elles ? Lorsqu’elles élaborent un plan d’occupation des sols, lorsqu’elles plantent une allée de tilleuls, organisent une fête ou prévoient des bancs sur les places publiques, elles font de l’environnement sans le dire : elles ne parlent pas de luxe !

D’ailleurs, l’environnement coûte-t-il cher ? Cela n’est pas évident. Il y a d’abord un certain nombre de mesures qui ne coûtent rien et celles dont le prix n’est pas très élevé. Ce sont toutes les mesures de réglementation, par exemple : élaboration d’un plan d’urbanisme, contrôle, interdiction. Lorsqu’on arrête un véhicule parce qu’il fait du bruit ou parce qu’il est trop polluant, cela ne coûte pas cher au maire de le faire et cela peut contribuer au repos de toute une ville.

Ensuite, il y a des mesures qui ne sont pas directement prises en charge par les collectivités ; le ravalement, par exemple, est mis à la charge des propriétaires.

Le souci du micro-environnement ne coûte pas très cher : mettre un banc public à l’endroit où il faut, faire en sorte que la personne handicapée ou âgée puisse marcher sans avoir à gravir un escalier, planter des arbres à l’endroit où l’on voudrait qu’il fasse frais ; tout cela n’est pas d’un coût très élevé. Les dépenses de plantation devraient être une opération courante ; la comptabilité française ne classe-t-elle pas les dépenses de plantation parmi les dépenses de fonctionnement d’une commune et non dans les dépenses d’investissement ?

Ces petites actions, ces attentions, à mon sens, sont de l’ordre de ce que seule la mairie peut concevoir et réaliser ; si elle ne le fait pas, personne d’autre ne le fera. La commune est donc la mieux placée, aidée parfois – ce qui est pédagogiquement intéressant – par la population qui peut prendre goût à ce genre de choses. S’il y a une dimension dans laquelle la participation active de la population peut s’exercer (je pense, par exemple, aux « commissions élargies »), c’est bien l’environnement, au même titre d’ailleurs que les problèmes scolaires.

Bien sûr, il peut y avoir des dépenses plus chères, par exemple, pour acquérir des espaces verts qui risqueraient de disparaître. Mais, d’une part, cette acquisition a valeur d’épargne ; d’autre part, il peut y avoir, du moins pour le cas des grands ensembles verts à protéger, des aides des départements (très variables d’ailleurs selon les départements) ou de l’État.

Vous pensez donc qu’un maire doit avoir une politique de protection de l’environnement, mais est-ce simplement une somme de petites attentions, de préoccupations quotidiennes ?

Non, il y a les deux.

La vision globale est nécessaire ; le plan d’occupation des sols, par exemple, est utile pour la vision totale de la ville. Il ne peut pas y avoir d’environnement s’il n’y a pas une certaine conception d’ensemble, 10, 20 ou 30 ans à l’avance de ce que peut devenir une commune et si la population ne sent pas dans quelle direction globale elle va ou peut aller. Je crois que c’est très important et que cette attitude prospective se développe en France depuis quelques années.

Mais, en même temps, l’environnement, c’est aussi une somme de petites attentions. Il ne peut y avoir l’un sans l’autre. S’il n’y avait que le Pos, je dirais que l’environnement d’une commune pourrait être totalement « raté » ; car, dans le Pos, on ne voit ni les piétons, ni les bancs, ni la manière dont les femmes attendent à la sortie des écoles, ni les fêtes. Le coefficient 0,15 ou 0,20 n’explique pas tout.

Si on n’entre pas dans l’environnement par ces deux approches ; je crois qu’on n’a pas compris ce qu’était l’environnement.

Napoléon ne disait-il pas : « On peut gouverner de loin mais on n’administre bien que de près. » On pourrait dire maintenant : « On n’environne bien que de près. » La véritable qualité des communes, c’est qu’elles sont proches de l’habitant, et qu’elles peuvent à la fois disposer d’une vue globale et aussi avoir des attentions pour l’habitant et son environnement vécu et immédiat.

C’est dans cette perspective que plutôt que de tendre à la création de services nouveaux, le ministère de la Protection de la nature et de l’Environnement a, en liaison avec celui de l’Équipement et celui des Affaires culturelles, mis sur pied des « équipes mobiles » qui, à la demande des maires des villes moyennes, se rendent sur place avec un camion équipé pour les aider dans la reconnaissance de certains problèmes de micro-environnement.

Je reconnais toutefois que, leur territoire étant parfois exigu ou partiel, les communes n’ont pas toujours le moyen d’avoir une vue globale suffisante ; c’est pourquoi je pense que, dans certains cas, les données géographiques pourraient mieux être prises en compte grâce à l’appui qu’elles peuvent se donner dans les syndicats de communes ; les syndicats de montagne ou de vallée sont utiles pour restituer la vision globale. Les parcs naturels régionaux ne sont pas autre chose qu’un grand syndicat intercommunal (qui comprend quelquefois 60 communes) conçu non seulement pour une défense de territoire, mais aussi en vue d’une certaine vocation de l’environnement.

Mettre un tigre dans son moteur

Vous engageriez des communes à faire des syndicats pour la protection de l’environnement ?

J’engagerai les communes d’abord à se servir des syndicats qui existent et à mettre plus d’environnement dans leurs syndicats comme on met un « tigre dans son moteur » Les syndicats d’assainissement peuvent être aussi des syndicats de protection de rivières et de promenades le long de la rivière et pas seulement des instruments pour le curage. Il faut d’abord se servir de ceux qui existent. Ne reflètent-ils pas déjà une réelle communauté de proximité ou de voisinage qui peut correspondre à une certaine unité de paysage ; les syndicats d’assainissement sont des syndicats de rivière et les syndicats de rivière sont des syndicats de géographie physique et humaine, donc potentiellement d’environnement.

En ce qui concerne les ordures ménagères et l’eau, il y a une législation et des structures organisées ; en revanche en ce qui concerne l’air, le bruit, il n’y a rien. Comment cela se fait ? Que doit faire le maire ?

Quand on est maire, c’est vrai, on est toujours un peu isolé. Entre l’Administration centrale, lointaine et la municipalité, il y a des institutions sur lesquelles il peut prendre appui mais elles n’existent pas toujours.

Pour l’eau, depuis la loi de 1964, six agences de bassin ont été créées qui groupent maintenant 500 employés et dont les adresses commencent à être connues des maires, non seulement par les cotisations qu’ils versent mais aussi à cause des services que ces agences de bassins donnent pour l’épuration, la pollution ; il aura fallu 10 ans pour que l’eau ait ses structures et que les agences puissent être les conseillères des collectivités.

Pour les déchets, on y arrive. Le ministère de la Protection de la Nature y pousse au niveau du département. Les communes auront donc bientôt d’autres conseillers que les fournisseurs pour le ramassage ou le traitement, fournisseurs qui ne tiennent pas toujours compte des situations différentes entre régions, entre petites et grandes villes.

Pour l’air, nous ne savons pas encore quelles structures seront mises en place. Aux États-Unis, à côté des agences de bassin pour l’eau, des agences de l’air ont été créées qui s’identifient souvent à des régions urbaines. En tout cas, pour l’air en France, il existe déjà des hommes, les inspecteurs des établissements classés (ils sont maintenant environ 250). Quant aux instruments de mesure, ils se mettent en place ; des réseaux de mesure fonctionnent pour la Basse-Seine. Ils vont être développés en région parisienne et, en 1978, couvriront les grandes zones urbaines du territoire.

Pour le bruit, le problème est difficile parce qu’on entre dans un domaine plus subjectif et qu’il y a des sources très différenciées : bruit des aérodromes, bruit des voitures, etc. Pour ces dernières, on a créé des brigades mobiles de contrôle ; le bruit des logements de son côté, appelle une action spécialisée, menée à partir du « label de qualité » et relayée par l’Institut national de la consommation. Le bruit est donc réparti entre un certain nombre de branches et je conçois que, pour le maire et les collectivités locales, ce ne soit pas très facile ; d’où la nécessité d’une information ou d’un « guide de bruit » que le ministère de la Protection de la Nature et de l’Environnement est en train de préparer pour aider les maires.

Les réserves foncières : un bon placement

Outre la lutte antipollution, il y a aussi les loisirs, les promenades. Que pensez-vous du rôle des communes à cet égard, notamment quant au patrimoine· foncier et aux chemins de randonnée, par exemple ?

Le patrimoine des collectivités est, hélas, très faible en France, hors les régions de montagne, l’Alsace, les Landes. Ces patrimoines ont pourtant une grande importance pour la protection de l’environnement. L’acquisition de réserves foncières est une bonne chose : c’est un placement. À l’inverse, l’aliénation de biens, même s’ils ne correspondent plus tout à fait aux fonctions économiques pour lesquelles ils sont autrefois entrés dans la communauté, peut être préjudiciable.

Parmi ces territoires, il y a les territoires de cheminement qui correspondaient autrefois à des chemins ruraux desservant des activités rurales, zones libres entre des champs. Si l’on veut promouvoir une politique de cheminement de piétons dans les zones périurbaines et en milieu rural, si l’on veut faciliter la randonnée, encore faut-il que des chemins existent. Comme les propriétaires n’ont plus le même intérêt pour respecter les passages (le remembrement le traduit d’ailleurs) si les collectivités, elles, ne conservent pas ces sentiers dans leur domaine, qu’il soit privé ou public, eh bien, le piéton ne passera plus. Dans la réalité comme sur les cadastres, la géographie devient impénétrable. J’ai regardé au mois d’août par curiosité le cadastre de Toulon élaboré il y a 20 ou 30 ans et celui qui a été refait par les géomètres contemporains. L’actuel est fait de telle manière qu’il n’y a plus aucun cheminement à l’intérieur de toute la périphérie de la ville, alors qu’autrefois il y avait du terrain neutre, des servitudes de passage ; chacun n’était pas comptable de son terrain de la même manière que maintenant.

Il faut encourager les collectivités à recenser (comme elles en étaient tenues autrefois tous les cinq ans) leurs chemins ruraux, à les laisser ouverts, à les faire connaître, à les baliser, à les entretenir pour que le piéton puisse passer. C’est un tout petit effort pour les communes, mais c’est un effort productif pour l’accueil et la sympathie d’une collectivité.

À vous écouter, vous attendez beaucoup des communes et qu’elles jouent un rôle de relais de la politique de l’environnement ?

Oui, mais je ne crois pas qu’il y ait de niveau privilégié de l’environnement ni d’exclusivité. L’environnement doit s’ancrer partout, à tous les niveaux et ne pas avoir de domaine propre. Ceci étant, il faut choisir le bon niveau pour la réponse à ces problèmes très différents. Au niveau mondial, par exemple, la politique française consiste à bien déceler les problèmes réellement planétaires : par exemple, la gestion des océans orphelins car, si l’Onu ne s’en occupe pas, nous risquons de voir mourir les océans (l’Onu n’a pas, par contre, à régir toute une série de décisions qui peuvent être prises au niveau national ou au niveau régional). L’échelon le plus petit doit, a priori, être préféré si l’on veut éviter la centralisation.

Revenons en France, le département a un rôle actif à jouer, la région aussi ; c’est une collectivité qui se crée et il ne faudrait pas que cette collectivité soit uniquement mue par un souci de développement et de progrès mal compris c’est-à-dire où l’on n’intègre pas l’environnement. Une collectivité du xxe siècle, comme l’est la région, si elle est uniquement « motivée » par le développement, au sens étroit du mot, si elle n’intègre pas convenablement l’environnement, « ratera » sa mission.

Ceci dit, si je suis si attaché aux communes, c’est parce qu’elles ont l’avantage d’être près de l’habitant, de sentir ses problèmes. Or, bien souvent les problèmes de l’environnement ne sont pas seulement des problèmes de pollution, ce sont des problèmes de relation de l’homme avec son milieu. Si quelque chose ne va pas dans les villes, c’est parce que souvent l’homme ne sait plus vivre en milieu urbain et qu’il doit réapprendre (c’est un mot qu’utilisait souvent Louis Armand) « la grammaire quotidienne », c’est-à-dire les règles de conjugaison, de l’homme avec son milieu, ville ou campagne.

 

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La qualité de la vie

Source : Reflets essec, n°122, 3 pages(39206), 1975

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Une interview de M. Serge ANTOINE

« Monsieur Serge Antoine est au Ministère de la Qualité de la Vie le Secrétaire Général du Haut Comité de l’Environnement ». Par sa connaissance particulièrement approfondie des problèmes de l’environnement et la perspective très large qu’il leur donne, il est considéré en quelque sorte comme un « doctrinaire » de la Qualité de la Vie.

Robert Crouzet et Jean Daniel Colom sont allés l’interroger …

Nous tenons à dire combien les concours que nous avons trouvés auprès du Ministère de la Qualité de la Vie nous ont été précieux pour la réalisation de ce « Reflets ». Nous tenons particulièrement à remercier Monsieur Alain Terrail qui nous a assuré la coopération des différents départements du ministère, Monsieur Serge Antoine qui a bien voulu répondre à nos questions avec le talent que nos lecteurs apprécieront. Monsieur Seguin du Cabinet du Ministre et Monsieur le Ministre lui-même qui a bien voulu préfacer ce numéro ce dont nous le remercions très vivement.

 

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Q. – Et d’abord qu’est-ce que la Qualité de la Vie?

R. – y a-t-il vraiment une réponse objective ? En tout cas, le Ministère qui a ce nom souhaite garder à cette qualité de vie de chacun sa pleine subjectivité. Le Ministère n’est pas un ministère du bonheur et ne veut pas l’être.

Tout ce que peuvent faire les pouvoirs publics, c’est de jouer sur le « cadre de vie », c’est-à-dire sur les conditions dans lesquelles une qualité de vie meilleure peut éclore ou s’améliorer en fonction des besoins et, mieux, des aspirations des habitants. Mais même pour le cadre de vie on doit faire la part d’une grande subjectivité. Les habitants ne peuvent se contenter de dire: « faites-nous un bon urbanisme, un bon habitat et nous ferons le reste ». Dans les faits, même le cadre de vie doit être réalisé avec l’habitant en fonction de ses besoins et de son psychisme.

La notion de « qualité de vie », comme toute la sémantique de ce type, est d’ailleurs née de la société comme un moyen pour elle de s’exprimer; comme l’environnement, ou l’aménagement du territoire. Nos sociétés secrètent des mots pour lutter contre les contraintes de plus en plus « désappropriantes » de la vie individuelle ou collective. Puis les mots s’institutionnalisent. Comme l’aménagement du territoire qui n’était qu’une idée lorsque dans les années 45, Jean-François Gravier éditait son livre « Paris et le désert français ». L’environnement, quant à lui, est un mot qui nous vient des Etats-Unis mais qui résulte d’une crise de croissance de la société américaine, de la société japonaise aussi. Puis l’Europe dans les années 70 et, grâce à la conférence mondiale de Stockholm en 1972, le Tiers Monde ont adopté ce mot pour formuler une part de leurs aspirations.

