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La qualité de la vie

Source : Reflets essec, n°122, 3 pages(39206), 1975

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Une interview de M. Serge ANTOINE

« Monsieur Serge Antoine est au Ministère de la Qualité de la Vie le Secrétaire Général du Haut Comité de l’Environnement ». Par sa connaissance particulièrement approfondie des problèmes de l’environnement et la perspective très large qu’il leur donne, il est considéré en quelque sorte comme un « doctrinaire » de la Qualité de la Vie.

Robert Crouzet et Jean Daniel Colom sont allés l’interroger …

Nous tenons à dire combien les concours que nous avons trouvés auprès du Ministère de la Qualité de la Vie nous ont été précieux pour la réalisation de ce « Reflets ». Nous tenons particulièrement à remercier Monsieur Alain Terrail qui nous a assuré la coopération des différents départements du ministère, Monsieur Serge Antoine qui a bien voulu répondre à nos questions avec le talent que nos lecteurs apprécieront. Monsieur Seguin du Cabinet du Ministre et Monsieur le Ministre lui-même qui a bien voulu préfacer ce numéro ce dont nous le remercions très vivement.

 

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Q. – Et d’abord qu’est-ce que la Qualité de la Vie?

R. – y a-t-il vraiment une réponse objective ? En tout cas, le Ministère qui a ce nom souhaite garder à cette qualité de vie de chacun sa pleine subjectivité. Le Ministère n’est pas un ministère du bonheur et ne veut pas l’être.

Tout ce que peuvent faire les pouvoirs publics, c’est de jouer sur le « cadre de vie », c’est-à-dire sur les conditions dans lesquelles une qualité de vie meilleure peut éclore ou s’améliorer en fonction des besoins et, mieux, des aspirations des habitants. Mais même pour le cadre de vie on doit faire la part d’une grande subjectivité. Les habitants ne peuvent se contenter de dire: « faites-nous un bon urbanisme, un bon habitat et nous ferons le reste ». Dans les faits, même le cadre de vie doit être réalisé avec l’habitant en fonction de ses besoins et de son psychisme.

La notion de « qualité de vie », comme toute la sémantique de ce type, est d’ailleurs née de la société comme un moyen pour elle de s’exprimer; comme l’environnement, ou l’aménagement du territoire. Nos sociétés secrètent des mots pour lutter contre les contraintes de plus en plus « désappropriantes » de la vie individuelle ou collective. Puis les mots s’institutionnalisent. Comme l’aménagement du territoire qui n’était qu’une idée lorsque dans les années 45, Jean-François Gravier éditait son livre « Paris et le désert français ». L’environnement, quant à lui, est un mot qui nous vient des Etats-Unis mais qui résulte d’une crise de croissance de la société américaine, de la société japonaise aussi. Puis l’Europe dans les années 70 et, grâce à la conférence mondiale de Stockholm en 1972, le Tiers Monde ont adopté ce mot pour formuler une part de leurs aspirations.

La notion de qualité de vie a été largement diffusée dans les instances internationales dès 1972 et elle s’est manifestée en France en 1973, dès avant la guerre du Kippour. La crise du pétrole ne l’a pas choquée. Que traduit-elle? Une répulsion subconsciente à la tendance mécaniste d’un progrès linéaire. Le rejet d’une croissance pipée par le PNB (produit national brut) définie comme un amas de biens. Et surtout une aspiration que certains ont qualifiée de romantique mais qui est, au fond, dans « l’économie des profondeurs », (comme l’a appelé Drouin) un élément de vitalité des sociétés. De sociétés qui sont à la recherche de quelque chose qui n’est pas trop défini. Faut-il définir d’ailleurs cet indéfinissable? Je pense qu’il est utile d’analyser l’aspiration, mais sans la bloquer ou la cadastrer. La Qualité de la Vie n’a pas à être définie d’un seul coup; elle peut l’être chemin faisant « en marchant ». Il est bon, par exemple, que l’on interroge les habitants sur la ville, sur les vacances, sur la sécurité pour voir ce qu’ils veulent réellement ou au moins disent ce qu’ils veulent. Et au-delà des sondages très superficiels où devrait promouvoir plus d’expérimentations en vraie grandeur. Faire naître une société plus expérimentale. C’est ainsi qu’on aura petit à petit, par touche, des éléments vécus de qualité de vie. Il est évident que l’analyse ne doit pas être fixiste ; je ne crois pas à la stabilité de la Qualité de la Vie; elle est évolution, conscience du devenir. La politique de la Qualité de la Vie doit s’entendre comme un processus d’évolution dans une « subjectivation » de la société par rapport à son passé et surtout par rapport à son devenir; et cela aussi bien en termes de vie individuelle qu’en termes de vie collective (les deux étant importants). Je crois que l’aspiration à la Qualité de la Vie est, bien sûr, individuelle; elle doit rester personnelle. Mais il y a la dimension de la vie collective qui, elle aussi, demande à être plus qualitative. Les pouvoirs peuvent, en tout cas, beaucoup pour la favoriser.

Q. – Le Ministère de la Qualité de la Vie existe depuis maintenant 16 mois. Il a pris la succession du ministère de l’environnement; pour le français moyen, l’homme de la rue, quels changements ces ministères ont-ils pu apporter ou alors dans quel délai pouvez-vous prétendre changer la vie?

R. – Rien, en ce domaine, ne se fait en un jour. On a parlé de « guerre de 30 ans » pour les batailles de l’environnement: il en est de même pour la Qualité de la Vie. On ne transforme pas la vie avec un bâton magique, il faut beaucoup de temps pour retransformer une ville (non pas son visage, mais sa réponse à la vie quotidienne). Cela veut dire, comme le disait Liautey, qu’il faut s’en occuper tout de suite. A partir du moment où quelque chose demande 30 ans, cela veut dire qu’il ne faut pas attendre 30 ans pour s’en occuper. Je suis fondamentalement contre une vision du futurologue qui consiste uniquement à définir ce que sera l’avenir dans 30 ans. L’avenir, c’est ce qui se passe entre maintenant et 30 ans: il sera notamment fonction des actions qui sont menées pour transformer cet avenir, si possible le plus rapidement. On ne vit pas que de « surlendemains », on vit d’aujourd’hui et de l’obstination des actions de Qualité de Vie qu’il faudra mener pendant 30 ans.

Voilà la réponse à votre deuxième question. Quant à la première, celle des actions déjà engagées par les pouvoirs publics en France depuis 3 ans, je vous dirai simplement qu’en 1975, six textes de loi ont été présentés par le Ministère de la Qualité de la Vie qui a à peine un an d’âge: c’est remarquable. Surtout si l’on sait que, parmi eux, il y a, par exemple, la loi sur les déchets qui sera aussi essentielle que la loi française sur l’eau, votée à l’unanimité en 1964 par le Parlement.

Or, précisément revenons-en au délai de réponse; les agences de bassin, le système de lutte contre la pollution de l’eau qui est aujourd’hui en place et en plein fonctionnement auront mis 10 ans à exister. Les actions visibles, c’est 10 ans après seulement. Les pêcheurs qui savent qu’un certain nombre de rivières se reconquièrent, commencent maintenant seulement à reprendre espoir.

C’est le meilleur test que celui du bout de la chaîne, mais la reconquête est seulement enclenchée. Cela signifie qu’il y a encore à redoubler d’efforts. Et puis, nous avons des batailles qui sont devant nous: la bataille des océans est à peine entamée, et si nous ne la gagnons pas nous perdrons le Monde; la bataille de la Méditerranée est encore à décider, elle est loin d’être purement française. Pour ce qui est de notre littoral français, nous n’aurons probablement de résultat sérieux, au niveau de l’assainissement, que dans une dizaine d’années. L’action d’un ministère ne se traduit donc pas immédiatement au bout de la chaîne. De plus, trop de français, très centralistes de nature, pensent que toutes leurs affaires se traitent à Paris dans l’administration centrale. La partie visible de la Qualité de la Vie, ce sont les collectivités locales qui s’y engagent. Et croyez-moi, le progrès est très sensible depuis 10 ans. Les maires sont les vrais fantassins de l’environnement, avec les responsables d’associations.

Encore un mot sur l’action du Ministère; dans le travail d’un ministère, outre le travail législatif, il y a des actions directes: elles sont rares parce que ce n’est pas le métier de l’administration centrale; mais il y a aussi ce qui peut être fait pour changer les « règles du jeu ». Par exemple, au travers des concertations avec des collectivités locales ou avec des responsables du secteur économique.