La notion de qualité de vie a été largement diffusée dans les instances internationales dès 1972 et elle s’est manifestée en France en 1973, dès avant la guerre du Kippour. La crise du pétrole ne l’a pas choquée. Que traduit-elle? Une répulsion subconsciente à la tendance mécaniste d’un progrès linéaire. Le rejet d’une croissance pipée par le PNB (produit national brut) définie comme un amas de biens. Et surtout une aspiration que certains ont qualifiée de romantique mais qui est, au fond, dans « l’économie des profondeurs », (comme l’a appelé Drouin) un élément de vitalité des sociétés. De sociétés qui sont à la recherche de quelque chose qui n’est pas trop défini. Faut-il définir d’ailleurs cet indéfinissable? Je pense qu’il est utile d’analyser l’aspiration, mais sans la bloquer ou la cadastrer. La Qualité de la Vie n’a pas à être définie d’un seul coup; elle peut l’être chemin faisant « en marchant ». Il est bon, par exemple, que l’on interroge les habitants sur la ville, sur les vacances, sur la sécurité pour voir ce qu’ils veulent réellement ou au moins disent ce qu’ils veulent. Et au-delà des sondages très superficiels où devrait promouvoir plus d’expérimentations en vraie grandeur. Faire naître une société plus expérimentale. C’est ainsi qu’on aura petit à petit, par touche, des éléments vécus de qualité de vie. Il est évident que l’analyse ne doit pas être fixiste ; je ne crois pas à la stabilité de la Qualité de la Vie; elle est évolution, conscience du devenir. La politique de la Qualité de la Vie doit s’entendre comme un processus d’évolution dans une « subjectivation » de la société par rapport à son passé et surtout par rapport à son devenir; et cela aussi bien en termes de vie individuelle qu’en termes de vie collective (les deux étant importants). Je crois que l’aspiration à la Qualité de la Vie est, bien sûr, individuelle; elle doit rester personnelle. Mais il y a la dimension de la vie collective qui, elle aussi, demande à être plus qualitative. Les pouvoirs peuvent, en tout cas, beaucoup pour la favoriser.

Q. – Le Ministère de la Qualité de la Vie existe depuis maintenant 16 mois. Il a pris la succession du ministère de l’environnement; pour le français moyen, l’homme de la rue, quels changements ces ministères ont-ils pu apporter ou alors dans quel délai pouvez-vous prétendre changer la vie?

R. – Rien, en ce domaine, ne se fait en un jour. On a parlé de « guerre de 30 ans » pour les batailles de l’environnement: il en est de même pour la Qualité de la Vie. On ne transforme pas la vie avec un bâton magique, il faut beaucoup de temps pour retransformer une ville (non pas son visage, mais sa réponse à la vie quotidienne). Cela veut dire, comme le disait Liautey, qu’il faut s’en occuper tout de suite. A partir du moment où quelque chose demande 30 ans, cela veut dire qu’il ne faut pas attendre 30 ans pour s’en occuper. Je suis fondamentalement contre une vision du futurologue qui consiste uniquement à définir ce que sera l’avenir dans 30 ans. L’avenir, c’est ce qui se passe entre maintenant et 30 ans: il sera notamment fonction des actions qui sont menées pour transformer cet avenir, si possible le plus rapidement. On ne vit pas que de « surlendemains », on vit d’aujourd’hui et de l’obstination des actions de Qualité de Vie qu’il faudra mener pendant 30 ans.

Voilà la réponse à votre deuxième question. Quant à la première, celle des actions déjà engagées par les pouvoirs publics en France depuis 3 ans, je vous dirai simplement qu’en 1975, six textes de loi ont été présentés par le Ministère de la Qualité de la Vie qui a à peine un an d’âge: c’est remarquable. Surtout si l’on sait que, parmi eux, il y a, par exemple, la loi sur les déchets qui sera aussi essentielle que la loi française sur l’eau, votée à l’unanimité en 1964 par le Parlement.

Or, précisément revenons-en au délai de réponse; les agences de bassin, le système de lutte contre la pollution de l’eau qui est aujourd’hui en place et en plein fonctionnement auront mis 10 ans à exister. Les actions visibles, c’est 10 ans après seulement. Les pêcheurs qui savent qu’un certain nombre de rivières se reconquièrent, commencent maintenant seulement à reprendre espoir.

C’est le meilleur test que celui du bout de la chaîne, mais la reconquête est seulement enclenchée. Cela signifie qu’il y a encore à redoubler d’efforts. Et puis, nous avons des batailles qui sont devant nous: la bataille des océans est à peine entamée, et si nous ne la gagnons pas nous perdrons le Monde; la bataille de la Méditerranée est encore à décider, elle est loin d’être purement française. Pour ce qui est de notre littoral français, nous n’aurons probablement de résultat sérieux, au niveau de l’assainissement, que dans une dizaine d’années. L’action d’un ministère ne se traduit donc pas immédiatement au bout de la chaîne. De plus, trop de français, très centralistes de nature, pensent que toutes leurs affaires se traitent à Paris dans l’administration centrale. La partie visible de la Qualité de la Vie, ce sont les collectivités locales qui s’y engagent. Et croyez-moi, le progrès est très sensible depuis 10 ans. Les maires sont les vrais fantassins de l’environnement, avec les responsables d’associations.

Encore un mot sur l’action du Ministère; dans le travail d’un ministère, outre le travail législatif, il y a des actions directes: elles sont rares parce que ce n’est pas le métier de l’administration centrale; mais il y a aussi ce qui peut être fait pour changer les « règles du jeu ». Par exemple, au travers des concertations avec des collectivités locales ou avec des responsables du secteur économique.

Avec des collectivités locales, ce qui a été le plus sympathique dans l’action de plusieurs Ministères des dernières années, ça a été les accords passés avec des mairies, des contrats de « villes moyennes » dans lesquelles le qualitatif est introduit dans les relations de financement « contractuelles entre Etat et collectivités ». On a pu ainsi financer des réaménagements de places, des conservations de monuments dans le site; pas simplement des opérations ponctuelles d’équipements mais bien un ensemble intégré dans lequel le piéton, le cycliste, retrouvent, par exemple, des cheminements perdus. Et cela par des opérations globalisées; alors que, jusqu’à présent, les systèmes de subventions de l’Etat sont fractionnés, hachés. Autre exemple très important de concertation, la concertation entre l’Etat et les branches industrielles. Les « accords de branche » qui ont été passés entre l’Etat et un certain nombre de branches industrielles pour la dépollution, non seulement d’industries à venir mais pour la réhabilitation d’un certain nombre de situations difficiles, sont très intéressants; le dernier exemple en date, – et c’est nouveau – concerne, non une branche proprement dite, mais un groupe (Pechiney-Ugine Kulhman), les accords de branche ou de groupe sont librement consentis entre deux parties, pour une période de temps de quelques années ce qui permet de remédier aux choses par des virages qui sont économiquement tolérables et financièrement possibles.

« Le qualitatif doit être l’affirmation d’une volonté nationale, d’une volonté culturelle, d’une volonté régionale … »

Q. – Y a-t-il selon vous incompatibilité entre une action en faveur de la Qualité de la Vie et la croissance économique?

R. Non, il n’y a pas incompatibilité, par essence, entre la croissance et la qualité, entre la quantité et la qualité; il y a d’abord des situations différenciées. Il peut y avoir par exemple des stratégies géographiques différentes; il est certain que, la croissance démographique n’a aucune raison d’être uniforme sur l’ensemble d’un pays et cela n’est pas un déshonneur pour certaines régions ou pour certaines communes d’avoir une population stable et même décroissante. Il faut regarder en face sans tristesse des stabilités ou même des décroissances. Il n’y a pas de vision mondialiste de la croissance de population; il n’y a pas une stratégie unique de la population en France, il y a des stratégies qui doivent être très intimement situées dans leur contexte géographique, économique et sociétal; stratégies donc différenciées.

Non, il n’y a pas incompatibilité, par essence entre la croissance et la qualité, entre la quantité et la qualité; mais il y a des problèmes. La croissance économique, même définie par ce très fruste et très sommaire PNB, est intéressante pour l’amélioration de la Qualité de la Vie. Les deux tiers du monde ne démentiront pas ces propos et il faut être riche et nanti pour être malthusien a priori….pour les autres. Mais ce qui compte, ce sont les conditions de la croissance. Là, il peut y avoir conflit entre rythme et qualité, entre quantité et qualité. La croissance à tout prix, la croissance « sauvage » entraîne un train de « biens » (les « goods ») mais aussi de maux (les « bads »). Le bilan peut être même négatif si l’on veut bien tenir une vraie comptabilité de bilan où apparaisse le patrimoine. Et ne pas se contenter d’un compte d’exploitation.

Je ne passerai pas en revue ici toutes les conditions pour que se manifeste une bonne croissance. Mais, j’insisterai surtout sur le souci qu’elle doit avoir de la réponse aux fonctions sociales. La croissance n’a pas pour finalité de produire des objets. Nous avons souvent tendance à donner trop d’emphase aux phénomènes production d’objets avec les risques que cela peut comporter sur le plan de l’encombrement ou des nuisances.

La voiture automobile individuelle par exemple a sa place, une place assez fondamentale dans le système urbain et même dans un système social (dans lequel la voiture est assez souvent synonyme de liberté) ; mais il ne faut pas identifier tout de même l’objet avec la réponse à la fonction; par exemple, la voiture individuelle et le transport. Ce qu’il faut, c’est essayer de dégager un peu les fonctions essentielles, les besoins essentiels, les aspirations essentielles et d’y répondre. Alors, on retrouvera des voies de progrès qui ne sont pas toujours celles de la fabrication d’objets.

On pourrait ainsi revoir aussi la part que nos sociétés donnent à l’entretien qui a été éclipsée par tout ce phénomène de production. La notion d’entretien a été court-circuitée par une société pressée qui a eu tendance à faire des objets de plus en plus éphémères et souvent à ne pas mesurer les vertus de la durabilité. Certes, il ne faut pas généraliser à tous les objets bien sûr, le souci de la durée de vie, mais il y a là des économies possibles. Il peut être répondu à des objectifs de création d’emploi par des mesures autres que celles qui portent strictement sur le stade terminal de la production; encore faut-il là (et c’est difficile) avoir l’imagination et le temps pour mettre en route de nouveaux mécanismes de société; ce qui n’est pas facile du jour au lendemain; les auteurs du rapport Gruson sur le gaspillage se sont bien rendus compte qu’à partir des idées lancées il fallait un temps long de réponse. Nous sommes en train, en ce moment même, de faire le bilan des mesures antigaspillage prises en un an en France; et vu sur un laps de temps court. Il est déjà assez satisfaisant qu’un bon tiers des idées sont, à l’heure actuelle, engagées. Cela montre qu’il y a encore un effort assez important à faire. C’est, encore une fois, une œuvre de longue haleine que celle de raccorder convenablement les deux dimensions de la Qualité de la Vie et de la croissance. Il n’y a pas d’automatisme. S’il y a volonté de les faire se rejoindre, on peut y arriver. En tout cas; c’est important, non seulement-pour nous français, nous européens, mais aussi pour les pays en voie de développement; il est évident que, pour eux, il y a une insolence incroyable à dire qu’il y a incompatibilité entre croissance et Qualité de Vie.

Q. En fait, pour vous la Qualité de la Vie est-elle davantage l’aboutissement d’un nouveau comportement que le résultat d’un confort matériel lui-même conséquence d’un progrès économique?

R. – La Qualité de la Vie est effectivement plus faite de la satisfaction d’un certain nombre de besoins, que l’obtention de la matérialité d’objets. Encore, faut-il faire très attention à rappeler que toute une partie de la population mondiale et, dans un pays donné, tout une partie de la population, n’est pas en état d’avoir les objets élémentaires qui lui permettent de passer à un cran de satisfaction acceptable. Il faut donc, quant on parle de qualitatif, ne pas oublier qu’il y a des gens qui ont besoin de quantitatif.

Ceci étant rappelé, je pense effectivement qu’une meilleure satisfaction des besoins et des fonctions, un meilleur rapprochement entre la vie économique et les données qualitatives de l’environnement passent par un changement dans les comportements. La désacralisation de l’objet, pour y revenir encore, est l’une des clefs qui peut permettre d’insister sur la durée de vie des produits, sur l’entretien, sur le fait que l’emploi, le plein emploi, n’est pas forcément assuré par des éléments strictement industriels. Une nouvelle stratégie de l’emploi peut naître à partir de revendications de Qualité de Vie. Bien entendu, il s’agit pas là, non plus, d’un virage à angle droit de la société; au nom du qualitatif, il ne faut pas, pour autant, tourner le dos à l’industriel. La France vient seulement de commencer son industrialisation: il ne faudrait pas l’oublier.

Q. Cette redéfinition de la croissance vous a-t-elle attiré quelques ennemis ?

R. – Il y a évidemment, dans une société, un certain nombre de gens qui vivent d’une croissance sauvage; ceci dit, ils ne sont pas très nombreux. Et puis, il y a les opposants au changement. Mais ils deviennent encore moins nombreux, ces responsables du quantitatif, qui n’admettent pas une révision de la croissance, si on leur dit que cette révision de la croissance doit se faire suffisamment à l’avance et dans un contexte multinational convenable. Il est évident que si on prend des virages à angle droit, comme Charlot, et que l’on demande à l’industrie X ou Y de se faire harakiri du jour au lendemain, il y ait des réactions; si on lui demande, par contre, de revoir, dans un laps de temps qui peut être de l’ordre de 10 ans, une nouvelle stratégie de sa production, et si tout cela se fait dans un contexte international de pays européens, à ce moment là, la plupart de ceux qui sont « opposants » à des conversions dans la croissance seront tout à fait conduits à être les premiers à jouer de cette nouvelle croissance; donc, là aussi, il n’y a pas d’ennemis a priori. Mais selon l’accrochage que l’on peut faire entre croissance et environnement, dans la manière dont on le mettra en œuvre, on peut avoir peu d’ennemis ou beaucoup d’ennemis.

En poussant au bon moment les véhicules électriques, par exemple, ou en aidant l’énergie solaire à se développer, le Ministère de la Qualité de la Vie n’a aucune raison de se faire des ennemis.

Q. Le Ministère de la Qualité de la Vie en France est quelque chose de nouveau, c’est également quelque chose de nouveau par rapport à l’étranger. Vous faites un peu figure de pionnier?

R. – Il est certain qu’au plan de la structure ministérielle, le Ministère de la Qualité de la Vie français est une structure rare et enviée dans le monde; elle est regardée de près comme l’exemple d’une « structure ministérielle à objectif » alors que la plupart des Ministères, dans les différents pays du monde, ont des « domaines » d’action et sont rarement créés en fonction d’objectifs comme l’est la Qualité de la Vie.

Cela étant, tous les pays commencent, à leur manière, à développer une politique consciente de la Qualité de la Vie. Il est impossible de passer ici en revue, bien entendu, les différents cas et de voir, dans ces pays, ce qui se fait de bien (même si on sait qu’on peut difficilement ensuite le comparer à ce qui peut se passer chez nous, et à fortiori, le transposer). Pour prendre un pays proche, l’Angleterre, il est certain que nous avons à apprendre des anglais un certain nombre de réalisations: la place des enfants dans la ville, les équipements scolaires, l’équilibre des rapports entre la vie urbaine et rurale. Je suis par contre plus interrogatif sur les villes nouvelles anglaises.

De toutes façons, le qualitatif doit être l’affirmation d’une volonté nationale, d’une volonté culturelle, d’une volonté régionale, délibérément mieux située dans le contexte de la culture et de la géographie d’un pays; elle ne peut pas être stéréotypée; en tout cas, je crois que la revendication à la Qualité de la Vie qui se discourt dans les organisations internationales ne s’incarnera valablement que si elle est assumée très profondément par les différents pays, et ce au cœur d’eux mêmes et de leurs régions. Je crois d’ailleurs que c’est une des caractéristiques à l’heure actuelle les plus intéressantes de la sociologie tout court, et de la sociologie politique en particulier des pays développés comme des pays en voie de développement, que cette aspiration à la Qualité de la Vie se traduise comme une expression d’identité et d’existence, d’affirmation d’être, d’affirmation de destin librement choisi par opposition aux tendances mécanistes, à l’extrapolation des modèles occidentaux ou d’un modèle généralisable à travers le monde entier. Cette aspiration à la Qualité de la Vie, donc doit pour être valable, être refaite par chacun et être très profondément personnalisée.

Q. – Et pour nos enfants, la génération qui vient, quelle Qualité de Vie leur souhaitez-vous ?

R. – Ce que je viens de vous dire vous donne la clef de ma réponse; je ne pense pas du tout que ce soit à nous de définir ce que les enfants voudront; ils devront eux-mêmes se faire leur propre définition de qualité de société, en fonction du moment où ils vivront; il ne faut pas qu’ils puissent nous dire, comme Musset l’a dit en 1834: « Nos villes ne sont que des restes, nous ne vivons que des décombres des sociétés passées ».

Mais, cela ne vaut pas dire, bien au contraire, que nous n’ayons pas des responsabilités à l’égard du monde de demain. La vraie solidarité de génération que nous leur devons, c’est de leur léguer un milieu de vie le plus intact et le plus vivant possible: un océan, de l’air pur, de l’eau, des milieux naturels. Ce qu’ils en feront est leur affaire à leur tour. Et après tout, s’ils veulent couvrir les Alpes et les Pyrénées de maisons de verre comme nous la Côte d’Azur avec des villas … L’important, l’essentiel c’est de ne pas leur léguer l’irréversible et de leur laisser la liberté de choisir entre le maximum de futurs possibles. Ne pavons pas leur avenir de notre béton, pas plus que de nos bonnes intentions. Ils doivent pouvoir se faire du « sur mesure » et ne pas enfiler, contraints, notre prêt à porter …

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Jean-Louis BORLOO Ministre d’État Ministre de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Je souhaiterais tout d’abord remercier madame Aline Antoine, les membres de l’Association Serge Antoine, la DIREN d’Île-de-France et les services du ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire, pour l’organisation de cette journée consacrée à Serge Antoine et la publication de ces Actes. Je sais que Serge Antoine n’appréciait guère les compliments, mais je crois que c’est Robert Poujade qui a sans doute le mieux résumé sa personnalité. À l’occasion d’une discussion très technique sur l’ingénierie, notre premier ministre de l’Environnement de 1971 à 1974 s’était soudain exclamé : « Le génie de l’environnement ! Je le connais, il est dans mon cabinet, il s’appelle Serge Antoine. » Un génie qui avait coutume de dire qu’il « fallait toujours réfléchir à 30 ans ».
Si le ministère a tenu à soutenir la publication des Actes, c’est qu’ils représentent beaucoup pour nous, responsables publics, agents, professeurs, chercheurs ou sociologues engagés dans le développement durable. Ils constituent d’abord une véritable fresque couvrant la quasi-totalité des domaines d’intervention de ce grand ministère du Développement durable, dont Serge Antoine fut d’une certaine façon l’un des pionniers ou l’un des principaux inspirateurs : l’aménagement du territoire, la protection de l’environnement, l’urbanisme, la coopération internationale… De plus, ce livre permet de retracer 40 ans d’histoire, notre histoire à tous, depuis les premiers pas de la Datar et du ministère de l’Environnement dans les années 1970 jusqu’à la conférence de Johannesbourg en 2002, à laquelle d’ailleurs participait Serge Antoine en sa qualité de président d’honneur du Comité 21. Ces Actes sont enfin l’occasion pour nous de nous replonger dans l’œuvre considérable de Serge Antoine, dans ce roman que fut sa vie, roman aux nombreux chapitres : la délimitation des régions françaises, la création des parcs naturels régionaux, la défense de la vallée de la Bièvre, les conférences de Stockholm et de Rio, les agendas 21 locaux, ses collaborations avec les plus grands intellectuels français, Gaston Berger, Fernand Braudel, Bertrand de Jouvenel… Roman qui doit être lu et relu pour que nous aussi, nous soyons capables de « toujours réfléchir à 30 ans ».
Alors que le Parlement vient d’adopter le projet de loi de programme de mise en œuvre du Grenelle Environnement, qui reprend strictement les engagements pris par les parties prenantes, comment ne pas voir que nous sommes tous, directement ou indirectement, ses héritiers ? Et en ce moment si particulier de notre histoire, où notre pays décide collectivement d’engager une véritable rupture écologique et économique, je ne peux m’empêcher de citer Serge Antoine, qui en ce 29 mars 2004, avait une fois encore, vu plus juste et plus loin que les autres : « Le développement durable ne se décrète pas. Ce n’est pas non plus un label à coller sur un bon produit. Sa définition est très ouverte ; elle se fait en marchant ; sa lisibilité est un peu celle de l’Homme invisible de Wells où le corps n’apparaît qu’une fois revêtu de bandelettes. C’est sa mise en œuvre qui lui donne sa force. » Le Grenelle Environnement, ses objectifs et ses enjeux, étaient déjà là.

Jean-Louis BORLOO
Ministre d’État
Ministre de l’Écologie, de l’Énergie,
du Développement durable

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Serge Antoine, l’ouvreur de voies

Auteur : Robert Poujade Le premier ministre de l’Environnement, de 1971 à 1974
source : journée d’hommage consacrée à Serge Antoine 4 octobre 2006

Institutionnellement parlant, le premier ministre français de l’Environnement n’a pas eu de prédécesseur. Si cependant je devais me réclamer d’un prédécesseur, ce ne serait pas des nombreux ministres à qui j’ai dû en 1971 arracher, bon gré mal gré, quelques-unes de leurs attributions. C’est bien Serge Antoine qui me semble avoir rempli ce rôle. Il a ouvert des voies, semé des idées, entamé des dialogues. C’était un défricheur d’avenir.
Beaucoup de choses sont nées avec lui et autour de lui, dont jusqu’à vous-même, Madame la Ministre, chère Nelly Olin, la longue cohorte des ministres de l’Environnement est encore aujourd’hui tributaire.
Serge Antoine avait trouvé sa voie au sein d’une administration de mission à laquelle la France moderne doit beaucoup. C’est à la Datar, auprès d’Olivier Guichard et de Jérôme Monod, que la réflexion sur l’environnement a commencé vraiment à se structurer dans un cadre administratif. Je n’oublie nullement ce que ce processus doit à Jacques Duhamel, mais la vocation interministérielle de la Datar, son aptitude à associer pragmatisme et prospective, à appliquer des solutions nouvelles à des problèmes encore mal maîtrisés, convenait tout à fait à Serge Antoine.
Rappelons très schématiquement quelques dates majeures que j’ai d’ailleurs évoquées en 1976 dans un livre.
– Vers 1969, un petit groupe de jeunes remueurs d’idées de la Datar, Serge Antoine, Philippe Saint Marc, Alain Baquet, Yves Betolaud, engage la réflexion sur la mise au point d’un programme sur l’environnement.
– À l’été 1969, Louis Armand suggère à Jacques Chaban-Delmas de faire un livre blanc sur l’environnement. Serge Antoine et l’équipe de la Datar reprennent la balle au bond. Et la Datar obtient de faire le travail en symbiose avec Louis Armand en octobre 1969.
– Le 1er mars 1970 survient un événement important, prélude à une accélération des décisions politiques sur l’environnement. C’est le discours véritablement fondateur de Georges Pompidou à Chicago, « Il faut créer une sorte de morale de l’environnement », discours occulté alors par une actualité tumultueuse.
– En mai 1970, le rapport sur une politique de l’Environnement est remis au Premier ministre. André Bettencourt, ministre de l’Aménagement du territoire, suggère d’en tirer « cent fleurs » et, en juin 1970, ces mesures sont adoptées par le Conseil des ministres où le président de la République en souligne l’importance. Fin juillet 1970, un décret crée le Haut comité de l’environnement, Serge Antoine en devient, sous la présidence de Jérôme Monod, le secrétaire général. Serge prépare une série de mesures qui concernent en particulier, l’air, le bruit, l’automobile et l’élimination des déchets.
Entre-temps, Georges Pompidou avait poursuivi sa réflexion et décidé la création d’un ministère. En parfait accord avec Jérôme Monod, j’embarquais avec moi Serge Antoine, ses idées et ses mesures.
Des deux hommes clefs que j’ai récupérés sitôt nommé et une fois choisi mon directeur de cabinet Jacques Belle, l’un était un gestionnaire d’une rigueur impressionnante, rompu aux pratiques administratives et de profil plutôt classique, Marcel Blanc, l’autre un conseiller référendaire à la Cour des comptes passionné par les aventures intellectuelles, enclin au non-conformisme créateur, qui se divertissait en voyant surgir du droit, comme il disait « à l’état gazeux » ou en construisant avec nous comme il s’écriait avec enthousiasme, « des machins aussi indéfinissables que les Oréam ». Ainsi était Serge Antoine, une intelligence extraordinairement ouverte et anticipatrice, mais bienveillante et joyeuse, ce qui était une cerise sur le gâteau, les prophètes brillant rarement par leur gaîté.
La cellule environnement de la Datar, nous avons pu le vérifier au fil des jours, avait abordé la plupart des aspects de cette problématique de l’environnement que nous allions avoir à mettre en musique pendant un peu plus de trois ans. Serge Antoine était un des mieux placés pour parcourir, sinon pour épuiser, en matière d’écologie tout « le champ du possible » dont parlait le poète grec qui a prêté à Paul Valéry l’épigraphe liminaire du Cimetière marin.
Il avait compris tout ce qui rendait solidaires, exigeant donc des approches synthétiques et des vues pluridisciplinaires, les problèmes de pollution et de protection des sites, de consumérisme et d’intégration des coûts externes de protection des forêts et de création des villes nouvelles, de développement maîtrisé et des limites de la croissance et aussi de technologie et de morale. Un des premiers, du moins parmi ceux qui n’étaient pas des professionnels de l’écologie, il avait senti que les problèmes de l’environnement seraient de plus en plus parmi les problèmes majeurs de notre temps, et que, pour paraphraser le général, dans une large mesure « l’avenir du monde était là ».
C’est sous sa responsabilité que j’ai souhaité, dès 1971, mettre en place avec le groupe interministériel de l’environnement, dont nous avons confié la responsabilité à Claude Gruson, l’ancien directeur général de ­l’Insee, ce que j’ai appelé « les comptes écologiques de la Nation », une démarche à laquelle nous tenions particulièrement car elle nous paraissait mettre bien en lumière la nécessité de lier écologie et économie.
Quand ont surgi les grandes interrogations sur les limites de la croissance, Serge Antoine était prêt. C’est encore à lui que j’ai demandé de réunir, pour une cession de réflexion, notre équipe à la Saline royale d’Arc-et-Senans, cadre de la fondation Claude Nicolas Ledoux pour le futur, dont il était le président, présidence qui était le symbole même de sa vocation et de sa longue réflexion prospective. Il connaissait le cheminement de cette réflexion sur la croissance du Club de Rome avec Aurelio Peccei au rapport Meadows du MIT. La notion de développement durable s’annonçait et allait faire son chemin dans les esprits.
Serge Antoine avait une connaissance très fine du petit monde complexe, parfois turbulent, et passionnant des écologistes, des savants reconnus aux tribuns populaires, et il était apprécié des associations de protection de la nature et de l’environnement, qui reconnaissaient son sens du contact et sa loyauté. Son carnet d’adresses, ce qui le rendait encore plus précieux, était aussi un carnet d’amitiés car Antoine, homme de fidélité, était aussi un homme de partage. Il nous a aidé à nouer le dialogue avec des écologistes de formation et de sensibilité très diverses, qui a été si utile pour les avancées du jeune ministère dans l’opinion.
Ses contacts internationaux, Maurice Srong en est un bon témoin, nous ont été précieux, à l’ambassadeur, Jean-Paul Barre, alors jeune conseiller diplomatique à mon cabinet et à moi-même, quand nous avons commencé à parcourir l’Europe et les États-Unis pour échanger nos expériences et confronter nos cultures de l’environnement. Nous avons visité ensemble la Californie de San Francisco aux parcs régionaux et c’est un très bon souvenir.
Nous avons tous mesuré, toute l’équipe de 1971, qui était jeune, très enthousiaste, et où il faisait l’unanimité, la chance d’avoir hérité de Serge Antoine, tout armé à nos commencements, de l’avoir eu en quelque sorte devant nous en avant-garde.
Ce qu’on ne dira pas et qu’on ne regrettera jamais assez, au-delà même de cet héritage si riche d’idées, d’intuitions, de rencontres, c’est la qualité humaine d’un haut fonctionnaire dont la simplicité, la gentillesse, la convivialité, l’esprit de tolérance et le sens de l’écoute étaient exemplaires, faisant de lui un compagnon toujours disponible, toujours indulgent, profondément attachant.
Il faut vraiment vous remercier, Madame, d’avoir proposé que nous accomplissions ce devoir d’amitié et de mémoire pour celui à qui des générations de ministres de l’Environnement et de l’Écologie doivent tous et toutes quelque chose, et dont le souvenir reste en nous si fort et si vivant.