Avec des collectivités locales, ce qui a été le plus sympathique dans l’action de plusieurs Ministères des dernières années, ça a été les accords passés avec des mairies, des contrats de « villes moyennes » dans lesquelles le qualitatif est introduit dans les relations de financement « contractuelles entre Etat et collectivités ». On a pu ainsi financer des réaménagements de places, des conservations de monuments dans le site; pas simplement des opérations ponctuelles d’équipements mais bien un ensemble intégré dans lequel le piéton, le cycliste, retrouvent, par exemple, des cheminements perdus. Et cela par des opérations globalisées; alors que, jusqu’à présent, les systèmes de subventions de l’Etat sont fractionnés, hachés. Autre exemple très important de concertation, la concertation entre l’Etat et les branches industrielles. Les « accords de branche » qui ont été passés entre l’Etat et un certain nombre de branches industrielles pour la dépollution, non seulement d’industries à venir mais pour la réhabilitation d’un certain nombre de situations difficiles, sont très intéressants; le dernier exemple en date, – et c’est nouveau – concerne, non une branche proprement dite, mais un groupe (Pechiney-Ugine Kulhman), les accords de branche ou de groupe sont librement consentis entre deux parties, pour une période de temps de quelques années ce qui permet de remédier aux choses par des virages qui sont économiquement tolérables et financièrement possibles.

« Le qualitatif doit être l’affirmation d’une volonté nationale, d’une volonté culturelle, d’une volonté régionale … »

Q. – Y a-t-il selon vous incompatibilité entre une action en faveur de la Qualité de la Vie et la croissance économique?

R. Non, il n’y a pas incompatibilité, par essence, entre la croissance et la qualité, entre la quantité et la qualité; il y a d’abord des situations différenciées. Il peut y avoir par exemple des stratégies géographiques différentes; il est certain que, la croissance démographique n’a aucune raison d’être uniforme sur l’ensemble d’un pays et cela n’est pas un déshonneur pour certaines régions ou pour certaines communes d’avoir une population stable et même décroissante. Il faut regarder en face sans tristesse des stabilités ou même des décroissances. Il n’y a pas de vision mondialiste de la croissance de population; il n’y a pas une stratégie unique de la population en France, il y a des stratégies qui doivent être très intimement situées dans leur contexte géographique, économique et sociétal; stratégies donc différenciées.

Non, il n’y a pas incompatibilité, par essence entre la croissance et la qualité, entre la quantité et la qualité; mais il y a des problèmes. La croissance économique, même définie par ce très fruste et très sommaire PNB, est intéressante pour l’amélioration de la Qualité de la Vie. Les deux tiers du monde ne démentiront pas ces propos et il faut être riche et nanti pour être malthusien a priori….pour les autres. Mais ce qui compte, ce sont les conditions de la croissance. Là, il peut y avoir conflit entre rythme et qualité, entre quantité et qualité. La croissance à tout prix, la croissance « sauvage » entraîne un train de « biens » (les « goods ») mais aussi de maux (les « bads »). Le bilan peut être même négatif si l’on veut bien tenir une vraie comptabilité de bilan où apparaisse le patrimoine. Et ne pas se contenter d’un compte d’exploitation.

Je ne passerai pas en revue ici toutes les conditions pour que se manifeste une bonne croissance. Mais, j’insisterai surtout sur le souci qu’elle doit avoir de la réponse aux fonctions sociales. La croissance n’a pas pour finalité de produire des objets. Nous avons souvent tendance à donner trop d’emphase aux phénomènes production d’objets avec les risques que cela peut comporter sur le plan de l’encombrement ou des nuisances.

La voiture automobile individuelle par exemple a sa place, une place assez fondamentale dans le système urbain et même dans un système social (dans lequel la voiture est assez souvent synonyme de liberté) ; mais il ne faut pas identifier tout de même l’objet avec la réponse à la fonction; par exemple, la voiture individuelle et le transport. Ce qu’il faut, c’est essayer de dégager un peu les fonctions essentielles, les besoins essentiels, les aspirations essentielles et d’y répondre. Alors, on retrouvera des voies de progrès qui ne sont pas toujours celles de la fabrication d’objets.

On pourrait ainsi revoir aussi la part que nos sociétés donnent à l’entretien qui a été éclipsée par tout ce phénomène de production. La notion d’entretien a été court-circuitée par une société pressée qui a eu tendance à faire des objets de plus en plus éphémères et souvent à ne pas mesurer les vertus de la durabilité. Certes, il ne faut pas généraliser à tous les objets bien sûr, le souci de la durée de vie, mais il y a là des économies possibles. Il peut être répondu à des objectifs de création d’emploi par des mesures autres que celles qui portent strictement sur le stade terminal de la production; encore faut-il là (et c’est difficile) avoir l’imagination et le temps pour mettre en route de nouveaux mécanismes de société; ce qui n’est pas facile du jour au lendemain; les auteurs du rapport Gruson sur le gaspillage se sont bien rendus compte qu’à partir des idées lancées il fallait un temps long de réponse. Nous sommes en train, en ce moment même, de faire le bilan des mesures antigaspillage prises en un an en France; et vu sur un laps de temps court. Il est déjà assez satisfaisant qu’un bon tiers des idées sont, à l’heure actuelle, engagées. Cela montre qu’il y a encore un effort assez important à faire. C’est, encore une fois, une œuvre de longue haleine que celle de raccorder convenablement les deux dimensions de la Qualité de la Vie et de la croissance. Il n’y a pas d’automatisme. S’il y a volonté de les faire se rejoindre, on peut y arriver. En tout cas; c’est important, non seulement-pour nous français, nous européens, mais aussi pour les pays en voie de développement; il est évident que, pour eux, il y a une insolence incroyable à dire qu’il y a incompatibilité entre croissance et Qualité de Vie.

Q. En fait, pour vous la Qualité de la Vie est-elle davantage l’aboutissement d’un nouveau comportement que le résultat d’un confort matériel lui-même conséquence d’un progrès économique?

R. – La Qualité de la Vie est effectivement plus faite de la satisfaction d’un certain nombre de besoins, que l’obtention de la matérialité d’objets. Encore, faut-il faire très attention à rappeler que toute une partie de la population mondiale et, dans un pays donné, tout une partie de la population, n’est pas en état d’avoir les objets élémentaires qui lui permettent de passer à un cran de satisfaction acceptable. Il faut donc, quant on parle de qualitatif, ne pas oublier qu’il y a des gens qui ont besoin de quantitatif.

Ceci étant rappelé, je pense effectivement qu’une meilleure satisfaction des besoins et des fonctions, un meilleur rapprochement entre la vie économique et les données qualitatives de l’environnement passent par un changement dans les comportements. La désacralisation de l’objet, pour y revenir encore, est l’une des clefs qui peut permettre d’insister sur la durée de vie des produits, sur l’entretien, sur le fait que l’emploi, le plein emploi, n’est pas forcément assuré par des éléments strictement industriels. Une nouvelle stratégie de l’emploi peut naître à partir de revendications de Qualité de Vie. Bien entendu, il s’agit pas là, non plus, d’un virage à angle droit de la société; au nom du qualitatif, il ne faut pas, pour autant, tourner le dos à l’industriel. La France vient seulement de commencer son industrialisation: il ne faudrait pas l’oublier.

Q. Cette redéfinition de la croissance vous a-t-elle attiré quelques ennemis ?

R. – Il y a évidemment, dans une société, un certain nombre de gens qui vivent d’une croissance sauvage; ceci dit, ils ne sont pas très nombreux. Et puis, il y a les opposants au changement. Mais ils deviennent encore moins nombreux, ces responsables du quantitatif, qui n’admettent pas une révision de la croissance, si on leur dit que cette révision de la croissance doit se faire suffisamment à l’avance et dans un contexte multinational convenable. Il est évident que si on prend des virages à angle droit, comme Charlot, et que l’on demande à l’industrie X ou Y de se faire harakiri du jour au lendemain, il y ait des réactions; si on lui demande, par contre, de revoir, dans un laps de temps qui peut être de l’ordre de 10 ans, une nouvelle stratégie de sa production, et si tout cela se fait dans un contexte international de pays européens, à ce moment là, la plupart de ceux qui sont « opposants » à des conversions dans la croissance seront tout à fait conduits à être les premiers à jouer de cette nouvelle croissance; donc, là aussi, il n’y a pas d’ennemis a priori. Mais selon l’accrochage que l’on peut faire entre croissance et environnement, dans la manière dont on le mettra en œuvre, on peut avoir peu d’ennemis ou beaucoup d’ennemis.

En poussant au bon moment les véhicules électriques, par exemple, ou en aidant l’énergie solaire à se développer, le Ministère de la Qualité de la Vie n’a aucune raison de se faire des ennemis.

Q. Le Ministère de la Qualité de la Vie en France est quelque chose de nouveau, c’est également quelque chose de nouveau par rapport à l’étranger. Vous faites un peu figure de pionnier?

R. – Il est certain qu’au plan de la structure ministérielle, le Ministère de la Qualité de la Vie français est une structure rare et enviée dans le monde; elle est regardée de près comme l’exemple d’une « structure ministérielle à objectif » alors que la plupart des Ministères, dans les différents pays du monde, ont des « domaines » d’action et sont rarement créés en fonction d’objectifs comme l’est la Qualité de la Vie.