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Ignacy Sachs Directeur d’études honoraire à l’École des hautes études en sciences sociales

Ignacy Sachs
Directeur d’études honoraire à l’École des hautes études en sciences sociale

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4octobre 2006
La seconde rencontre providentielle fut celle de Serge Antoine. C’était en 1971, à une réunion informelle convoquée au palais des Nations à Genève par Maurice Strong, canadien, secrétaire du futur programme des Nations unies sur l’environnement.
Nous avons sympathisé et il m’invite à collaborer avec lui. Il est à l’époque le bras droit du ministre d’État de l’Environnement français, Robert Poujade. Le ministère n’a pas encore ses propres locaux. Il siège dans un local cédé par le ministère de la Marine. Il manque des bureaux et Serge, membre du cabinet du ministre, officie derrière un paravent dans une grande salle avec une très belle vue sur la place de la Concorde. Il commence à m’associer à ses initiatives. Il y a le Haut comité à l’environnement auprès duquel je deviens un moment expert associé.
En quittant les Nations unies en 1974, Maurice Strong nous invite tous deux dans son chalet alpin près de Saint-Gervais, à un colloque privé pour discuter à bâtons rompus de l’avenir du monde. Il loue l’hôtel du village afin de loger la vingtaine d’invités. Parmi les participants se trouvent le successeur de Strong au PNUE, l’Égyptien Mustapha Tolba, Marc Nerfin, son ancien chef de cabinet… Ahmed Ben Salah, le ministre tunisien de la Planification déchu qui s’est échappé de prison et qui se cache en Europe. Ce dernier prépare le couscous pour tout ce beau monde.
Sur le chemin du retour, nous faisons un détour par le château de la Ripaille au bord du lac Léman, les propriétaires de ce château acceptent de mettre leur demeure à la disposition du programme des Nations unies pour l’environnement à condition toutefois que le gouvernement français paye les travaux nécessaires à sa rénovation. Nous sommes tous emballés par ce projet. Nairobi est devenu le siège principal du PNUE, mais par souci d’efficacité, le programme aurait besoin d’un siège en Europe. Malheureusement, le gouvernement ne se précipite pas et l’opération n’aura pas lieu. Serge ne se décourage pas pour autant, il a bien d’autres fers au feu ! Il est l’âme du Centre d’étude sur le futur dans la Saline royale d’Arc-et-Senans. Il se passionne pour les montgolfières, sa femme le suit en jeep pour récupérer le pilote et le ballon… Il organise de merveilleuses fêtes de la fraise à Bièvres dont il est maire adjoint. Il s’occupe d’une revue de prospective et aide à renflouer Futuribles après la mort de son fondateur Bertrand de Jouvenel. Serge s’apparente à un volcan d’idées toujours en activité. Il s’occupe encore des parcs naturels régionaux, dont il fut un des créateurs, des villes et des communautés locales. C’est lui qui pilotera en 1992 à Curitiba la fusion des quatre principales associations de maires dont le mariage officiel se fera que douze ans plus tard.
Entre Serge et moi, la complémentarité se fait par affinité, nous avons le même tempérament. […]

Extrait du livre d’Ignacy Sachs, La troisième rive, à la recherche de l’écodéveloppement, Paris, Bourin Éditeur, 2008, chap. « Paris carrefour du monde », sous-chap. « … Et Serge Antoine », p. 236-238.

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« Environnement et développement »

Source: Coopération technique N°72, 7 pages (8-15),1972

Auteur: Serge Antoine

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Pendant de nombreuses années, dans la plupart des pays, les responsables du développement ont essentiellement mesuré le succès de leur politique à l’aide de quelques chiffres qui expriment en unités monétaires la valeur du produit national et le revenu disponible par habitant. Une valeur absolue est encore accordée à ces nombres dont la comparaison mesurait une part seulement de l’efficacité des différents pays dans la course au progrès. Sans doute, attachait-on quelque intérêt aux tableaux de la mortalité infantile, de l’espérance de vie, de l’adduction d’eau, de la possession de téléphone ou d’automobiles, mais c’est, avant tout, en pourcentage d’accroissement du produit national que se définissaient les objectifs des gouvernements désireux de développer leur nation. Les controverses que soulève encore dans beaucoup de pays le choix d’un taux d’expansion pour la durée d’un plan témoignent que cette attitude n’a pas totalement disparu.

La conception que l’on se fait du progrès dans le monde se modifie toutefois rapidement : l’on tend à raisonner de moins en moins en termes de niveau de vie et à penser de plus en plus à la qualité de la vie et même à la vie tout court. Les revendications actuelles vont dans ce sens : elles ne se limitent pas au changement social ou à la juste répartition des revenus. Dès lors que l’amélioration de la qualité de la vie devient un objectif principal du développement, les exigences et les objectifs de l’environnement doivent nécessairement être intégrés dans toute politique du développement.
Si l’évolution a pu malheureusement dissocier les notions de développement et d’environnement, il ne semble pas qu’il y ait, à cet égard, d’impossibilité à concevoir un rapprochement. Bien au contraire, des politiques de développement et d’environnement peuvent, à certaines conditions, s’épauler l’une l’autre de façon efficace et se lier davantage jusqu’à l’intégration.
L’environnement ne s’oppose pas au développement
Au cours de l’histoire, le développement et l’environnement n’ont d’ailleurs pas toujours été séparés. Des réussites comme celles du paysage rural français ou l’édification de villes européennes bien adaptées à leur région, montrent que l’environnement a pu être spontanément réalisé en même temps que le développement. Les gouvernements ne s’étaient toutefois jamais donné l’amélioration de l’environnement comme objectif explicite. Sans doute, chaque fois qu’ils entreprenaient un programme de santé publique, d’éducation ou d’agriculture, les responsables des différents pays contribuaient, dans une certaine mesure, à l’amélioration de l’environnement de l’homme. Mais il manquait à ces actions une vue d’ensemble, une claire conscience des objectifs et un sens de la prospective, ce qui nuisait à l’efficacité des mesures et en faisait parfois des armes à double tranchant : une politique sanitaire qui ne s’accompagne pas d’une politique de la natalité, d’une politique des ressources agricoles et d’une politique de l’emploi ne court-elle pas le risque de conduire non au développement mais plutôt à une dégradation de la qualité de vie des hommes ?
Cette dissociation a été souvent tellement poussée qu’on en arrive à la limite à considérer l’environnement comme un luxe que seuls peuvent s’offrir des pays ayant le temps et les moyens de penser à autre chose qu’au développement économique, priorité des priorités. Aujourd’hui même, il peut arriver que les préoccupations relatives à l’environnement soient considérées par certains comme une tentation pour les sociétés riches d’éluder le développement des moins favorisés, aussi bien à l’intérieur des frontières d’un État qu’à l’échelle du monde, et de calmer ainsi l’impatience de ces derniers tout en se donnant bonne conscience.
Un tel état d’esprit ne se justifierait que si l’environnement était considéré comme un choix au regard du développement. Il ne s’agit pas en fait d’une alternative. La notion d’environnement est une dimension nouvelle donnée aux objectifs de toute politique de développement. Cette dernière a toujours eu le souci de s’inscrire dans une structure d’objectifs : mais la production de biens unitaires pour la satisfaction des besoins et des aspirations de la société doit désormais se référer à d’autres valeurs, celles de l’environnement. La prise en considération de la qualité d’une ville ne s’oppose pas, bien entendu, à la construction des logements suffisants pour le plus grand nombre : les préoccupations de santé qui ont été celles des générations passées se trouvent simplement renforcées par le souci d’une politique de l’environnement soucieuse de l’homme. La prise en considération de l’environnement conduit à repenser la politique de développement dans quelques-unes des orientations de sa politique de production de biens comme aussi dans la multiplication des « antivaleurs » qui l’accompagnent (les déchets de toute nature). Elle ne s’inscrit pas dans une alternative à une politique de développement.
Une analyse économique rigoureuse permettrait d’affirmer qu’une politique de développement qui négligerait les exigences de l’environnement conduirait, à plus ou moins longue échéance, à un échec économique. Inversement, la conception d’une politique coordonnée de développement et d’environnement peut être génératrice d’économie pour les deux.
Intégrer les exigences de l’environnement dans la politique du développement, c’est renoncer à considérer un taux de croissance économique comme le seul critère du progrès et à raisonner uniquement en termes de rentabilité financière ou d’accroissement du revenu monétaire disponible par habitant. C’est réviser la politique du développement en y incluant peu à peu la notion de gestion patrimoniale à long terme, en acceptant de mesurer le progrès à l’aide d’indicateurs plus diversifiés de satisfaction des besoins sociaux et en prenant des mesures en faveur de la promotion de la qualité de la vie et de la lutte contre les pollutions.
L’insuffisance du critère financier en matière de développement a été largement démontrée dans le domaine de l’exploitation des ressources naturelles renouvelables, notamment en matière agronomique où l’exploitation excessive des terres, conjuguée à la monoculture, peut conduire à la fois à la stérilisation du sol et à des crises économiques très brutales.
Sans aller jusqu’à ces excès, une mise en valeur maladroite ou trop intensive des ressources renouvelables se traduit souvent par une amputation progressive du capital naturel et, sur une longue période, se révèle finalement moins productive qu’une gestion qui normalement prélève chaque année les revenus du patrimoine en s’efforçant de l’améliorer et de l’augmenter.
Concevoir le développement uniquement en termes de profit monétaire immédiat aboutit à une situation où les possibilités du marché sont exploitées avec un énorme gaspillage de ressources. La production de biens utiles ou les investissements nécessaires peuvent être retardés au profit de toute une série de biens de moindre urgence. Des besoins collectifs comme la santé, l’eau, l’air ou la qualité des paysages peuvent n’être même plus satisfaits. Un processus de production indispensable à l’obtention de bas prix s’accompagne, en effet, le plus souvent d’une série de nuisances dont le coût a été très imparfaitement calculé pour l’économie en raison de la multiplicité des retombées : renchérissement des biens devenus rares, coût des programmes sanitaires nouveaux, perte de valeurs des biens souillés, sans parler des nuisances dont on ne songe pas à chiffrer le préjudice économique, car certains s’y résignent (laideur, odeurs, pertes de temps, banalisations, entraves). Autant d’effets secondaires d’un développement mal entendu et qui viennent, en fin de compte, en déduction du niveau de vie.
L’amélioration de la qualité de la vie n’est pas seulement un objectif à long terme. Elle peut offrir dès aujourd’hui à ceux qui travaillent des conditions d’existence adaptées à leurs besoins. Il serait donc fallacieux d’opposer le développement à court terme à une politique d’environnement à longue échéance.
Environnement et développement peuvent s’épauler
Le souci de ne plus penser le développement sans l’inscrire dans une politique de l’environnement s’accompagne d’une égale nécessité de prendre en compte l’environnement dans toute politique de développement. S’il ne doit être ni un alibi, ni un phantasme d’évasion, l’environnement ne doit pas non plus être considéré comme une technique ou comme une discipline particulière. Son amélioration aurait dû, normalement et depuis toujours, faire partie des activités humaines. On ne le distinguerait pas du développement dans un pays parfaitement équilibré et l’on n’aurait pas de raisons de le traiter en tant que tel. Cette situation est malheureusement rarissime et des désordres ou des menaces de désordres rendent le plus souvent nécessaire une action spécifique sur l’environnement.
Encore ne peut-on dans cette hypothèse fonder l’action envisagée sur les seuls concepts statiques ou défensifs, isolés de leur contexte comme la conservation de la nature ou la lutte contre les pollutions. Toute la politique des parcs régionaux français par exemple vise, au contraire, à dégager de nouvelles possibilités de développement dans des régions menacées d’un retour à une économie extensive de cueillette et de déprédation, alors que de trop nombreux citadins préoccupés par un « retour à la nature » oublient les liens profonds qui ont existé et existeront entre le paysage et les structures économiques et sociales (agricoles en particulier) qui le supportent et le créent. C’est toujours à l’aide d’une prospective du développement que doit être envisagée l’action sur l’environnement. Ainsi, dans de nombreux pays tropicaux, la tâche de développement ne saurait méconnaître la nécessité d’une amélioration des conditions naturelles sans laquelle tout aménagement se révélerait inefficace (lutte contre les endémies, éducation de base, infrastructures vitales).
À l’aide de ces exemples, on sent combien serait artificielle la tendance qui consisterait à réduire ou à bloquer le taux de croissance sous prétexte que la pression sur l’environnement se relâchera. Ce serait oublier que la volonté de croissance est sans doute le trait le plus caractéristique de tous les organismes vivants ; la croissance économique est la plus nécessaire des tâches pour de nombreux pays. Ce qui importe est plutôt d’adopter un rythme et un style de développement en rapport avec la capacité d’assimilation et d’adaptation de chaque pays, et de préserver le plus grand nombre de possibilités de développement dans les directions les plus larges. Il serait tout à fait erroné de vouloir transférer dans un pays une politique de l’environnement sécrétée par un autre. Tout dépend de la capacité et de la volonté d’adaptation du pays considéré auquel on ne peut apporter à bon escient que les moyens de choisir une orientation propre.
Dans la mesure où l’on sait maintenant que négliger l’environnement peut aboutir à limiter la croissance, il importe dans chaque pays de repenser complètement les objectifs du développement. Il faut admettre également que la gamme des richesses à prendre en considération est beaucoup plus large et nuancée qu’on ne pourrait le penser et qu’elle déborde de beaucoup le domaine du quantifiable. Si l’on commence à savoir pour certains cas ce que coûte une nuisance – en évaluant notamment le coût du rétablissement de l’état antérieur – il est beaucoup plus difficile de trouver une correspondance monétaire à la plupart des améliorations de l’environnement. De nouveaux instruments doivent être dégagés pour que la qualité de la vie puisse être prise en compte dans les processus de décision sans qu’il soit nécessaire de la quantifier ni d’accroître le recours à l’analyse de systèmes.
L’environnement à chaque stade du développement
On ne peut faire appel à des solutions générales de développement pour répondre aux grands objectifs de l’environnement. Une telle attitude serait, en effet, contraire à la conception de l’environnement telle qu’elle vient d’être exprimée. Si l’on admet que la qualité de la vie doit devenir l’objectif principal de toute politique de développement, on doit accepter que cette qualité puisse être formulée de façon originale par les divers peuples et dans les différentes régions du monde. Il est déjà difficile de concevoir des modèles de développement applicables à un grand nombre de pays lorsque l’objectif est d’accroître chaque année le produit national. Il est a fortiori impossible de préconiser des recettes universelles quand il s’agit d’améliorer la qualité de la vie d’une région ou d’un pays, qualité que chacun des groupes en cause apprécie à l’aide des critères les plus variés. Dans ces conditions, on préférera, plutôt que de proposer des moyens, appeler l’attention sur quelques difficultés et suggérer quelques orientations.
1 – La mise en œuvre d’une politique de l’environnement peut prendre appui sur une réglementation conçue en fonction de cet objectif ou sur une politique de formation autant que sur une politique financière. Il n’est pas toujours facile d’opérer une distinction entre une action réglementaire (s’appuyant sur des normes) et une politique économique et financière du développement. Mais il est évident que l’environnement ne suppose pas une individualisation des dépenses dites « exogènes ». Bien au contraire, l’efficacité tendra à intégrer les coûts supplémentaires, quand ils existent, aux autres dimensions de la vie économique et sociale.
2 – Le coût d’une politique de développement doit être approfondi. Divers chiffres ont été avancés et certains experts ont allégué que, dans les pays industrialisés, il conviendrait de réserver à l’environnement un pourcentage du produit national. Une telle position est contraire à la spécificité des divers pays selon leur stade de croissance au regard de l‘environnement. Au demeurant, elle tend à isoler les dépenses de l’environnement alors qu’une bonne part peut être intégrée dans le processus de développement. Enfin, elle passe sous silence les désutilités créées par une politique incontrôlée du développement.
Toute tentative de faire des économies en négligeant systématiquement un aspect de l’environnement se traduit par des pertes dans un autre domaine : par exemple, négliger la pollution des eaux entraîne des risques sanitaires, des pertes dans le cheptel piscicole, une moins-value touristique des rivières polluées, des coûts supplémentaires pour les industries obligées d’épurer les eaux qu’elles utilisent. Une hypothèse plus pessimiste encore serait de considérer qu’il existe dans ce domaine une sorte de multiplicateur de la dégradation.

Dans cette perspective, une saine gestion consiste bien davantage à entretenir le patrimoine de façon rationnelle et régulière, à pratiquer au moment le plus judicieux des investissements modérés intégrés dans une conception d’ensemble. La gestion des richesses de l’environnement demande finalement autant une attention constante et une persévérance dans l’effort que d’importants crédits.
On peut même considérer qu’à elle seule la mobilisation des esprits en faveur de l’environnement peut constituer, dans certaines régions, une stimulation nécessaire pour amorcer un développement jusque-là impossible. L’environnement peut être créateur d’une dynamique du développement, la planification doit en tenir compte pour renforcer le caractère évolutif et la pluralité des situations d’avenir.
3 – Quand il y a lieu, la répartition des dépenses à consentir en matière d’environnement appelle une injection de crédits dans le circuit monétaire plutôt par le biais d’investissements de la collectivité que par la recherche d’une augmentation du pouvoir d’achat des particuliers. Sans doute la possession d’un niveau de vie élevé a-t-elle, jusqu’à présent, garanti à une minorité l’accès à une haute qualité de vie. Mais, outre qu’il est illusoire de penser que dans les trente prochaines années la génération nouvelle pourra dans le monde entier atteindre ce haut niveau de vie, nombre de richesses de l’environnement présentent, entre autres caractéristiques, celles d’être limitées, rares ou uniques, ou bien, par leur nature matérielle ou juridique, de ne pouvoir faire l’objet d’une appropriation, quelque élevé que soit le niveau de vie de ceux qui voudraient y prétendre.
4 – Une des difficultés d’une politique de développement tient au fait que la recherche de qualité industrielle a été trop étroitement liée à la grande production alors que la qualité de vie peut exiger une personnalisation et une adaptation plus poussée des objets à leurs utilisateurs.
De même, dans un monde sur lequel pèse un mouvement démographique de plus en plus lourd, c’est entre la personnalisation et la production à bas prix que passe la voie de la politique de l’environnement ; les trois fonctions de la vie courante : l’habitat, le travail et le loisir gagneraient à être mieux définies.
Ces fonctions ne doivent pas, en tout cas, être trop séparées, par exemple : le travail et le loisir. Au lieu de les opposer et de les considérer comme le contraire l’un de l’autre, il est possible de les traiter comme deux variantes non symétriques des activités humaines. On s’aperçoit alors qu’elles peuvent comporter les mêmes possibilités d’enrichissement pour la personnalité et des formes identiques de dégradation.
Le développement de la personnalité humaine ne pourrait être assuré que par une plus grande participation aux décisions la concernant, ce qui ne peut se faire qu’au sein de groupements d’effectif relativement réduit.
Ainsi, les formes de travail en communauté et une conception des loisirs faisant davantage appel à la tradition de la fête communautaire devraient accroître le développement, dans la mesure où elles pourront bénéficier du dynamisme des corps intermédiaires et de la très grande variété de leurs interventions. C’est, en effet, dans ces corps intermédiaires que pourront prendre forme, plus aisément, des initiatives visant à préserver le maximum de possibilités et de types de développement.
5 – Par leur spécificité, leur localisation géographique, l’échelle à laquelle ils se posent, la relative modicité des crédits qu’exige leur solution à condition d’être traités assez tôt, les problèmes d’environnement peuvent, la plupart du temps, être résolus à l’échelon local.
Il peut toutefois se trouver des cas où des négligences peuvent avoir des conséquences débordant largement cet échelon et où les auteurs de désordre peuvent échapper aux conséquences de leurs actions : c’est le cas de la pollution de l’air et de l’eau et celui du dégazage des pétroliers en mer. Il devient alors nécessaire, dans ces cas bien précis, d’organiser le financement de la protection de l’environnement, de sorte que ces charges ne pèsent pas sur les victimes du désordre causé mais sur ses auteurs. D’autres considérations doivent également entrer en ligne de compte. Il arrive que certains pays n’aient pas les moyens de sauver des richesses qu’eux-mêmes et la communauté internationale tiennent à conserver. Alors un effort particulier de solidarité internationale doit être entrepris, comme l’UNESCO a su l’encourager pour les temples de Nubie ou pour Venise.
Mais quels que soient les niveaux croissants de solidarité interrégionale ou internationale, il est important de mettre l’accent sur les responsabilités dans la pédagogie et l’action des collectivités locales les plus en contact avec les sites et avec les habitants. Les collectivités locales traditionnelles peuvent trouver là une occasion de revoir leurs structures : de nouvelles institutions bien adaptées à la géographie peuvent naître d’une meilleure appréhension de l’environnement.
6 – La politique de l’environnement ne trouvera sa véritable dimension que située dans un contexte évolutif à long terme. La prospective est donc une dimension essentielle de la réflexion. Les recherches prospectives doivent être développées en s‘appuyant sur les techniques nouvelles dont on dispose maintenant à cet égard : l’analyse de système, au sens large, peut être ici un outil décisif pour une meilleure prise en compte des éléments non quantifiables, pour une bonne part, de la qualité de la vie.
Les méthodes de planification devront être revues pour que les calculs ou les arbitrages simplifiés n’éludent pas les problèmes de l’environnement. La planification est d’autant plus essentielle ici que les planificateurs ne créeront pas de frontières entre l’action du présent et la politique à dix, vingt ou trente ans. Elle devra se réadapter dans la mesure où elle tirait une partie de sa vertu des arbitrages un peu frustes auxquels elle procédait. Il y aura lieu de veiller à ce qu’elle puisse se reconvertir en gardant sa force, en particulier au regard des régions à développer.
7 – Les stratégies géographiques du développement comme celles de l’environnement se rencontrent au niveau de l’aménagement du territoire qui constitue précisément un lien très décisif avec la planification. Il donne à cette dernière la possibilité de s’incarner correctement dans un territoire. L’aménagement du territoire prend une importance accrue en raison de la rareté de bien des ressources naturelles et de l’espace.
8 – Une des orientations de la politique de l’environnement pourra consister à rechercher le développement d’une industrie de l’environnement. Tous les pays ont vocation à voir naître ces activités nouvelles qui n’ont pas de raison d’être le privilège de quelques-uns ; cette tendance ne peut qu’être renforcée par la prise en considération d’une politique de l’environnement convenablement replacée dans des contextes géographiques contrastés et se refusant aux moyennes systématiques.
9 – Plus encore que la création d’industries de l’environnement surajoutées aux processus industriels, il conviendra de porter la plus grande attention à la réorientation, du fait de l’environnement, des structures économiques existantes ; celles-ci devront être davantage soucieuses de nouvelles frontières et tenter, à la fois d’éviter les ruptures et de réduire les déchets. Leurs productions peuvent être également appelées à subir de sensibles modifications. Un pays qui ne serait pas attentif à ces mutations pourrait se trouver isolé du contexte international.
10 – La politique de l’environnement ne peut rester étrangère à l’innovation : celle-ci doit être surveillée de plus près quant aux produits nouveaux en particulier. Mais elle constitue une très importante dynamique sur laquelle il convient de prendre appui. Une convenable politique de recherche-développement tirant un plus grand parti des informations qui doivent être davantage échangées dans le monde à ce sujet, peut aider à mettre en relief l’innovation.
11 – L’innovation ne sera efficace que si l’expérimentation peut être multipliée : il s’agit moins d’additionner des essais technologiques en vraie grandeur que de relier les techniques nouvelles aux nouvelles aspirations du cadre de vie. Il est regrettable à cet égard que les expériences dans le domaine de l’urbanisme ou de la pédagogie par exemple, soient si limitées en nombre et en qualité. Des expériences menées dans un pays et donnant lieu à des observations approfondies peuvent être riches en enseignements pour d’autres pays ou régions.
Il apparaît que toute tentative qui consisterait à vouloir imposer des modèles passe-partout pour régler les problèmes de l’environnement, ne pourrait aboutir qu’à l’échec. Il ne peut appartenir qu’aux groupes humains directement concernés de rechercher et de proposer des solutions aux difficultés qu’ils rencontrent pour assurer leur développement dans une ligne qui permette l’épanouissement de leur personnalité propre.
Dans un monde où l’information circule de plus en plus vite, on ne peut que constater la prise de conscience d’une exigence nouvelle relative à la qualité de la vie. Désormais on ne pourra plus envisager les problèmes du développement de la même façon que par le passé. Dans la mesure où il est toujours difficile de prévoir quelle sera l’évolution du monde, une des tâches essentielles d’une politique de l’environnement consistera à préserver pour les hommes de demain le plus large éventail de possibilités et d’orientations.
Si cette condition est remplie, le développement de l’humanité pourra conserver le maximum de plasticité et s’enrichir de nouvelles potentialités.

*Revue Coopération technique (Centre de formation des experts de la coopération technique internationale), 1973, no 72, p. 8-13. Serge Antoine est alors secrétaire général du Haut comité de l’Environnement, chargé de mission auprès du ministre.

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« La Datar et la naissance de la politique française de l’environnement (1962-1972) »