Cela étant, tous les pays commencent, à leur manière, à développer une politique consciente de la Qualité de la Vie. Il est impossible de passer ici en revue, bien entendu, les différents cas et de voir, dans ces pays, ce qui se fait de bien (même si on sait qu’on peut difficilement ensuite le comparer à ce qui peut se passer chez nous, et à fortiori, le transposer). Pour prendre un pays proche, l’Angleterre, il est certain que nous avons à apprendre des anglais un certain nombre de réalisations: la place des enfants dans la ville, les équipements scolaires, l’équilibre des rapports entre la vie urbaine et rurale. Je suis par contre plus interrogatif sur les villes nouvelles anglaises.

De toutes façons, le qualitatif doit être l’affirmation d’une volonté nationale, d’une volonté culturelle, d’une volonté régionale, délibérément mieux située dans le contexte de la culture et de la géographie d’un pays; elle ne peut pas être stéréotypée; en tout cas, je crois que la revendication à la Qualité de la Vie qui se discourt dans les organisations internationales ne s’incarnera valablement que si elle est assumée très profondément par les différents pays, et ce au cœur d’eux mêmes et de leurs régions. Je crois d’ailleurs que c’est une des caractéristiques à l’heure actuelle les plus intéressantes de la sociologie tout court, et de la sociologie politique en particulier des pays développés comme des pays en voie de développement, que cette aspiration à la Qualité de la Vie se traduise comme une expression d’identité et d’existence, d’affirmation d’être, d’affirmation de destin librement choisi par opposition aux tendances mécanistes, à l’extrapolation des modèles occidentaux ou d’un modèle généralisable à travers le monde entier. Cette aspiration à la Qualité de la Vie, donc doit pour être valable, être refaite par chacun et être très profondément personnalisée.

Q. – Et pour nos enfants, la génération qui vient, quelle Qualité de Vie leur souhaitez-vous ?

R. – Ce que je viens de vous dire vous donne la clef de ma réponse; je ne pense pas du tout que ce soit à nous de définir ce que les enfants voudront; ils devront eux-mêmes se faire leur propre définition de qualité de société, en fonction du moment où ils vivront; il ne faut pas qu’ils puissent nous dire, comme Musset l’a dit en 1834: « Nos villes ne sont que des restes, nous ne vivons que des décombres des sociétés passées ».

Mais, cela ne vaut pas dire, bien au contraire, que nous n’ayons pas des responsabilités à l’égard du monde de demain. La vraie solidarité de génération que nous leur devons, c’est de leur léguer un milieu de vie le plus intact et le plus vivant possible: un océan, de l’air pur, de l’eau, des milieux naturels. Ce qu’ils en feront est leur affaire à leur tour. Et après tout, s’ils veulent couvrir les Alpes et les Pyrénées de maisons de verre comme nous la Côte d’Azur avec des villas … L’important, l’essentiel c’est de ne pas leur léguer l’irréversible et de leur laisser la liberté de choisir entre le maximum de futurs possibles. Ne pavons pas leur avenir de notre béton, pas plus que de nos bonnes intentions. Ils doivent pouvoir se faire du « sur mesure » et ne pas enfiler, contraints, notre prêt à porter …

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Publié dans Collectivité locale, croissance, Environnement, Ministère de l'environnement | Tagué | Laisser un commentaire

Serge Antoine répond aux questions de Thierry Paquot

source : Revue Urbanisme, N° 336, p.71 à 78, 29 mars 2004

Quelle est votre formation ? Quel est votre itinéraire intellectuel ?
Mon itinéraire est relativement impossible à retracer, mais je vais essayer parce qu’il est quand même marqué de quelques constantes. L’enseignement me paraissait étroit, recevoir des leçons de professeurs me semblait insuffisant, alors j’ai pris du temps sur Sciences Po pour ouvrir deux fenêtres à mon enseignement personnel. La première pour réaliser pendant deux ans des sondages dans la rue, ce qui m’a permis d’ailleurs de rédiger ensuite, sous la direction d’Alfred Sauvy, un mémoire sur les sondages d’opinion publique, et la seconde pour rejoindre Paul-Henry Chombart de Lauwe. J’intégrais son équipe constituée de cinq volontaires et installée au musée de l’Homme ; il fallait pour la rejoindre sauter par-dessus Jean Rouch et Gérard Philipe dont les bureaux de la Cinémathèque étaient installés là ! J’ai passé plus de deux ans avec Chombart à travailler sur ce que l’on appelle maintenant l’écologie urbaine, issue des travaux de l’École de Chicago. J’ai davantage participé à l’étude de la ville dans sa globalité qu’aux études de quartier, tout en privilégiant la cartographie. Paul-Henry Chombart, comme Louis Couvreur auprès de lui, plongeait dans une ville vécue et non pas dans une ville reçue. J’ai beaucoup appris avec lui.

Vous ne découvriez pas simplement une équipe qui travaillait sur l’écologie urbaine, il s’agissait aussi de la découverte d’une ville. Vous n’êtes pas parisien ?
Je suis né à Strasbourg. Ensuite ma famille a bourlingué, beaucoup et partout. Mon père a répondu à l’appel du général de Gaulle, il est parti en juin 1940 en Angleterre et nous avons réussi à le rejoindre non sans mal, puis nous nous sommes installés à Alger.
Je ne suis ni architecte ni urbaniste, je pense que mon intérêt pour le territoire me vient de mon père. Il était polytechnicien, ingénieur, mais il a pu s’occuper en Syrie d’aménagement du territoire et son nom a été associé au plan de Damas. Par ailleurs, puisque nous sommes dans les histoires de famille, c’est lui également qui a d’abord rencontré celui qui deviendra mon beau-père, l’architecte et urbaniste Michel Écochard. Mon père m’a fait connaître de grands noms de l’aménagement, Eirik Labonne au Maroc ou encore Maurice Rotival. Ce dernier m’impressionnait dans son approche européenne. Pour Jean Monnet, l’Europe c’était le marché commun, le charbon et l’acier, mais pour Rotival c’était la géographie : « Constituons ensemble un morceau de territoire autour du Rhin et on fera l’Europe ! » Il a écrit cela dans le no 1 de la revue Urbanisme. À mon avis, c’est une belle utopie de croire que les aménagements du territoire peuvent être vus comme le ciment des peuples. Cette dimension territoriale, insufflée par mon père, est très importante parce qu’on la retrouve en continu au fil de ma vie.

Après la parution du livre dirigé par Paul-Henry Chombart de Lauwe, Paris et l’agglomération parisienne, en 1952, que faites-vous ?
Après Sciences Po, j’ai préparé l’ENA, où j’ai été admis. Ensuite, je suis entré à la Cour des comptes. J’y ai constitué le centre de documentation et contrôlé une vingtaine de communes. Mais le contrôle a posteriori ne nourrissait pas tout à fait mon appétit. Deux semaines après mon arrivée, Chombart me recontactait ; il avait obtenu du ministère de la Construction et de l’Urbanisme un contrat sur la Sambre, autour de Maubeuge. Cela m’a amené à connaître l’urbanisme opérationnel, comme on dirait maintenant. À peine le rapport terminé, fin juin, j’ai reçu un appel comme tous les autres magistrats de la Cour, proposant durant trois mois, juste avant la période des vacances, d’élaborer la planification régionale du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, de l’Aisne et de l’Oise. Le hasard est parfois extraordinaire ! Je me suis empressé d’accepter et j’ai travaillé sur l’avenir de ces cinq départements, à vingt ans ou trente ans, puisqu’il s’agissait de planification prospective que Pierre Pflimlin, du gouvernement Edgar Faure je crois, avait décidée. À la fin de cet exercice, j’étais horrifié par le nombre de découpages propres à chaque administration. J’ai alerté les responsables : pour décider une planification régionale, il fallait premièrement des circonscriptions un peu homogènes et deuxièmement que l’administration centrale, alors au ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), ait une vue d’ensemble autour du Premier ministre. J’inventais alors les régions, que j’ai dessinées et dont je fus, pour le décret, commissaire du gouvernement. J’inventais aussi la « Datar » avant l’heure. Le Comité d’enquête sur le coût et le rendement des services publics, relais de la Cour des comptes, m’a confié les rapports sur ces deux sujets. J’ai dénoncé – ce qui m’a valu pendant un temps une interdiction d’accès au MRU – le défaut de relations entre le ministère de la Reconstruction et ceux de l’Industrie, de l’Agriculture, etc. Quant aux régions, le découpage de la France différait selon chaque administration. Chacune avait le sien. J’ai travaillé là-dessus pendant un an : j’ai d’abord superposé les cartes de découpage des différentes administrations sur un grand calque ; puis j’ai étudié le rayonnement des villes et surtout des futures « métropoles d’équilibre » en tentant de distinguer, en dehors de la région parisienne, les villes qui opéraient comme des points d’attraction. J’ai mesuré les attractions exercées par Marseille ou Montpellier, par exemple, en utilisant notamment les zones de chalandise ou les données statistiques se rapportant aux relations par téléphone, très révélatrices (à l’image des données sur les distances à cheval utilisées lors du découpage des départements pendant la Révolution). Après quoi j’ai proposé l’idée à Jérôme Monod, qui travaillait au cabinet du Premier ministre, Michel Debré. Celui-ci, avec Jean-Marcel Jeanneney, avait en tête le projet d’une France à 47 départements. J’ai expliqué à Monod que je pensais aussi que le département était trop petit pour l’échelle de planification, mais je l’ai prévenu que l’échelon politique allait passer quelque deux ans à mettre en place une réforme difficile parce que l’on ne redécoupe pas un pays en deux coups de ciseaux. La réforme sur laquelle j’avais travaillé était toute prête, beaucoup plus facile à mettre en œuvre. C’est celle-ci qui fut appliquée. Les 21 régions se sont créées en six ans par ajustements successifs, en gardant en nombre entier les départements. Dès qu’une administration désirait innover pour ses échelons déconcentrés, elle devait passer par moi ! Pendant cinq ans, j’ai été une espèce de procureur des 21 régions. Je les ai dessinées seul, sans aucun pouvoir politique et sans être allé sur place, deux particularités qui sont impensables maintenant, mais à l’époque il ne s’agissait formellement que d’un regroupement technique1. Ceci nous amène cinq ans avant la Datar. Elle a été créée en 1962, selon mes vœux, mais à ce moment-là, après trois années passées auprès du directeur général de l’ORTF, Christian Chavaron, j’étais à Bruxelles, proche collaborateur de Chatenet, patron de l’Euratom et ancien ministre de l’Intérieur. Je lui avais promis deux ans mais je lui ai faussé compagnie au bout d’un an et demi, ne pouvant résister à l’appel de la Datar, en 1963. J’y ai passé près de dix ans exceptionnels sous la direction d’Olivier Guichard. On avait des rapports tout à fait extraordinaires avec cet homme, qui était un grand patron. Son bureau, quand il n’était pas à la Datar, donnait directement dans celui de Pompidou, alors Premier ministre, ce qui présentait une situation bien supérieure à n’importe quel pseudo-rattachement tel qu’on peut en voir dans les organigrammes. Il n’était pas, en apparence, chaleureux. Il parlait peu, disait le minimum, mais indiquait le sillage. Prenons l’exemple des parcs régionaux, puisque je m’en suis occupé après l’aménagement de Fos et la création des métropoles d’équilibre. En voyage avec Pisani et Pompidou, il découvre les parcs allemands. Rentré en France, dès la première réunion à la Datar, Olivier Guichard émet l’idée d’en créer : nous avons mis plus d’un an à « digérer » cette idée et à la mettre à l’heure française.