Auteur : Serge Antoine
source : Une certaine idée N° 5  1999

Parce que la Datar, née en 1962, avait pour vocation de se préoccuper du territoire global, elle ne pouvait pas, il y a dix ans, passer à côté de l’émergence de ce que l’on appelle aujourd’hui, « la politique de l’environnement » et ne pas y contribuer. Elle a, en fait, joué un rôle, à mon avis décisif, dans cette naissance, plus décisif qu’on ne pense quand on se réfère au contexte d’alors, dans notre pays, fait d’indifférence ou d’insouciance.
Ces années 1960 étaient, en effet, marquées par la priorité à la « transformation du pays » (J. Monod) et à un développement national de plein-emploi, de forte dynamique, d’urbanisation et d’armature urbaine, de grande mutation agricole et rurale. La fragilité de l’écologie n’était pas, à première vue, un souci pour l’opinion publique, ni pour les autorités locales, ni pour les entreprises.
Le monde scientifique était, dans l’ensemble, peu moteur. Je me rappelle même la difficulté qu’a connue Louis Armand, tout académicien qu’il était, pour faire passer le mot « environnement » qui, d’origine anglo-saxonne, disait-on, était quelque peu récusé en France.
L’opinion publique était, elle aussi, très peu porteuse, si peu qu’en 1967 Le Canard enchaîné ironisait sur l’idée de parcs naturels régionaux :
La France n’est-elle pas si belle et vraie dans sa campagne qu’il faille une étiquette pour ses sites naturels ?
Les « grandes » catastrophes n’étaient pas encore là pour la prise de conscience ; le Torrey Canyon (1967) était une « première ». Quant aux associations, elles naissaient à peine et, presque toujours, pour des motifs locaux.
La dimension internationale était encore à nos portes : en 1970 se préparait la conférence de Stockholm après l’Unesco pionnière ; l’Amérique était, certes, en avance mais les observateurs (Servan-Schreiber) ne le percevaient pas.
Combien anticipatrice apparaît alors avoir été la phrase d’Olivier Guichard dans son livre Aménager la France (1965) :
La protection de la nature est devenue un problème politique.
L’apport de la Datar qu’il dirigeait, quel était-il ? Pour l’eau, le littoral, les parcs régionaux, il a tiré la locomotive.
Le premier apport a été la naissance de la politique de l’eau. Le Secrétariat permanent pour l’étude des problèmes de l’eau (Spepe) avait été créé en 1960, en mitoyenneté entre le ministère de l’Intérieur et le Commissariat général du Plan.
Yvan Chéret, qui en était le patron, fut mis, en 1962, à disposition de la Datar. Il prépara, en deux ans, la loi sur l’eau, qui fut votée en décembre 1964 : un monument exemplaire dans le monde avec ses six agences financières de bassin, dotées d’un financement incitatif, déjà fondé sur le système du « pollueur-payeur1 ».
Le Conservatoire du littoral
Autre apport de la Datar ; le Conservatoire du littoral fut une institution originale, pensée vers 1970 par Michel Picquard et moi. Il s’agissait de contrecarrer la tendance au « mitage » des côtes et d’équilibrer la compétition d’activités sur les 5 500 kilomètres du linéaire côtier français. Nos amis britanniques, avec leur National Trust, avaient ouvert la voie en faisant appel à l’argent citoyen pour racheter leur littoral encore naturel. Il ne fut pas possible de faire la même chose chez nous et la Datar dut faire appel aux crédits de l’État. Ce fut une réussite. Sa structure appuyée sur des conseils de rivages a apporté à la France le moyen de préserver, en vingt ans, plus de 10 % de son linéaire côtier.
Le Conservatoire, dont Olivier Guichard a été l’artisan, fut créé par la loi en 1975 (après le rapport Picquard écrit en 1974). Son premier titulaire a été Robert Poujade. Je favorisai sa localisation à la Corderie royale de Rochefort, en même temps que j’y fis héberger la Ligue de protection des oiseaux, puis, plus tard, le Centre culturel de la mer. Le Conservatoire français est aujourd’hui un modèle de référence pour d’autres pays.
Les parcs naturels régionaux
Les parcs naturels régionaux ont été, entre 1965 et 1967, apportés par la Datar à la politique de l’environnement. On le doit à Olivier Guichard qui, en arrivant un lundi matin, en 1963, à la réunion des chargés de mission, y lança l’idée d’un « parc de nature et loisirs » proche de la métropole lilloise. C’est Henri Beaugé, chargé de mission à la Datar, qui proposa d’élargir cette intention. Leur création a aussi bénéficié du modèle des parcs régionaux allemands (le Luneburger Heide) et de la naissance des parcs nationaux français, créés par la loi du 22 juillet 1960 mais parfois bloqués (par le droit de chasse).
Il fallait aider à trouver un costume de protection pour de nombreuses zones habitées qui ne pouvaient être traitées dans le « sanctuaire » des parcs ou même en « zone périphérique », et épauler aussi le tiers rural de la France en déclin prononcé (entre 1950 et 1975, 50 000 exploitations avaient disparu).
Une rencontre fondatrice eut lieu en 1966 à Lurs, dans les Alpes-de-Haute-Provence. On doit très largement la réussite de ce rendez-vous à Jean Blanc, un ancien berger transhumant de Provence qui me fut présenté à Saint-Véran. Il fut au cœur de la réflexion et du choix des quelque cent trente-cinq personnes venues là pendant quatre jours, à l’abri du quotidien. Georges Pompidou poussa quelque six préfets, et non des moindres, à s’y rendre.
Plusieurs orientations ont été alors dessinées :
– les parcs ne seront pas des musées, mais des lieux de mémoire ;
– les parcs seront dans la vie, dans le développement (on ne disait pas encore « durable »), dans l’architecture contemporaine, ce seront des lieux d’innovation et d’expérimentation ;
– les parcs seront culturels ou ils ne seront pas ;
– statutairement (et on le doit beaucoup au jeune auditeur au Conseil d’État d’alors, Jean-François Thery), les parcs ne seront pas dotés de législation d’exception et on fera appel, pour la première fois en France, au droit contractuel entre l’État et les collectivités territoriales, sous la forme d’une « charte ».
Puis une mission fut composée (merci à Michel Parent et au concours, par lui, du ministère de la Culture), pour prospecter en France des sites possibles pour de futurs parcs. Enfin, une école un peu exceptionnelle (école sans murs) fut ouverte pour former les quelque quinze candidats (fonctionnaires et non-fonctionnaires) qui passèrent un an en caravane spécialement équipée à travers toute l’Europe, au Japon, aux États-Unis, au Canada, pour voir les réponses faites ailleurs dans le monde à la question de la protection de grands espaces.
L’épisode de la mise en place institutionnelle des parcs naturels régionaux mérite d’être conté : un texte, destiné surtout à protéger l’appellation, fut préparé ; parce qu’il ne créait aucune disposition juridique particulière dans les parcs et que les parcs étaient définis comme territoires « beaux, à protéger, et ce avec l’adhésion des populations », le Conseil d’État hésita à trouver ce morceau de bravoure justiciable d’un décret. Le texte était en panne. Peu après, Jean Maheu, conseiller technique à l’Élysée, et qui avait été à Lurs, en parla, en voiture, au général de Gaulle et l’on vit avec étonnement ce texte « flou » être revêtu de la signature du président de la République (décret du 1er mars 1967).
Aujourd’hui, trente-deux ans après, les parcs naturels régionaux sont au nombre de trente-deux ; dix candidatures montrent que l’appétit est encore là. D’ailleurs, si l’on en juge en termes de prospective, l’avenir est prometteur : 10 % du territoire en France est couvert par des parcs, des réserves et le linéaire protégé du Conservatoire du littoral. Près du tiers des régions d’agriculture non productiviste auront, dans quelques années, en Europe, un statut spécial où protection et développement durable devront se conjuguer. Les parcs régionaux sont maintenant un élément fort du dispositif que l’on pourrait qualifier « d’armature rurale » ou encore « d’aménagement fin du territoire » (R. Poujade). René Passet et Claude Lefeuvre dans Héritiers du futur (1995) plaident pour un schéma national des espaces et de couloirs en forme d’« infrastructure verte ».
Au-delà de ces trois apports
Ces trois apports décisifs à la politique d’environnement sont ceux que l’on peut bien identifier. Mais, plus largement, l’attention au respect de ce que l’on n’appelait pas encore « l’environnement » dans la durée longue était bien en germe dans les différents programmes et plusieurs actions de la Datar.
Contrairement à ce que l’on pense, tout n’était pas fait alors de productivité et d’expansion ; les Trente Glorieuses ont bon dos. La Datar était plus inquiète qu’on ne le croit de l’avenir et se préoccupait des avenirs possibles de la société.
Les grands exercices de prospective2 n’étaient pas pour elle des alibis. Les grandes infrastructures, la politique des métropoles d’équilibre, le freinage de la croissance de la région parisienne (+ 80 000 habitants par an, encore aujourd’hui) n’étaient pas des fins en soi mais des objectifs de demi-siècle.
Cette prospective qui mobilisa notamment Bertrand de Jouvenel et Fernand Braudel, deux pionniers du temps long, faisait aussi place, dans d’autres actions de la Datar, à des « précautions » pour l’avenir. Ainsi l’aménagement des stations touristiques du Languedoc-Roussillon (qui débute en 1963) se fait avec une forte maîtrise foncière pour garder intacts des grands espaces et des « fenêtres » naturelles sur la mer, et pensons aussi aux débuts de la Mission touristique Aquitaine (en 1967 avec Philippe Saint Marc).
Là prirent racine des initiatives pour la pédagogie de la nature, un peu à la manière des field centers anglais. Pensons aussi pour la Corse à Philippe Viannay, lui-même très soucieux de « la nature pour tous ». Et n’oublions pas le travail des commissaires à la montagne.
La préfiguration du ministère
La Datar a préparé l’avènement du ministère de l’Environnement et cela, en plusieurs étapes et en apportant à ce ministère quelques vertus et méthodes de travail. Jacques Belle et moi3, nous nous souvenons bien des apports premiers de la Datar.
Certes, ce n’est pas la Datar qui a proposé une institution ministérielle pour traiter de l’environnement, mais, entre 1969 et janvier 1971, elle a contribué à porter l’environnement au niveau politique sans lequel il n’y aurait pas eu ce premier ministère au monde.
Il faut le dire, une part de l’inspiration est venue des États-Unis en 1969, après une des nombreuses missions que nous y faisions, j’ai préparé une note au Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas. Celui-ci, au même moment, en recevait une de Louis Armand sur le même sujet. Il y était dit en substance que la France devait se préparer à faire face à une nouvelle problématique : celle de l’environnement.
Le 24 octobre 1969, le Premier ministre demandait à Louis Armand un rapport sur ce sujet4 et au délégué à l’Aménagement du territoire un programme de mesures et d’actions.
Côté Datar, je réunis, pratiquement tous les quinze jours, un groupe de travail interministériel. Des mesures simples et, comme il était recommandé, sans coût supplémentaire, furent peu à peu identifiées et présentées en première étape au ministre du Plan d’alors, André Bettencourt, qui évalua immédiatement l’intérêt d’un tel programme. Il présenta lui-même les « 100 mesures » en Conseil des ministres le 10 juin 1970.
Parmi ces mesures, l’une d’elles consista à créer un Haut comité de l’Environnement, comprenant à la fois, les différents ministères et neuf personnalités telles qu’Hubert Beuve-Méry, ancien directeur du Monde, François Bourlière, Jean Sainteny, Philippe Viannay, Haroun Tazieff, Paul-Émile Victor.
Le 7 janvier 1971, en lisant le journal, le délégué à l’Aménagement du territoire apprit que le remaniement ministériel avait conduit le Premier ministre à créer un ministère de l’Environnement à part entière et à y rattacher les personnels qui, à cet instant d’horloge, avaient vocation à s’en occuper ou s’en occupaient déjà. Ce rattachement concerna cinq personnes de la Datar. À ce ministère « de la diagonale », la Datar laissa des manières de travailler, des habitudes propres à cette administration de mission.
Certes, dès le départ, avec le décret d’attributions du 2 février 1971, le ministère de l’Environnement allait se charger de responsabilités propres, donc d’une part de gestion. Mais il lui est resté longtemps (et il lui reste encore) des caractéristiques d’une administration de mission.
Le ministère de l’Environnement a été placé sous ce signe et, aux temps de son premier titulaire, Robert Poujade (de janvier 1971 à mars 1974), a été dirigé par un ministre « délégué auprès du Premier ministre ». Cela n’a pas duré. Et, hélas ! quelques habitudes interministérielles se sont un peu perdues. Ainsi, le Fonds interministériel pour l’environnement5 décidé en comité interministériel, présidé à ses débuts par le Premier ministre en personne, s’est peu à peu transformé en un moyen pour le ministère d’élargir, ici ou là, ses moyens financiers et a fini par être supprimé (en 1996), après avoir été progressivement réduit.
Mais il reste encore, pour ce petit ministère, une certaine facilité pour cultiver sa dimension interministérielle… quand certains ne lui coupent pas les ailes. Robert Poujade, déjà, dans son Ministère de l’impossible, parlait de « guerre de tranchées » avec l’Agriculture, sur la forêt, de la résistance du ministère de l’Industrie pour le contrôle des établissements classés, de la bataille avec la Culture pour les services chargés des sites : « Un gouvernement est rarement une équipe : chacun joue sa partie et il y a des résistances administratives », notait-il. Combien de fois Robert Poujade n’a-t-il pas entendu à son propos : « Écartez ce gêneur… » ?
La Datar, même légère et quelque peu jacobine, s’est dotée de relais dans les régions : les commissaires à la reconversion, aux zones rurales, ou à la montagne, les missions touristiques. Le ministère de l’Environnement, a fortiori, lui aussi, a eu besoin de relais sur le territoire, tant il est vrai, en paraphrasant Napoléon, qu’on « peut gouverner de loin, mais qu’on n’environne bien que de près ». Robert Poujade, dans les quelques mois de mise en place du ministère, décida de se doter de relais n’entrant pas dans la hiérarchie administrative, plutôt des sortes d’inspecteurs régionaux relevant de lui autant que des préfets. Plus encore, il fut obtenu qu’au lieu de créer des agents spécialisés, certains services départementaux – DDE, DDAF, DRIR, etc. – relèveraient, en plus de leur ministre, du ministère de l’Environnement pour les affaires de sa compétence : solution tout à fait originale dans le monde et qui fait appel, là encore, à la dimension interministérielle.
Autre dimension bien héritée de la Datar : celle de travailler en prospective à long terme. Non pas seulement parce que l’écologie, comme le devenir du territoire, l’impose, mais parce qu’il faut constamment travailler avec une société qui se transforme.
L’environnement dans son concept n’est-il pas d’abord de prendre en compte la société ? « Parler de l’environnement, c’est parler de notre société à la recherche d’elle-même », dira Robert Poujade. Cette prospective nécessaire a fait que les responsables de l’Environnement ont toujours été en phase avec les Jouvenel, les Braudel, etc.
L’aménagement du territoire, en principe cantonné dans le « pré carré », avait fait un effort constant (Jérôme Monod) pour prendre en compte la dimension internationale et respirer avec ceux qui, dans le monde, pouvaient apporter de l’air et de la hauteur. Le ministère de l’Environnement a un peu hérité de cette ouverture, mais sans doute plus naturellement du fait de l’écologie sans frontières. Dès le début (1972), la conférence de Stockholm a conduit le ministère à être présent à l’échelle internationale. Ce ministère, par nécessité, cultive l’Europe (dont les directives sont une clef de voûte politique aujourd’hui) et notre appartenance à la planète.
Le développement durable
La liaison entre environnement et développement était inscrite dans l’approche Datar des parcs régionaux ou de la politique de l’eau : elle faisait corps avec l’action régionale. C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui du « développement durable ». Et il est bon de rappeler l’exposé des motifs du décret d’attribution du 2 février 1971 du ministère, où figure en toutes lettres « la conciliation entre la croissance économique et l’épanouissement de la vie ». « Cette visée, disait plus tard (en 1974) Robert Poujade, était ambitieuse, mais ne pas avoir d’ambition n’aurait pas de sens. »
Certes on n’en parlait pas alors, les prémisses étaient là de cet « éco-développement » né déjà au début des années 1970 à la veille de la conférence de Stockholm qui allait faire son chemin et n’a pas fini de le faire6. Le développement durable, qui se relie bien à une stratégie de territoires, ne peut qu’être endossé par une Datar attentive à la durée longue et au « ménagement » des ressources et des milieux.
Comment, dès lors, ne pas avoir souscrit à la décision prise en 1997 de réunir Environnement et Aménagement du territoire ? Les treize ministres de l’Environnement successifs depuis Poujade avaient souhaité qu’ils fussent dans la même main.

* Une certaine idée, no 5, 1999, « Aménagement du territoire. Territoire ou territoires ? ».
1. Ce principe a été lancé à l’OCDE et adopté officiellement entre 1970 et 1972.
2. La Datar n’hésitait pas à regarder loin, plus loin qu’on ne le fait aujourd’hui. En avril 1968, par exemple, elle organisa un colloque international de travail sur l’an 2050 (quatre-vingts ans d’anticipation !).
3. Jacques Belle a été le directeur de cabinet de Robert Poujade en 1971 ; moi, le chargé de mission. Nous avons tous deux, en janvier 1971, travaillé sur les textes d’attributions du ministère.
4. Louis Armand prépara ce rapport avec Bertrand Cousin et deux jeunes étudiants, François-Henri Bigard et Christian Gamier, et le remit au Premier ministre le 11 mai 1970. De nombreuses liaisons eurent lieu entre l’avenue Charles-Floquet (la Datar) et l’immeuble voisin de l’Union des chemins de fer, que présidait Louis Armand et où il organisait réunions et auditions.
5. Le FIANE ; je venais de la Datar et avais l’expérience du FIAT et j’avais aussi été à l’origine de la création du Fonds d’intervention de la culture, le FIC (en réunion avec Philippe Viannay et Paul Teitgen).
6. Ignacy Sachs et moi étions présents, avec une vingtaine d’économistes du Nord et du Sud, au séminaire de Founex, en Suisse, en 1971.
Ouvrages de référence
Aménagement et nature, no 116, Trente ans d’environnement, Noël 1994.
Serge Antoine (sous la dir. de), Revue 2000, numéro spécial L’Environnement, 1970.
Serge Antoine, « La France polluée », La Nef, no 43, juillet-septembre 1971 (numéro spécial : Demain c’est aujourd’hui).
Serge Antoine, Jean-Baptiste de Vilmorin, André Yana, Écrits francophones sur l’environnement, t. 1 : 1548-1900 et t. 2 : 1900-1996, Paris, Entente, 1991 et 1996, 342 p. et 272 p.
François Essig, Datar. Des régions et des hommes, Montréal-Paris, Stanké, coll. « Au-delà du miroir », 1979, 299 p.
Jean-Paul de Gaudemar, « Environnement et aménagement du territoire », colloque de Strasbourg, Paris, La Documentation française, novembre 1994.
Olivier Guichard, Aménager la France, Paris, Laffont-Gonthier, 1965.
Jérôme Monod, Transformation d’un pays, Paris, Fayard, 1974.
René Passet, Héritiers du futur, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1995.
Robert Poujade, le Ministère de l’impossible, Paris, Calmann Lévy, 1974, 276 p.

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Sébastien Treyer Chargé de mission Prospective à la D4E, au ministère de l’Écologie et du Développement durable sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

au ministère de l’Écologie et du Développement durable
Je suis très honoré de pouvoir prendre la parole en hommage à Serge Antoine et à la suite des oratrices et orateurs précédents dont j’essaye, du mieux que je peux, de reprendre le flambeau dans ce ministère de l’Écologie. Je ne suis pas du tout à la même échelle que ce qu’ont pu faire Jacques Theys et Dominique Dron, mais si j’interviens c’est parce que je suis aujourd’hui chargé de mission Prospective au ministère de l’Écologie.
Modestement, en premier point, je voudrais témoigner que, moi qui suis en train d’essayer de contribuer à la prospective pour l’environnement, moi qui suis en train d’essayer de construire un parcours dans ce domaine, je suis vraiment frappé de remarquer que j’ai rencontré l’influence de Serge Antoine partout depuis huit ans, déjà dans mon parcours de doctorant cherchant à faire une thèse en matière de prospective au sein du CIRED dont j’ai appris aujourd’hui que Serge Antoine avait contribué à la création. En travaillant sur les domaines de la prospective et de l’action publique, on voit évidemment que c’est marqué par l’influence de Serge Antoine. Par ailleurs, je me suis intéressé à un cas d’étude exemplaire dans ces domaines de prospective et d’action publique, à savoir celui du Plan bleu, cas exemplaire de la mise sur l’Agenda des questions d’environnement dans un contexte international complexe, au moyen de la prospective et des références scientifiques. J’ai aussi rencontré l’influence de Serge Antoine dans mon parcours ici, au ministère de l’Environnement, en tant que chargé de mission Prospective au sein du service de la recherche qui lui doit beaucoup également. Je suis donc cerné par l’influence de Serge Antoine, c’est de bon augure et j’espère que cela va m’aider, je le crois en tout cas.
Depuis huit ans, je vois se confirmer l’importance des questions de prospective pour l’environnement, et elles ont toutes la marque de l’intuition et de l’engagement de Serge Antoine.
Je voudrais réagir à cette question sur ce que l’on peut faire en prospective au service de l’État aujourd’hui. Moi qui essaye de reprendre le flambeau des deux orateurs précédents, je sens le poids de cette transmission, mais je vais tenter d’expliquer la façon dont je vois cette mission de prospective, en tant que chargé de mission Prospective au sein du ministère de l’Écologie. Pour ma part, j’essaye d’introduire de la prospective là où c’est possible et pertinent dans les politiques publiques de ce ministère. Mon constat est qu’effectivement, le besoin de prospective ne cesse de transparaître, même si la demande officielle varie parce qu’on voit bien que le Commissariat du plan, lancé sur la prospective en 2003, est aujourd’hui devenu un centre d’analyse stratégique et finalement, il se rend compte qu’il doit faire de la prospective. Enfin, on voit bien que l’on tourne autour de quelque chose.
En participant au réseau interministériel de prospective, je me suis retrouvé avec des homologues d’autres ministères, et nous avons partagé à la fois le constat que nous sommes souvent plutôt seuls à travailler sur ces sujets, et le paradoxe du projet essentiel de la prospective pour l’État. Puisqu’elle doit se porter en avant des certitudes, elle suppose d’être le trublion, l’agitateur, et pourtant, elle doit être institutionnalisée afin de pouvoir exister. Je me dis qu’il faudrait que nous soyons tous des Serge Antoine pour à la fois trouver une place dans les institutions, et continuer à y agiter les idées.
Je retiens surtout que le projet de Serge Antoine  pour la prospective pour l’environnement en particulier, est plus que jamais d’actualité. Il est aussi plus que jamais d’actualité parce qu’il reste toujours à construire. C’est comme si en arrivant dans ce ministère, en 2002, j’avais droit au même projet, aux mêmes obstacles et aux mêmes questions que Serge Antoine quand il a proposé son projet. J’ai l’impression que c’est aussi cela que l’on me transfère avec ce flambeau, c’est-à-dire qu’il y a toujours une flamme à entretenir.
De plus, en participant à cette journée, je me rends compte que l’exemple de Serge Antoine permet aussi de croire qu’il est possible de faire advenir le changement à la croisée des avancées scientifiques, des démarches de la prospective et des politiques publiques, même si cela reste toujours à construire. Je garde espoir, mais je suis conscient que beaucoup reste à faire. J’ai bien entendu les remarques de Dominique Dron qui me donnent plein d’idées pour ce que l’on pourrait continuer à faire.
Un dernier point sur les prospectives, particulièrement sur l’environnement, deux chantiers me semblent essentiels et résonnent avec ce que j’ai entendu aujourd’hui.
D’une part, à l’échelle mondiale, dans tout un tas de questions d’environnement, dans toutes celles que nous essayons de mettre sur l’Agenda, tant en termes de changement climatique que de biodiversité, on fait continuellement appel à des scénarios prospectifs pour les mettre au cœur du débat. Pour exemples, les scénarios du GIAC pour le changement climatique, le Millenium Assessment pour la biodiversité. Selon moi, l’exemple du Plan bleu qui était un exemple de prospective dans un contexte de négociation internationale très complexe reste important et reste un modèle, un cas d’école intéressant sur lequel ce ministère a toujours à apprendre sur ce volet des prospectives au service de la gouvernance mondiale de l’environnement.
Mais je reste tout aussi inspiré par ce que j’ai entendu aujourd’hui en ce qui concerne l’échelle locale, les projets de territoires et les projets de développement durable des territoires. Et je crois que la prospective doit vraiment avoir un rôle pour essayer de ne pas esquiver les questions d’environnement majeures quand on fait des projets de développement durable territorial. Pour moi, la prospective, comme le disait Dominique Dron, est à la fois une opportunité pour faire dialoguer des acteurs locaux qui se retrouveraient difficilement à parler des conflits actuels, mais qui peuvent se parler plus facilement sur les questions du futur, mais c’est aussi un impératif de transparence pour que l’on construise une action collective locale sans perdre de vue les conséquences à long terme des projets de chacun sur les possibilités des projets des autres, et sur l’environnement.
Voilà pour moi une série de chantiers à l’échelle mondiale, locale mais aussi à l’échelle nationale pour lesquels les exemples de Serge Antoine restent importants, notamment parce que nous sommes toujours en train d’essayer de reconstruire ou d’agir pour l’environnement et pour la prospective dans une situation pas facile, et à l’exemple de ce qu’il a dû faire.

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« Prospective de la prospective »

Source : Revue Futuribles N° 100 , 9 pages (79-88), 1986

Auteur : Serge Antoine

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Article numérisé:

Il faut donner du temps au temps.

Cervantès
Les mystères de l’an 2000 s’estompent au fur et à mesure que l’échéance millénaire se rapproche. La prospective perdra, dans la célébration du troisième millénaire, un peu de son sel. Mais elle doit y trouver un supplément d’âme. Au-delà des efforts institutionnels de prévision et d’esquisse du futur, Serge Antoine nous montre que la prospective n’est possible que si elle est portée par la société tout entière : une société qui doit cultiver « l’instinct du long terme ».
Célébrer un anniversaire est l’occasion d’un regard sur le passé ; ce peut être aussi une occasion de prolonger l’avenir. La prospective, regard sur le futur, mérite qu’on la projette, elle aussi dans l’avenir. L’arroseur arrosé !

L’an 2000, mirage prospectif
Sur un mode mineur d’abord : celui du calendrier de fin de siècle. La prospective passera-t-elle le cap de l’an 2000 ? Cette année fétiche qui aura cependant beaucoup fait pour elle, l’enterrera-t-elle ? L’an mil a généré des peurs ; l’an 2000 aura, depuis 40 ans, nourri des best-sellers, sous-tendu des scénarios de films mais aussi, c’est vrai, beaucoup stimulé l’anticipation.
Le mirage « 2000 » se dissipera-t-il comme tous les horizons d’une vision qui finit par accommoder et s’en accommoder ? La dernière décennie 1990-2000 sera cependant encore fertile et l’on peut prédire un beau premier janvier 1990 et des sondages en grand nombre sur l’après 2000.
Certes l’éloignement stimule (horizons-gigogne) : il produit encore un peu d’effet dans le discours politique, mais il est, en tout cas, aujourd’hui d’un tir très court pour les vrais tenants du long terme. Nous sommes déjà à l’aube de cette année magique et cet horizon de fin de siècle ne fera même bientôt plus croire aux prévisionnistes et aux planificateurs qu’ils font de la prospective. Il faut s’y résoudre : l’an 2000 tombera bientôt dans le quotidien.
Le IIIe millénaire aura, lui, encore quelque temps sa vertu mais qu’en sera-t-il le 31 décembre 1999 (qui est un vendredi) ? Il faudra cultiver le siècle et sacraliser l’an 2025 pour avoir plus qu’un leurre devant soi.
Une prospective plurielle
Sur un mode moins ponctué par le calendrier, il est bon que l’on amorce une réflexion de fond sur cette prospective de la prospective. On y trouvera bien des interrogations sur les relations entre la société et son approche du long terme. Car il n’est pas de prospective sans une société prospective.
Sur la prospective elle-même, on peut être optimiste. Qui a dit qu’elle était, depuis 1974, passée de mode ? Il n’est pas exact, en tout cas, qu’elle ait été condamnée le jour où, en Occident, elle n’a pas annoncé la crise du pétrole, la crise tout court et les problèmes durables de l’emploi. Elle n’a certes pas tout prévu ni tout dit mais porte-t-elle toutes les responsabilités quand on sait que ses messages ne sont pas entendus et qu’ils sont mal relayés ? Il n’existe pas encore d’agence de presse de l’incertain ni de quotidien des lendemains ; et j’ai encore le souvenir de n’avoir, en 1972, pas pu faire passer, dans un colloque sur l’énergie, le moindre message sur l’annonce précise de la crise du pétrole pourtant annoncée par G. Teller et H. Kahn.
La prospective aujourd’hui se porte bien avec, il est vrai, des contrastes forts : vivante dans l’entreprise et certains secteurs professionnels (pas tous), nécessaire par essence dans d’autres domaines (stratégie militaire ou environnement mondial, par exemple), elle est décadente dans l’administration (en France, elle y a presque disparu depuis sept ans), et vagissante dans les collectivités décentralisées. Mais demain ?
L’optimisme pour la prospective peut se fonder sur les progrès évidents qu’elle a parcourus depuis vingt ans grâce aux perfectionnements de la cybernétique et de l’informatique. Elle est aujourd’hui prête à nous débarrasser de la prospective divinatoire ou incantatoire (H. Kahn). Elle est maintenant en mesure de passer des trajectoires univoques d’une extrapolation linéaire. Elle peut se nourrir d’imprévus et d’accidents et surtout prendre en compte les risques (P. Lagadec) tout à fait essentiels. Elle peut fertiliser les liaisons et nouer les interfaces qui sont l’humus de l’anticipation (on a toujours, pour la prospective d’un secteur, besoin de celle des autres).
On peut aussi et surtout faire entrer l’imaginaire dans le calcul, lui qui était, comme le « qualitatif » à la porte d’une prospective qui ne pouvait, il y a 50 ans, que prolonger les certitudes ou, à défaut, renvoyer au Meilleur des mondes (Wells).
L’art de la simulation est aujourd’hui au cœur de la réflexion ; la réponse aux scénarios multiples est l’affaire de quelques secondes. Par-dessus tout, le jeu (« gaming » est meilleur) est entré dans une pratique familière et relègue fort heureusement la prospective divinatoire ou assenée. Les pluriels des « Futuribles » ou d’« Arab alternative futures », par exemple, entrent aujourd’hui à plein dans la réalité, même dans les pays résignés ou ceux que l’on dit fatalistes.
Mais il n’est pas de prospective sans une société prospective et l’on devrait, à ce sujet, se poser plus de questions qu’on ne le fait. Allons-nous vers des sociétés qui prennent en compte davantage le long terme ou vers des sociétés de ­l’intemporel ?
La première réflexion devrait porter sur l’instinct sociétal du long terme. On ne pourrait alors que rappeler sa force dans les sociétés rurales anciennes où le relais de générations était d’autant plus fort que la durée de vie était courte et la durée des plantations longue. Planter une forêt pour dans trois cents ans ou greffer un arbre qui ne produira que 50 ans plus tard, quels beaux gestes de solidarité prospective ! La prospective était enracinée par cette nécessité ; par le rituel de sociétés qui se passaient le flambeau, de « sages » en fils. L’initiation à la prospective était presque la règle lorsque la prospective se reliait à l’immuable ou, en tout cas, aux changements longs, aux rythmes séculaires et aux mémoires collectives. Aujourd’hui, le regard sur le long terme n’est pas un réflexe : peu de domaines y poussent encore ; cependant, l’environnement mondial, la gestion des grandes catastrophes et le destin d’espaces entiers (les forêts, les zones sèches, les océans…), tout comme la troposphère et les climats sont des domaines où le regard doit porter loin, non pour le plaisir mais pour la survie ; les échéances comme Tchernobyl sont là pour nous réveiller. Les instruments de mesure se mettent peu à peu en place et ces tours de contrôle que sont les satellites viendront alimenter les avertissements, les alertes ou les programmes de recherche (« global change » par exemple). Après l’ordinateur, le satellite de télédétection est l’un des outils qui viendront conforter le regard global sur le long terme. Ces outils fantastiques de l’appréhension de la terre et de son devenir relaieront-ils la sagesse paysanne aujourd’hui disparue ?
Aujourd’hui – ou plus exactement en 1998 – la population urbaine dépassera dans le monde la population rurale. Puis, très vite, les proportions seront de 2/3, 1/3. La vie urbaine est trépidante. La société contemporaine vit à un rythme saccadé. L‘acte de planter, pari de la longue durée, sera bientôt pour elle un souvenir comme celui de la lenteur d’évolution ou les grandes continuités. Et même le subconscient n’y fera plus référence. La société vit et trépigne son quotidien. Elle consomme la mode et même le durable. Le mot de « gaspilha » venait du paysan gaulois. Aujourd’hui elle fait, avec la contraception, entrer la démographie dans les discontinuités. Où demeurera le réflexe prospectif dans une société qui, certes, innove, part dans l’espace et bouleverse la génétique, la morale et la biologie mais carambole le temps et l’aplatit. La société de communication qui immédiatise et rapetisse l’universel dans une a-géographie, où l’on réagit aux événements des antipodes avec la méconnaissance de ce qui est à sa porte, renforcera-t-elle la tendance à l’événementiel. La communication érige le temps en actualité et oblitère la mémoire. Une véritable « maladie du temps » naît avec l’instantané. Les nouvelles générations commencent à mesurer la perte de densité du temps. Le quotidien se gère en temps réel et même les grands investissements se réalisent vite : une centrale nucléaire en dix ans, un tunnel sous la Manche en six ans ; entre 1950 et 1980, c’est-à-dire en trente ans, une société comme la nôtre aura réussi à doubler son revenu.
La prospective était d’ailleurs bien adaptée aux « trente glorieuses » ; n’était-elle pas, elle-même glorieuse, collant bien au développement des sociétés industrielles ? Habituée à mesurer les plus, elle a, semble-t-il, été moins alerte pour compter les ralentissements, les crises et les reconversions. Parfois triomphaliste dans les années 1960 ou, en tout cas, expansionniste, la prospective serait-elle un fruit du développement ? Plus que celui de la prospérité d’ailleurs.
La géographie mondiale de la prospective aujourd’hui confirmerait cette thèse. Les pays jeunes, les pays en développement, voire en explosion, se sont mis à une prospective du long terme qu’il y a quelques années encore, ils étiquetaient comme un produit d’importation. La santé de la planification non extrapolatrice mais interrogative de ces pays est évidente ; les fêtes de la jeunesse sont la face ludique de cette prospective qui, en Europe, a peu d’occasions populaires d’être face à ses devenirs. L’intention du Parc de La Villette est un acte encore isolé1.
Des continents entiers qui ont décolonisé leur présent (avec difficulté) sont en train de coloniser leur futur en discutant leurs objectifs et en s’efforçant de mieux définir leurs identités. Les communautés européennes sont plus timides2, hésitantes devant la formulation de projets sociétaux. « Esprit » se contraint à rester technologique. Le contraste géographique de l’affirmation des espérances commence à s’accuser dans un monde pourtant dur pour les pays neufs. Les vieux pays ne sont plus portés comme au XIXe siècle par la croyance au Progrès.
L’industrie est la mère de toutes les ressources. Rien ne peut exister sans elle si ce n’est la misère. Elle répand l’influence qui donne la vie3.
Mais les inconnues véritables de la prospective sont davantage liées à la manière dont les sociétés assument leur avenir et pensent au long terme. Ici l’avenir de la prospective est incertain. Il ne s’agit pas des méthodes de prospective mais de la prospective portée par un peuple, de la prospective des personnes et des groupes plus que de la prospective des institutions.