Avez-vous rencontré Paul Delouvrier ?
Je le voyais souvent. J’étais en totale opposition avec Delouvrier sur l’objectif des 12 millions de Franciliens, mais je l’ai beaucoup respecté. Avec Guichard, nous avions, à la Datar, inventé les métropoles d’équilibre pour faire contrepoids à Paris dévorant toute la France. Donc nous ne pouvions que freiner Paul Delouvrier, qui implantait ses villes nouvelles à l’intérieur d’un périmètre régional (que j’avais fabriqué, moi !). Je me suis énormément bien entendu avec lui, par exemple, lorsqu’il a ouvert la voie aux équipes pluridisciplinaires des Oréam pour les métropoles d’équilibre. Je me souviens encore d’une réunion à Rouen, vers 1965, où Paul Delouvrier s’est trouvé devoir donner des explications à un parterre d’ingénieurs qui s’étonnaient de la présence dans une équipe d’urbanisme d’un géographe et d’un sociologue ! J’ai pris modèle sur lui pour constituer des équipes pluridisciplinaires des métropoles d’équilibre.
L’anecdote la plus remarquable s’est passée en 1968. Ni la Datar ni bien sûr Guichard n’étaient sur les barricades, mais nous regardions avec intérêt ce foisonnement soixante-huitard. Nous avons mesuré son apport : celui d’une appropriation forte. Les salariés de l’entreprise disaient « c’est mon entreprise », les étudiants, « c’est mon université », etc. Mais ce mouvement d’appropriation restait étranger aux collectivités locales et territoriales. J’étais depuis peu le patron de la revue de la Datar, la Revue 2000, et j’ai pensé qu’il fallait en débattre. J’ai donc, en plein mois de mai, préparé un numéro un peu spécial qui s’est appelé le Petit Livre rouge – il était d’ailleurs rouge. Paris étant paralysé par les grèves, je suis allé dans les Hautes-Alpes pour imprimer cet ouvrage collectif qui réunit les signatures de personnalités comme Jacques Delors, que je connaissais très bien, et celles de toute l’équipe de la Datar, Jérôme Monod en tête, dans une sorte de plaidoyer pour la région. Cette fois au-delà du découpage. Sans budget, sans élu, la région n’était pas encore une institution. Nous avons donc proposé l’élection d’un représentant au suffrage universel. La revendication des soixante-huitards en direction de leur entreprise ou de leur université, nous l’avons ainsi portée au système territorial français. Quand je suis revenu, Guichard m’a tout simplement dit : « Eh bien dites donc, vous en avez fait des choses pendant ce mois de mai ! » Puis, j’ai découvert l’environnement. À la Datar, nous avions terriblement besoin de prospective à vingt, trente et quarante ans, et il y avait peu de gens dans le monde pour travailler à ces horizons. Grâce à Bertrand de Jouvenel et avec Monod, nous avons pu, aux États-Unis, rencontrer les grands spécialistes, Hermann Kahn, Daniel Bell… J’ai énormément appris en prospective, et c’est ainsi que j’ai découvert la naissance de l’environnement en Amérique. J’ai été la première personne à être reçue par la première administration américaine s’en occupant, directement liée au président. J’ai cueilli les idées à froid. Dans l’avion du retour, nous avons préparé deux lettres à l’attention de Pompidou et de Chaban-Delmas pour leur annoncer que la France devait se préparer à prendre en compte une politique de l’environnement, sachant que, le plus souvent, ce qui se passe aux États-Unis finit par nous arriver. Dans le même temps, Chaban-Delmas recevait une lettre similaire de Louis Armand qui, lui aussi, rentrait des États-Unis. Chaban lui a confié un rapport sur l’environnement et nous a demandé, à la Datar, les premières mesures à prendre en faveur de l’environnement. En 1970, Armand a rendu un rapport rédigé par deux jeunes de 17 ans alors, dont l’un est maintenant professeur, toujours militant et qui paraît, pour moi, avoir encore 20 ans. Ce fut le premier rapport français sur l’environnement. Après, les Anglais se sont manifestés en fabriquant un ministère réunissant l’Équipement, le Logement, l’Environnement et l’Intérieur. Chaban a créé le ministère de l’Environnement en 1971 – une première mondiale – directement rattaché au Premier ministre. Il l’a confié à Robert Poujade. Trois jours après sa nomination, Poujade m’a appelé pour me proposer de travailler avec lui, c’est ainsi que je suis devenu son bras droit à l’Environnement. Depuis, dix-huit ministres se sont succédé pour le meilleur ou pour le pire… Je suis, si je me situe parmi les « écolos », plutôt un écolo des villes qu’un écolo des champs. Je suis incapable de distinguer dans la nature une feuille d’une autre, je connais peu le vivant, les « écosystèmes ». Je suis un enfant de la ville. Ce ministère a été marqué par de grands pionniers, Ruffié, Bourlière, Trémolière, Paul-Émile Victor, Tazieff, le commandant Cousteau, ainsi que par une ouverture mondiale, beaucoup plus que tous les autres ministères français. J’étais alors moi-même membre du Club de Rome. J’ai participé à la conférence de Stockholm en 1972 avec toutes ces personnalités que j’ai tenues à faire venir. En débarquant à Stockholm j’ai retrouvé Maurice Strong, canadien, grand utilisateur de prospective, qui était le secrétaire général de la conférence, le pilier de ce premier sommet. Je le connaissais bien, cela a été d’autant plus utile que la France avait fait sauter dans le Pacifique une bombe H la veille de la conférence, ce qui lui a valu la réprobation de toute l’écologie naissante. J’ai revu Strong en 1990, deux ans avant le Sommet mondial de Rio dont il avait la charge, et j’ai intégré son équipe. Là, j’ai surtout investi sur les collectivités locales. J’ai rédigé en grande part le chapitre 282 des Agendas 21 et organisé la réunion des maires qui a eu lieu à Curitiba deux jours avant la conférence de Rio. C’est encore très actuel, car la rencontre de ces 300 maires a débouché sur l’alliance de deux fédérations hostiles l’une à l’autre, la Fédération (française) des cités unies et IULA, la fédération anglo-saxonne créée en 1906. Le mariage aura lieu en mai 2004 à Paris puis à Barcelone ; j’ai contribué à le lancer, il se consomme ainsi après douze ans. Cela pour vous dire que l’histoire est lente.