De la prospective aux mains nues
L’ordinateur est une chance mais aussi un facteur de démission. « L’ordinateur a dit » est une forme de soumission. Alors qu’il fournit merveilleusement la possibilité de jouer, de rêver, faut-il encore que les peuples en aient l’envie. Cela ne se fait pas tout seul. L’instinct du long terme se cultive. Il lui faut de l’exercice, faute de quoi nous risquons d’être des ankylosés du long terme, des ankylosés du futur. Les faits porteurs d’avenir existent parmi la masse des données ou des idées reçues. Encore faut-il avoir la soif de les identifier.
Ceci veut dire qu’il faut non seulement générer une pédagogie de la méthode du long terme mais encore et surtout multiplier les exercices de participation. S’il ne faut pas pleurer sur l’enterrement de la « planification de papa » (Ozbeckhan), s’il ne faut pas s’affliger du déclin des plans centralisés, du moins faut-il s’inquiéter de voir, à ce niveau, la politique éradiquée de son espérance poétique : celle de la liberté de choisir entre plusieurs futurs possibles.
Car il est vrai que la prospective est une respiration. « Une journée de prospective, une année de santé » pourrait-on dire.
On ne consacrera jamais assez d’efforts à décentraliser la prospective et à la mettre à la portée de chacun. « Les villes naissent, les empires disparaissent » (Claude Nicolas Ledoux). La prospective n’en a pas tenu compte ou, du moins, pas les États décentralisateurs. La planification décentralisée, locale ou régionale devrait être une exigence. Depuis cinq ans en France, la décentralisation a été surtout juridique, règlementaire et institutionnelle ; elle n’a pas été accompagnée du moindre souci de pédagogie décentralisée. Futuribles l’avait suggéré : on ne l’a pas entendu.
C’est l’honneur – et la mission – des quelques équipes indépendantes de prospective que d’être les levains d’une renaissance du long terme comme souci de société. Leur réussite sera moins faite des annonces qu’ils pourront faire des étapes de l’avenir que de l’éducation en profondeur qu’ils auront pu prodiguer ou susciter ; rendre l’avenir familier ; habituer les sociétés à refuser l’inexorable pour regarder plus loin ; identifier les non-connaissances et cultiver les interrogations que tout l’appareil éducatif a tendance à fermer sur l’acquis ; célébrer l’inattendu ; et surtout mettre en avant la seule liberté qui existe : celle de pouvoir choisir entre plusieurs avenirs si on prend la peine de les regarder en face.

* Revue Futuribles, no 100, 1986, p. 79-84. Serge Antoine, membre du conseil d’administration de l’Association internationale Futuribles ; président de la fondation C. N. Ledoux pour les réflexions sur le futur (Arc-et-Senans) ; engagé dans la prospective de la Méditerranée 1985-2025 ; directeur de la Revue 2000 (1966-1978) ; membre de l’institut du Temps.
1. Une fête du futur est envisagée en 1990.
2. Serge Antoine, « Pas d’Europe sans prospective », Futuribles, no 8, automne 1976.
3. Claude Nicolas Ledoux (1736-1806), architecte et utopiste, est le créateur de la Saline royale d’Arc-et-Senans qui abrite aujourd’hui la Fondation qui porte en Franche-Comté son nom.

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Olivier Lucas Président de l’association des Amis de la vallée de la Bièvre sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Je vous invite à reprendre la montgolfière qui était si chère à Serge, et à atterrir dans cette vallée de la Bièvre. Cette association est l’association des Amis de la Bièvre, de la rivière Bièvre et pas seulement de Bièvres, et couvre un territoire assez important qui va des sources de la Bièvre, vers Saint-Quentin-en-Yvelines, jusqu’à Verrières-le-Buisson, là où la Bièvre passe en souterrain.
Serge a largement contribué à créer cette association puisqu’elle est née de la fusion, il y a quarante ans, ce qui en fait une des plus vieilles associations d’environnement d’Île-de-France, de deux associations. Serge dirigeait une association qui avait pour but de créer un espace protégé dans cette région si proche de Paris, et une autre association était née dans la région de Bièvres pour défendre l’environnement contre l’implantation assez massive des usines Citroën au nord de Bièvres. Il est assez intéressant de noter la différence qui est encore bien réelle aujourd’hui entre les associations de défense d’environnement et l’association de Serge qui avait pour but de créer quelque chose. Serge a porté tout au long de sa vie cette différence d’état d’esprit dans les associations d’environnement, et l’a très largement insufflée dans tous les combats locaux et les actions locales de ceux qui se sont investis dans l’environnement.
Je me suis très souvent demandé pourquoi quelqu’un comme Serge Antoine, avec tous ses engagements nationaux et internationaux, s’était autant investi dans une action locale qui, somme toute, sur l’échelle des enjeux, peut paraître d’une dimension inférieure à ses autres engagements. C’était d’ailleurs assez curieux pour moi, président de cette association, d’avoir un secrétaire général comme Serge Antoine. C’était un peu comme si un plaisancier du dimanche avait Éric Tabarly comme équipier ! Mais l’avantage d’avoir ce type de support est qu’on apprend vite beaucoup de choses et donc, nous avons, moi comme tous les militants associatifs, et au-delà tous les acteurs locaux de ce territoire, bénéficié d’une sorte de formation continue permanente qui nous a beaucoup aidés, et qui nous aidera encore beaucoup.
J’ai donc essayé de comprendre cet engagement local, et j’ai pensé que Serge Antoine avait besoin d’implications opérationnelles. Il est assez rare de voir chez quelqu’un cette fusion, dans un même esprit, entre une vision théorique de ce niveau-là et cette implication pratique. Cela ne veut pas dire qu’il faisait tout, sur le plan concret, dans notre association. Il fallait parfois que l’intendance suive, c’est vrai. Il s’intéressait beaucoup à internet, comme on l’a dit, c’est un fait mais c’est quand même Aline qui tapait tous ses courriels. Cela fait partie du personnage, et je pense que de l’idée à l’action, il faisait un pont à sa manière et, en tout cas, il avait ce don extraordinaire d’entraîner les autres dans l’action. C’est donc bien d’implications opérationnelles quand même dont il s’agit.
Je pense qu’en plus, une action locale, comme celle qu’il a menée avec nous, était pour lui une sorte de laboratoire d’idées, d’application de ses idées innovantes de l’environnement. En effet, les idées, même si elles sont théoriques, peuvent rester en friche un certain temps et je pense qu’il avait besoin de voir ce retour sur la population locale, sur les élus, sur les militants associatifs de toutes ses idées sur l’environnement. Il nous a beaucoup parlé d’Agenda 21, et la première fois qu’il en a parlé, nous nous sommes tous regardés en nous demandant ce que c’était. Ce n’est peut-être pas très glorieux de la part de militants associatifs d’environnement, mais pour notre défense, c’était quand même relativement nouveau. Il nous a donc expliqué, et cela nous a permis ensuite d’en parler à certains élus qui d’ailleurs avaient le même regard interrogateur. Il avait besoin de tester toutes ses idées sur le plan local et de les partager, très largement y compris dans des débats publics avec la population. Selon moi, cette fusion entre le haut et le bas de l’échelle de l’implication dans ses convictions est quelque chose d’extrêmement rare, et c’est d’une immense utilité, y compris pour l’avenir de nos actions.
Je ne vais pas vous dresser la liste de ce qu’il a fait dans notre association, ce serait un peu fastidieux. Il a fait énormément de choses, et d’ailleurs, je suis assez surpris de tout ce qu’il a fait pour vous parce que j’avais l’impression qu’il travaillait à plein-temps pour moi ! Il a dû inventer aussi l’ubiquité.
En tout cas, nous avons créé un journal, et nous sommes une association qui édite un journal gratuit à 20 000 exemplaires. Cela n’a l’air de rien, mais nous commençons à challenger certains journaux de la presse nationale. Et surtout, un sujet qui était cher à Serge, c’est le contre-pouvoir de l’information indépendante, libre de toute publicité, de toute subvention, que l’on peut diffuser dans la population. Il a édité beaucoup de choses dont un almanach, une sorte de clin d’œil, un peu pour s’amuser. C’est certes un clin d’œil, mais ce n’est jamais complètement « innocent » car c’est aussi un bon outil pédagogique. Nous avons pu le diffuser dans toute la population, dans les écoles, etc. et il apporte sa contribution dans les mouvements pour l’environnement.
Il s’est aussi impliqué sur des sujets plus importants, et pas seulement à l’échelon local parce qu’ils sont devenus des symboles à l’échelon national voire même international. Je vais les citer.
La réouverture de la Bièvre m’a fasciné quand j’ai participé à cela avec lui. En effet, je me souviendrai toujours du jour où nous avons inauguré la réouverture que quelques centaines de mètres de la Bièvre, à Verrières-le-Buisson. Nous avons vu 150 à 200 personnes (élus, associations, population) s’extasier d’un seul coup devant un petit filet d’eau qui coulait au fond d’une tranchée qui n’était pas tout à fait naturelle d’ailleurs. Il avait bien fallu faire la place à la Bièvre au milieu de l’urbanisation existante. J’ai réalisé brutalement, ce jour-là, l’importance de ce qu’il avait mis dans cette action, le poids du symbole que pouvait représenter, pour tous les gens qui étaient là et ceux qui sont venus ensuite, la renaissance d’une rivière en plein milieu urbain. C’est un symbole qui vaut plus pour l’environnement que bien des discours.
Je prendrai deux autres exemples qui sont directement liés au territoire. Ils me permettront de conclure rapidement sur une des dernières grandes colères de Serge Antoine.
Beaucoup de personnes s’occupent de l’aménagement en Île-de-France. Une proposition, tout à l’heure, était d’encore renforcer la réflexion sur le sujet. Au conseil régional, des personnes s’occupent du SDRIF, l’État y participe aussi avec un jeu d’équilibre assez subtil, un peu trop d’ailleurs selon moi. Il y a aussi le préfet de la région Île-de-France, au nom de l’État, qui a lancé une opération d’intérêt national (OIN) pour aménager une zone que, avec nos associations et Serge Antoine, nous avions pensé pouvoir être un exemple d’équilibre entre les espaces naturels, les espaces agricoles et un certain urbanisme ; non pas un urbanisme zéro et sanctuarisé, parce que vous savez très bien que ce n’était pas du tout l’idée de Serge Antoine, et il a, je pense, largement convaincu chez tous les acteurs locaux que ce n’était pas une bonne idée. Il a réconcilié l’économie, la croissance et le respect de notre environnement ou, au contraire, encore mieux la symbiose représentée par un environnement où on fait venir des chercheurs, où on peut développer des centres de recherche, sans gaspiller l’espace. Une des caractéristiques de l’Île-de-France, dans son aménagement, si vous avez vu les bilans du SDRIF de 1994 par exemple, est quand même un énorme gaspillage d’espace.
Grâce à Serge Antoine, nous avons conduit des actions, avec d’autres associations comme Terre et Cité, où il a – et j’ai compris aujourd’hui que c’était une de ses grandes forces – mis autour de la table des agriculteurs, des associations, des élus locaux. Les associations d’environnement défendent souvent l’agriculture dans notre région, mais sans les agriculteurs, ce qui pose quand même un problème. Par ailleurs, vous savez qu’entre les agriculteurs et les associations d’environnement, ou les partis politiques centrés sur l’environnement, ce n’est pas toujours le grand amour. Il a donc réussi à les réunir et nous avons pu définir, à l’échelle de ce territoire qui est quand même assez exemplaire dans le sud de l’Île-de-France, une politique qui a été valorisée, suivie, défendue par les élus locaux et par une association comme la nôtre.
Il a aussi réussi une grande chose, pas tout seul bien entendu, mais il a instillé l’idée, bousculé les obstacles pour faire classer, dans la région naturelle de la vallée de la Bièvre, la haute vallée de la Bièvre. Pour une région soumise à une pression d’urbanisme considérable, c’est quand même un succès extraordinaire. Il a trouvé à la DIREN, au ministère, avec l’aide de son fameux carnet d’adresses qui va bien me manquer d’ailleurs, toutes les alliances pour faire passer ce décret qui s’est fini en Conseil d’État, et qui a été obtenu à l’arraché avec bien des discussions jusqu’à la dernière heure, jusqu’à la dernière signature.
Je voudrais conclure sur une de ses dernières colères parce que je pense que cette journée d’aujourd’hui doit être tournée vers l’avenir, pour savoir comment nous allons encore pouvoir profiter de ses engagements, de ses leçons. Une de ses dernières colères concerne une certaine inconsistance de l’État. Cela peut paraître un peu contradictoire chez lui, mais vous savez qu’il était un peu iconoclaste, grand serviteur de l’État mais aussi grand râleur contre certaines décisions de l’État. Aujourd’hui, d’un coup de crayon, l’État, pour des raisons affichées qui sont toujours très bonnes (il faut des logements, il faut urbaniser un peu), s’apprête à faire appliquer une solution de facilité qui est d’urbaniser dans les zones qui ne le sont pas. Plutôt que de rénover des centres urbains difficiles à aménager, c’est tellement plus facile de prendre quelques taches vertes dans la région Île-de-France, de passer un coup de bulldozer pour niveler et d’y implanter des centaines de logements.
C’est donc ce que l’on s’apprête à faire avec l’opération d’intérêt national du plateau de Saclay qui est une opération d’urbanisme, voire une opération foncière de la part de l’État puisqu’il met en avant les terrains qu’il y possède déjà. Dans cette région, on s’apprête à remettre en cause l’action antérieure de l’État, celle que Serge Antoine a défendue : le classement de la vallée de la Bièvre par exemple, la protection et la persistance difficile d’une agriculture périurbaine qui a pourtant bien des qualités dans les partages qu’elle peut avoir avec les citadins locaux. On s’apprête donc à fouler au pied toutes les valeurs et les idées de Serge Antoine dans cette région.
Évidemment, une association comme celle que je dirige ne va pas rester sans réagir, mais si vous me le permettez, je ferais quand même appel à vous, à son carnet d’adresses puisque certains d’entre vous y figurent certainement, pour nous aider, non pas à tout rejeter en bloc, parce que dans ces idées d’OIN, il y a aussi la valorisation de la recherche en Île-de-France, des idées tout à fait louables et positives, mais pour lutter contre ce gaspillage d’espace nouveau qui se prépare malgré les enseignements, malgré les leçons qu’on aurait dû tirer, un énorme gaspillage d’espace et un énorme coup de canif dans l’équilibre que Serge et nous avions aidé à défendre dans la région.

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