Vous êtes également l’initiateur du Plan bleu pour la Méditerranée et de la coopération entre les vingt États riverains. Comment en avez-vous eu l’idée ?
À la fin de la conférence de Stockholm, Maurice Strong m’a demandé ce que l’on pouvait espérer de la France. J’ai pensé à son passé colonial, mais aussi aux pays du bassin méditerranéen divisés alors entre trois continents, l’Afrique, l’Asie et l‘Europe, et qui n’avaient jamais créé de véritables liens entre eux. J’ai raisonné en termes d’approche régionale, celui d’un aménagement au niveau d’un grand ensemble géographique. Je sentais là un terrain d’avenir intéressant dans lequel la prospective et le grand aménagement pouvaient se retrouver. En 1975, de ce fait, les pays méditerranéens ont signé à Barcelone une première convention. J’y travaille encore et je suis toujours le représentant de la France à la Commission méditerranéenne du développement durable. Comme vous le voyez bien, les hasards sont en apparence inexplicables… Mon curriculum paraît fait de hasards. Je suis passé par l’ORTF, l’Euratom, etc. Autre exemple, en 1981, lors du changement de pouvoir, Robert Lion, qui était directeur du cabinet de Pierre Mauroy à Matignon, m’a contacté parce qu’il voulait rompre avec l’architecture giscardienne qui obstruait l’horizon ouvert de la Défense. En se réunissant le temps de quelques dîners plateau-repas à Matignon en compagnie, par exemple, de Gérard Thurnauer, on a fabriqué un projet. Robert Lion cherchait à inventer quelque chose qui soit durable comme le fer à la tour Eiffel, j’ai lancé l’idée que l’on devrait bâtir un projet autour de la « communication ». Le projet a été réalisé dans son architecture, mais pas dans sa raison d’être : devenir un centre de familiarisation pour des techniques qui changent vite. Mitterrand, Lang, Attali n’ont pas bien compris. Ma seule satisfaction est d’avoir constitué en grande part le jury qui a eu le choix entre Jean-Paul Viguier et Otto von Spreckelsen. Ce dernier a remporté le concours à cause de la transparence, de l’ouverture, il entrait dans la logique de la communication invisible. Viguier avait cru devoir assimiler la communication à un écran géant : la communication ne se résume pas à l’image.

Quel bilan tirez-vous de ces années 1972-2004 ? Les choses n’avancent pas très vite, semble-t-il…
Non. Je suis d’un naturel optimiste. J’ai toujours dit que trente ans était le temps utile pour obtenir des résultats. Je pensais en 1970 que, en développant une certaine volonté, au bout de trente ans on arriverait à maîtriser tous les problèmes dits « de l’environnement ». C’était mon entrée en matière avec Robert Poujade quand il m’a demandé, au début de son mandat, ce qu’il fallait entendre par environnement ; je lui ai répondu que cela se rapportait à tous les domaines, que tous les ministères étaient concernés : mais c’était d’abord un problème de société. À présent, je suis inquiet. Sans vouloir faire le prophète, je dis que, si nous continuons à ne rien changer, dans deux ou trois cents ans il risque de n’y avoir plus d’humains sur cette terre. Le développement durable, les Nations unies, mais aussi les États, sont d’une lenteur épouvantable.
Quels sont les principaux défis à relever et, bien que tout se tienne, comment les hiérarchisez-vous ? Quelle position adoptez-vous par rapport au développement durable ?
D’abord, je n’ai aucune définition toute prête pour le développement durable et je ne veux pas en avoir. Les Français jugent que c’est une notion floue. Tant mieux. Il se trouve que c’est la troisième dimension floue à laquelle je travaille après l’aménagement du territoire et l’environnement. La vraie question est de passer de l’état gazeux à l’état solide. Je m’emploie à le faire avec d’autres au Comité 21, au Conseil national du développement durable, à la Commission méditerranéenne du développement durable. Cela signifie faire un peu plus de prospective à long terme, réintégrer des valeurs dans nos systèmes de choix, affiner des choix sociétaux, réaffirmer la solidarité entre les pays du Nord et les pays du Sud, être très attentifs aux transformations géophysiques, climatiques, environnementales. En 1967, le conseiller scientifique du président américain, que j’avais rencontré, me confiait que l’important était la fonte de la banquise, le réchauffement de l’atmosphère et l’augmentation du niveau des mers, et que je ne devais jamais l’oublier. Quand je suis revenu en France chargé de ces confidences, l’accueil des politiques s’est révélé plus qu’indifférent. Je porte finalement un regard féroce sur les politiques (je suis pourtant généralement clément). Si retard il y a, c’est parce qu’eux sont en retard.
La politique de développement durable peut s’affiner. Elle se fait en marchant, un peu comme L’homme invisible qui devient visible quand on lui pose des bandelettes. Il faut prendre conscience du fait qu’il s’agit là d’une véritable révolution culturelle, d’une révolution dans les comportements, surtout politiques, à laquelle nos habituels schémas d’analyse sont étrangers. Je ne développerai pas ici tout ce qui est nécessaire pour que le développement durable soit pris en compte. Disons simplement qu’il faut éviter de prolonger la simple approche environnementale et qu’il est nécessaire de s’alimenter de manière systémique aux sources de l’économie, de la culture, du social en même temps que de l’écologie, que l’allongement en prospective est indispensable, qu’il faut transformer tout le monde en « acteurs » et si possible monter des opérations multiacteurs, qu’il faut jouer du volontariat et que les indicateurs de mesure du suivi sont indispensables. Je n’en dirai pas beaucoup plus : le mouvement est en route depuis deux à trois ans dans les entreprises ; les collectivités locales, elles, démarrent en France. Il est encourageant de voir les différents secteurs s’y mettre peu à peu : les agriculteurs, les industriels de l’eau, les forestiers, etc. Côté urbain, les architectes ont une avance avec la haute qualité environnementale (HQE) sur les urbanistes. La réflexion sur la ville de demain a besoin d’être relancée.

En accord avec l’« écodéveloppement », mot consacré par Ignacy Sachs3, vous préconisez un « écohabitat4 », de quoi s’agit-il ?
D’abord un mot sur l’effort entrepris dès 1970 par Maurice Strong, bien avant madame Brundtland, pour réunir en Suisse des économistes du Nord et du Sud : c’est là que je rencontrais pour la première fois Ignacy Sachs et que naissait l’« écodéveloppement ». Pour l’écohabitat, en 1976, j’ai été le coordonnateur de la délégation française au sommet de Vancouver (Habitat I). J’espérais en cette rencontre mais le résultat a été décevant. Elle a produit une littérature abondante mais dont personne ne se sert, les ministres du Logement ne comprenaient pas pourquoi on leur parlait de pauvreté, les États sont restés assez indifférents. Il eût fallu responsabiliser les maires des villes, c’est la leçon que j’ai tirée et c’est pourquoi j’ai proposé à Strong de les réunir juste avant le Sommet de Rio. À Istanbul, lors d’Habitat Il, où Georges Cavallier a bien rassemblé les forces vives françaises, on a assisté à une juxtaposition de déclarations. Ces grand-messes n’apportent pas toujours les résultats espérés ; ce fut le cas à Johannesburg par exemple. Il faudrait profiter de la présence de tous les États pour les forcer à s’engager, chacun selon ses moyens, et afficher des objectifs clairs. L’habitat, au sens des machines à habiter, se met peu à peu au développement durable. L’exposition « Ecologis » qui s’est tenue à la Villette en 1994 est un jalon important que l’on doit surtout à Bettina Laville. La maturation est longue, mais on peut dire que le label HQE qui en est issu a fait beaucoup. Il n’y a pas d’équivalent pour la ville. Il faudra relire l’ouvrage pionnier du MAB (programme UNESCO « Homme et biosphère ») qui a examiné trois villes, dont Rome. La ville est analysée comme un système d’entrées et de sorties de flux, d’hommes, d’informations, d’énergies, d’argent, de ressources, etc. Le philosophe Al-Farabi avait déjà déclaré au Xe siècle qu’il fallait traiter la ville de manière organique, comme un animal. Je trouve cette approche globale très actuelle. Dans un article de la revue Urbanisme, « Vers un écohabitat », j’ai plaidé pour une remise en cause de la manière dont on conçoit la ville, dont on la fabrique, dont on la gère, avec un plus grand égard à la comptabilité des ressources, de l’espace, de l’énergie et du temps. Cela nous mène plus loin que le plan des rues. Il serait utile de dessiner à nouveau la « cité idéale », et cette fois non plus par des « isolés » comme Campanella, Tony Garnier ou Robert Owen mais de manière plus collective. L’appel, nous le lançons encore d’Arc-et-Senans.

Comment êtes-vous arrivé à la présidence d’Arc-et-Senans ?
En 1968, j’ai organisé un colloque sur l’an 2050 qui s’est tenu à Gif-sur-Yvette. Les participants parisiens ne cessaient de téléphoner à leur bureau trop proche, et cela même sans portable à l’époque ; il n’y avait pas moyen de les sortir mentalement de leur univers pour leur faire franchir un saut de quatre-vingts ans ! Pourtant, on avait réuni des invités de marque. J’étais décidé à refaire des exercices de prospective, mais plus jamais si près de Paris. C’est alors que j’ai rencontré l’architecte en chef des monuments historiques d’Arc-et-Senans, Michel Parent, lequel – avec Michel Batisse et Gérard Bolla – a inventé la notion de « patrimoine mondial », qui concerne non seulement le patrimoine construit mais aussi le patrimoine vivant et naturel. Il cherchait à donner une fonction à la Saline, qui bénéficiait de crédits tout frais de la part de Malraux. Ce dernier m’a plus tard encouragé. Ariane Mnouchkine était venue s’y réfugier pendant quelques semaines en 1968. Je m’y suis rendu et la force de cet ensemble construit vers 1778 m’a conquis. Ensuite tout est allé très vite, j’ai rencontré le préfet. J’étais encore à la Datar, et je lui ai proposé un Centre du futur. Le projet, bien accueilli par le conseil général du Doubs, propriétaire, a vu le jour. Trente-cinq ans plus tard, je suis toujours président de ce qui s’appelle aujourd’hui l’Institut Ledoux. On y a fait d’abord de la prospective, beaucoup, puis cette forme de prospective a décliné en France. J’ai pu redonner en l’an 2000 à Claude Nicolas Ledoux (1736-1806) ses lettres de noblesse en présentant, avec l’aide de la mission 2000, une exposition permanente sur les cités idéales. On s’apprête, avec Jean-Louis Véret, François Barré, Georges Theys et Alexander von Wegesack, à célébrer le classement de l’œuvre de Le Corbusier au Patrimoine mondial et à réaffirmer la mission architecturale et sociétale de la Saline. L’histoire des utopies, comme je l’écrivais récemment5, sur une période de deux mille ans peut paraître décevante : que d’échecs, d’impasses et même de totalitarismes au nom du progrès ! Mais la quête n’est-elle pas plus importante que la récolte ? Car l’essentiel, c’est la démarche, l’envie d’utopie. En cela, le développement soutenable appartient, et c’est tant mieux, à l’utopie… Nous allons retravailler à l’utopie de la ville.

Dernière question rituelle à l’invité : quelles sont vos villes préférées ?
Dans lesquelles j’aimerais vivre ? Si c’est le sens de votre question, certainement pas les villes du Middle-West américain, plutôt Boston. Mais je suis d’abord sensible à Barcelone, Rome ou Venise. J’ai beaucoup d’affection pour Alger. En tout cas, ce serait toujours une grande ville.
Propos recueillis par Corinne Martin et Thierry Paquot, à Paris, le 29 mars 2004.

* Revue Urbanisme, no 336, mai-juin 2004, p. 71-78.
1. Voir mon article paru dans Économie et humanisme en novembre 1969, où j’ouvre sur les grandes régions.
2. Extraits du rapport Action 21 de la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (Rio de Janeiro, 3-14 juin 1992), chapitre 28 : « Initiatives des collectivités locales d’Action 21 ».
28.1 Les problèmes abordés dans Action 21 qui procèdent des activités locales sont si nombreux que la participation et la coopération des collectivités à ce niveau seront un facteur déterminant pour atteindre les objectifs du programme. En effet, ce sont les collectivités locales qui construisent, exploitent et entretiennent les infrastructures économiques, sociales et environnementales, qui surveillent les processus de planification, qui fixent les orientations et la réglementation locales en matière d’environnement et qui apportent leur concours à l’application des politiques de l’environnement adoptées à l’échelon national ou infranational. Elles jouent, au niveau administratif le plus proche de la population, un rôle essentiel dans l’éducation, la mobilisation et la prise en compte des vues du public en faveur d’un développement durable. […]
28.3 Il faudrait que toutes les collectivités locales instaurent un dialogue avec les habitants, les organisations locales et les entreprises privées afin d’adopter « un programme Action 21 à l’échelon de la collectivité ». La concertation et la recherche d’un consensus permettraient aux collectivités locales de s’instruire au contact des habitants et des associations locales, civiques, communautaires, commerciales et industrielles, et d’obtenir l’information nécessaire à l’élaboration des stratégies les plus appropriées. Grâce au processus de concertation, les ménages prendraient davantage conscience des questions liées au développement durable. Les programmes, les orientations et les dispositions législatives et réglementaires appliqués par les collectivités locales pour réaliser les objectifs d’Action 21 seraient évalués et modifiés et des programmes d’Action 21 adoptés à l’échelon local. Les stratégies pourraient également servir à appuyer des projets de financement local, national, régional et international. […]
3. Ignacy Sachs a été l’« invité » d’Urbanisme, no 303, 1998.
4. Voir Serge Antoine, « Vers un écohabitat », Urbanisme, no 171, 1979, p. 38-43.
5. Voir Serge Antoine, « Actualité de la Cité idéale, plaidoyer pour l’utopie urbaine », La Jaune et la Rouge, avril 2000, p. 10-14.

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Jean-Louis BORLOO Ministre d’État Ministre de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Je souhaiterais tout d’abord remercier madame Aline Antoine, les membres de l’Association Serge Antoine, la DIREN d’Île-de-France et les services du ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire, pour l’organisation de cette journée consacrée à Serge Antoine et la publication de ces Actes. Je sais que Serge Antoine n’appréciait guère les compliments, mais je crois que c’est Robert Poujade qui a sans doute le mieux résumé sa personnalité. À l’occasion d’une discussion très technique sur l’ingénierie, notre premier ministre de l’Environnement de 1971 à 1974 s’était soudain exclamé : « Le génie de l’environnement ! Je le connais, il est dans mon cabinet, il s’appelle Serge Antoine. » Un génie qui avait coutume de dire qu’il « fallait toujours réfléchir à 30 ans ».
Si le ministère a tenu à soutenir la publication des Actes, c’est qu’ils représentent beaucoup pour nous, responsables publics, agents, professeurs, chercheurs ou sociologues engagés dans le développement durable. Ils constituent d’abord une véritable fresque couvrant la quasi-totalité des domaines d’intervention de ce grand ministère du Développement durable, dont Serge Antoine fut d’une certaine façon l’un des pionniers ou l’un des principaux inspirateurs : l’aménagement du territoire, la protection de l’environnement, l’urbanisme, la coopération internationale… De plus, ce livre permet de retracer 40 ans d’histoire, notre histoire à tous, depuis les premiers pas de la Datar et du ministère de l’Environnement dans les années 1970 jusqu’à la conférence de Johannesbourg en 2002, à laquelle d’ailleurs participait Serge Antoine en sa qualité de président d’honneur du Comité 21. Ces Actes sont enfin l’occasion pour nous de nous replonger dans l’œuvre considérable de Serge Antoine, dans ce roman que fut sa vie, roman aux nombreux chapitres : la délimitation des régions françaises, la création des parcs naturels régionaux, la défense de la vallée de la Bièvre, les conférences de Stockholm et de Rio, les agendas 21 locaux, ses collaborations avec les plus grands intellectuels français, Gaston Berger, Fernand Braudel, Bertrand de Jouvenel… Roman qui doit être lu et relu pour que nous aussi, nous soyons capables de « toujours réfléchir à 30 ans ».
Alors que le Parlement vient d’adopter le projet de loi de programme de mise en œuvre du Grenelle Environnement, qui reprend strictement les engagements pris par les parties prenantes, comment ne pas voir que nous sommes tous, directement ou indirectement, ses héritiers ? Et en ce moment si particulier de notre histoire, où notre pays décide collectivement d’engager une véritable rupture écologique et économique, je ne peux m’empêcher de citer Serge Antoine, qui en ce 29 mars 2004, avait une fois encore, vu plus juste et plus loin que les autres : « Le développement durable ne se décrète pas. Ce n’est pas non plus un label à coller sur un bon produit. Sa définition est très ouverte ; elle se fait en marchant ; sa lisibilité est un peu celle de l’Homme invisible de Wells où le corps n’apparaît qu’une fois revêtu de bandelettes. C’est sa mise en œuvre qui lui donne sa force. » Le Grenelle Environnement, ses objectifs et ses enjeux, étaient déjà là.

Jean-Louis BORLOO
Ministre d’État
Ministre de l’Écologie, de l’Énergie,
du Développement durable

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Serge Antoine, l’ouvreur de voies

Auteur : Robert Poujade Le premier ministre de l’Environnement, de 1971 à 1974
source : journée d’hommage consacrée à Serge Antoine 4 octobre 2006

Institutionnellement parlant, le premier ministre français de l’Environnement n’a pas eu de prédécesseur. Si cependant je devais me réclamer d’un prédécesseur, ce ne serait pas des nombreux ministres à qui j’ai dû en 1971 arracher, bon gré mal gré, quelques-unes de leurs attributions. C’est bien Serge Antoine qui me semble avoir rempli ce rôle. Il a ouvert des voies, semé des idées, entamé des dialogues. C’était un défricheur d’avenir.
Beaucoup de choses sont nées avec lui et autour de lui, dont jusqu’à vous-même, Madame la Ministre, chère Nelly Olin, la longue cohorte des ministres de l’Environnement est encore aujourd’hui tributaire.
Serge Antoine avait trouvé sa voie au sein d’une administration de mission à laquelle la France moderne doit beaucoup. C’est à la Datar, auprès d’Olivier Guichard et de Jérôme Monod, que la réflexion sur l’environnement a commencé vraiment à se structurer dans un cadre administratif. Je n’oublie nullement ce que ce processus doit à Jacques Duhamel, mais la vocation interministérielle de la Datar, son aptitude à associer pragmatisme et prospective, à appliquer des solutions nouvelles à des problèmes encore mal maîtrisés, convenait tout à fait à Serge Antoine.
Rappelons très schématiquement quelques dates majeures que j’ai d’ailleurs évoquées en 1976 dans un livre.
– Vers 1969, un petit groupe de jeunes remueurs d’idées de la Datar, Serge Antoine, Philippe Saint Marc, Alain Baquet, Yves Betolaud, engage la réflexion sur la mise au point d’un programme sur l’environnement.
– À l’été 1969, Louis Armand suggère à Jacques Chaban-Delmas de faire un livre blanc sur l’environnement. Serge Antoine et l’équipe de la Datar reprennent la balle au bond. Et la Datar obtient de faire le travail en symbiose avec Louis Armand en octobre 1969.
– Le 1er mars 1970 survient un événement important, prélude à une accélération des décisions politiques sur l’environnement. C’est le discours véritablement fondateur de Georges Pompidou à Chicago, « Il faut créer une sorte de morale de l’environnement », discours occulté alors par une actualité tumultueuse.
– En mai 1970, le rapport sur une politique de l’Environnement est remis au Premier ministre. André Bettencourt, ministre de l’Aménagement du territoire, suggère d’en tirer « cent fleurs » et, en juin 1970, ces mesures sont adoptées par le Conseil des ministres où le président de la République en souligne l’importance. Fin juillet 1970, un décret crée le Haut comité de l’environnement, Serge Antoine en devient, sous la présidence de Jérôme Monod, le secrétaire général. Serge prépare une série de mesures qui concernent en particulier, l’air, le bruit, l’automobile et l’élimination des déchets.
Entre-temps, Georges Pompidou avait poursuivi sa réflexion et décidé la création d’un ministère. En parfait accord avec Jérôme Monod, j’embarquais avec moi Serge Antoine, ses idées et ses mesures.
Des deux hommes clefs que j’ai récupérés sitôt nommé et une fois choisi mon directeur de cabinet Jacques Belle, l’un était un gestionnaire d’une rigueur impressionnante, rompu aux pratiques administratives et de profil plutôt classique, Marcel Blanc, l’autre un conseiller référendaire à la Cour des comptes passionné par les aventures intellectuelles, enclin au non-conformisme créateur, qui se divertissait en voyant surgir du droit, comme il disait « à l’état gazeux » ou en construisant avec nous comme il s’écriait avec enthousiasme, « des machins aussi indéfinissables que les Oréam ». Ainsi était Serge Antoine, une intelligence extraordinairement ouverte et anticipatrice, mais bienveillante et joyeuse, ce qui était une cerise sur le gâteau, les prophètes brillant rarement par leur gaîté.
La cellule environnement de la Datar, nous avons pu le vérifier au fil des jours, avait abordé la plupart des aspects de cette problématique de l’environnement que nous allions avoir à mettre en musique pendant un peu plus de trois ans. Serge Antoine était un des mieux placés pour parcourir, sinon pour épuiser, en matière d’écologie tout « le champ du possible » dont parlait le poète grec qui a prêté à Paul Valéry l’épigraphe liminaire du Cimetière marin.
Il avait compris tout ce qui rendait solidaires, exigeant donc des approches synthétiques et des vues pluridisciplinaires, les problèmes de pollution et de protection des sites, de consumérisme et d’intégration des coûts externes de protection des forêts et de création des villes nouvelles, de développement maîtrisé et des limites de la croissance et aussi de technologie et de morale. Un des premiers, du moins parmi ceux qui n’étaient pas des professionnels de l’écologie, il avait senti que les problèmes de l’environnement seraient de plus en plus parmi les problèmes majeurs de notre temps, et que, pour paraphraser le général, dans une large mesure « l’avenir du monde était là ».
C’est sous sa responsabilité que j’ai souhaité, dès 1971, mettre en place avec le groupe interministériel de l’environnement, dont nous avons confié la responsabilité à Claude Gruson, l’ancien directeur général de ­l’Insee, ce que j’ai appelé « les comptes écologiques de la Nation », une démarche à laquelle nous tenions particulièrement car elle nous paraissait mettre bien en lumière la nécessité de lier écologie et économie.
Quand ont surgi les grandes interrogations sur les limites de la croissance, Serge Antoine était prêt. C’est encore à lui que j’ai demandé de réunir, pour une cession de réflexion, notre équipe à la Saline royale d’Arc-et-Senans, cadre de la fondation Claude Nicolas Ledoux pour le futur, dont il était le président, présidence qui était le symbole même de sa vocation et de sa longue réflexion prospective. Il connaissait le cheminement de cette réflexion sur la croissance du Club de Rome avec Aurelio Peccei au rapport Meadows du MIT. La notion de développement durable s’annonçait et allait faire son chemin dans les esprits.
Serge Antoine avait une connaissance très fine du petit monde complexe, parfois turbulent, et passionnant des écologistes, des savants reconnus aux tribuns populaires, et il était apprécié des associations de protection de la nature et de l’environnement, qui reconnaissaient son sens du contact et sa loyauté. Son carnet d’adresses, ce qui le rendait encore plus précieux, était aussi un carnet d’amitiés car Antoine, homme de fidélité, était aussi un homme de partage. Il nous a aidé à nouer le dialogue avec des écologistes de formation et de sensibilité très diverses, qui a été si utile pour les avancées du jeune ministère dans l’opinion.
Ses contacts internationaux, Maurice Srong en est un bon témoin, nous ont été précieux, à l’ambassadeur, Jean-Paul Barre, alors jeune conseiller diplomatique à mon cabinet et à moi-même, quand nous avons commencé à parcourir l’Europe et les États-Unis pour échanger nos expériences et confronter nos cultures de l’environnement. Nous avons visité ensemble la Californie de San Francisco aux parcs régionaux et c’est un très bon souvenir.
Nous avons tous mesuré, toute l’équipe de 1971, qui était jeune, très enthousiaste, et où il faisait l’unanimité, la chance d’avoir hérité de Serge Antoine, tout armé à nos commencements, de l’avoir eu en quelque sorte devant nous en avant-garde.
Ce qu’on ne dira pas et qu’on ne regrettera jamais assez, au-delà même de cet héritage si riche d’idées, d’intuitions, de rencontres, c’est la qualité humaine d’un haut fonctionnaire dont la simplicité, la gentillesse, la convivialité, l’esprit de tolérance et le sens de l’écoute étaient exemplaires, faisant de lui un compagnon toujours disponible, toujours indulgent, profondément attachant.
Il faut vraiment vous remercier, Madame, d’avoir proposé que nous accomplissions ce devoir d’amitié et de mémoire pour celui à qui des générations de ministres de l’Environnement et de l’Écologie doivent tous et toutes quelque chose, et dont le souvenir reste en nous si fort et si vivant.

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Geneviève Verbrugge Ancienne chargée de mission au service des affaires internationales du ministère de l’Écologie et du Développement durable sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Serge Antoine œuvrait pour promouvoir la citoyenneté à tous les niveaux : local, national, européen et planétaire.
J’ai eu le plaisir de travailler avec lui au sein de la mission environnement-développement, tant sur le volet européen que planétaire.
Au niveau européen
L’Année européenne de l’environnement en 1988, dont le comité français était présidé par Simone Veil et dont j’assurai le secrétariat en France, était hébergé par Serge Antoine.
C’est grâce à sa bonne connaissance des régions et des milieux associatifs que l’Année européenne a notamment permis pour la première fois de labelliser en France plus de 800 projets, portés par des collectivités et des associations et d’assurer des financements français et européens pour environ la moitié. Elle a permis également de mettre en place au niveau européen des actions souvent initiées en France, telles que le Pavillon bleu d’Europe. C’est ce comité qui, sous son impulsion et avec Simone Veil, devint le Comité français pour l’environnement puis en 1994 le Comité 21 en fusionnant avec deux autres associations.
Au niveau international
Serge Antoine voyait l’importance de la mobilisation des réseaux associatifs au plan international.
C’est ainsi qu’en 1984, la première réunion internationale entre associations d’environnement et de développement a été organisée à Nairobi avec le soutien du ministère, réunion à laquelle participait Huguette Bouchardeau. Ce mouvement a grandi et, en 1991, la France a accueilli à La Villette près de 1 000 représentants d’associations du Nord et du Sud qui ont lancé un appel de Paris, dit Ya Wananchi, qui leur a permis d’aller à la conférence de Rio avec une plateforme commune.
Dans le domaine de la coopération nord-sud, en 1985 nous avons créé le programme Solidarité-Eau, avec l’aide du GRET et de Jean-Claude Oppeneau. Ce programme visait à faire financer des projets mis en œuvre par des ONG dans les pays du Sud par les collectivités locales sur la base d’un centime par mètre cube d’eau. Le Syndicat des eaux d’Île-de-France, présidé par André Santini, fut l’un des premiers à y participer. Cette approche était visionnaire car, vingt ans plus tard, la loi Oudin, relative à la coopération internationale des collectivités territoriales et des agences de l’eau dans les domaines de l’alimentation en eau et de l’assainissement, a été votée le 27 janvier 2005. Celle-ci permet aux communes et aux établissements publics de coopération intercommunale de financer, sur le budget des services publics de l’eau et de l’assainissement, des actions de coopération décentralisée, d’aide d’urgence ou de solidarité dans les domaines de l’eau et de l’assainissement.

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« La Datar et la naissance de la politique française de l’environnement (1962-1972) »

Auteur : Serge Antoine
source : Une certaine idée N° 5  1999

Parce que la Datar, née en 1962, avait pour vocation de se préoccuper du territoire global, elle ne pouvait pas, il y a dix ans, passer à côté de l’émergence de ce que l’on appelle aujourd’hui, « la politique de l’environnement » et ne pas y contribuer. Elle a, en fait, joué un rôle, à mon avis décisif, dans cette naissance, plus décisif qu’on ne pense quand on se réfère au contexte d’alors, dans notre pays, fait d’indifférence ou d’insouciance.
Ces années 1960 étaient, en effet, marquées par la priorité à la « transformation du pays » (J. Monod) et à un développement national de plein-emploi, de forte dynamique, d’urbanisation et d’armature urbaine, de grande mutation agricole et rurale. La fragilité de l’écologie n’était pas, à première vue, un souci pour l’opinion publique, ni pour les autorités locales, ni pour les entreprises.
Le monde scientifique était, dans l’ensemble, peu moteur. Je me rappelle même la difficulté qu’a connue Louis Armand, tout académicien qu’il était, pour faire passer le mot « environnement » qui, d’origine anglo-saxonne, disait-on, était quelque peu récusé en France.
L’opinion publique était, elle aussi, très peu porteuse, si peu qu’en 1967 Le Canard enchaîné ironisait sur l’idée de parcs naturels régionaux :
La France n’est-elle pas si belle et vraie dans sa campagne qu’il faille une étiquette pour ses sites naturels ?
Les « grandes » catastrophes n’étaient pas encore là pour la prise de conscience ; le Torrey Canyon (1967) était une « première ». Quant aux associations, elles naissaient à peine et, presque toujours, pour des motifs locaux.
La dimension internationale était encore à nos portes : en 1970 se préparait la conférence de Stockholm après l’Unesco pionnière ; l’Amérique était, certes, en avance mais les observateurs (Servan-Schreiber) ne le percevaient pas.
Combien anticipatrice apparaît alors avoir été la phrase d’Olivier Guichard dans son livre Aménager la France (1965) :
La protection de la nature est devenue un problème politique.
L’apport de la Datar qu’il dirigeait, quel était-il ? Pour l’eau, le littoral, les parcs régionaux, il a tiré la locomotive.
Le premier apport a été la naissance de la politique de l’eau. Le Secrétariat permanent pour l’étude des problèmes de l’eau (Spepe) avait été créé en 1960, en mitoyenneté entre le ministère de l’Intérieur et le Commissariat général du Plan.
Yvan Chéret, qui en était le patron, fut mis, en 1962, à disposition de la Datar. Il prépara, en deux ans, la loi sur l’eau, qui fut votée en décembre 1964 : un monument exemplaire dans le monde avec ses six agences financières de bassin, dotées d’un financement incitatif, déjà fondé sur le système du « pollueur-payeur1 ».
Le Conservatoire du littoral
Autre apport de la Datar ; le Conservatoire du littoral fut une institution originale, pensée vers 1970 par Michel Picquard et moi. Il s’agissait de contrecarrer la tendance au « mitage » des côtes et d’équilibrer la compétition d’activités sur les 5 500 kilomètres du linéaire côtier français. Nos amis britanniques, avec leur National Trust, avaient ouvert la voie en faisant appel à l’argent citoyen pour racheter leur littoral encore naturel. Il ne fut pas possible de faire la même chose chez nous et la Datar dut faire appel aux crédits de l’État. Ce fut une réussite. Sa structure appuyée sur des conseils de rivages a apporté à la France le moyen de préserver, en vingt ans, plus de 10 % de son linéaire côtier.
Le Conservatoire, dont Olivier Guichard a été l’artisan, fut créé par la loi en 1975 (après le rapport Picquard écrit en 1974). Son premier titulaire a été Robert Poujade. Je favorisai sa localisation à la Corderie royale de Rochefort, en même temps que j’y fis héberger la Ligue de protection des oiseaux, puis, plus tard, le Centre culturel de la mer. Le Conservatoire français est aujourd’hui un modèle de référence pour d’autres pays.
Les parcs naturels régionaux
Les parcs naturels régionaux ont été, entre 1965 et 1967, apportés par la Datar à la politique de l’environnement. On le doit à Olivier Guichard qui, en arrivant un lundi matin, en 1963, à la réunion des chargés de mission, y lança l’idée d’un « parc de nature et loisirs » proche de la métropole lilloise. C’est Henri Beaugé, chargé de mission à la Datar, qui proposa d’élargir cette intention. Leur création a aussi bénéficié du modèle des parcs régionaux allemands (le Luneburger Heide) et de la naissance des parcs nationaux français, créés par la loi du 22 juillet 1960 mais parfois bloqués (par le droit de chasse).
Il fallait aider à trouver un costume de protection pour de nombreuses zones habitées qui ne pouvaient être traitées dans le « sanctuaire » des parcs ou même en « zone périphérique », et épauler aussi le tiers rural de la France en déclin prononcé (entre 1950 et 1975, 50 000 exploitations avaient disparu).
Une rencontre fondatrice eut lieu en 1966 à Lurs, dans les Alpes-de-Haute-Provence. On doit très largement la réussite de ce rendez-vous à Jean Blanc, un ancien berger transhumant de Provence qui me fut présenté à Saint-Véran. Il fut au cœur de la réflexion et du choix des quelque cent trente-cinq personnes venues là pendant quatre jours, à l’abri du quotidien. Georges Pompidou poussa quelque six préfets, et non des moindres, à s’y rendre.
Plusieurs orientations ont été alors dessinées :
– les parcs ne seront pas des musées, mais des lieux de mémoire ;
– les parcs seront dans la vie, dans le développement (on ne disait pas encore « durable »), dans l’architecture contemporaine, ce seront des lieux d’innovation et d’expérimentation ;
– les parcs seront culturels ou ils ne seront pas ;
– statutairement (et on le doit beaucoup au jeune auditeur au Conseil d’État d’alors, Jean-François Thery), les parcs ne seront pas dotés de législation d’exception et on fera appel, pour la première fois en France, au droit contractuel entre l’État et les collectivités territoriales, sous la forme d’une « charte ».
Puis une mission fut composée (merci à Michel Parent et au concours, par lui, du ministère de la Culture), pour prospecter en France des sites possibles pour de futurs parcs. Enfin, une école un peu exceptionnelle (école sans murs) fut ouverte pour former les quelque quinze candidats (fonctionnaires et non-fonctionnaires) qui passèrent un an en caravane spécialement équipée à travers toute l’Europe, au Japon, aux États-Unis, au Canada, pour voir les réponses faites ailleurs dans le monde à la question de la protection de grands espaces.
L’épisode de la mise en place institutionnelle des parcs naturels régionaux mérite d’être conté : un texte, destiné surtout à protéger l’appellation, fut préparé ; parce qu’il ne créait aucune disposition juridique particulière dans les parcs et que les parcs étaient définis comme territoires « beaux, à protéger, et ce avec l’adhésion des populations », le Conseil d’État hésita à trouver ce morceau de bravoure justiciable d’un décret. Le texte était en panne. Peu après, Jean Maheu, conseiller technique à l’Élysée, et qui avait été à Lurs, en parla, en voiture, au général de Gaulle et l’on vit avec étonnement ce texte « flou » être revêtu de la signature du président de la République (décret du 1er mars 1967).
Aujourd’hui, trente-deux ans après, les parcs naturels régionaux sont au nombre de trente-deux ; dix candidatures montrent que l’appétit est encore là. D’ailleurs, si l’on en juge en termes de prospective, l’avenir est prometteur : 10 % du territoire en France est couvert par des parcs, des réserves et le linéaire protégé du Conservatoire du littoral. Près du tiers des régions d’agriculture non productiviste auront, dans quelques années, en Europe, un statut spécial où protection et développement durable devront se conjuguer. Les parcs régionaux sont maintenant un élément fort du dispositif que l’on pourrait qualifier « d’armature rurale » ou encore « d’aménagement fin du territoire » (R. Poujade). René Passet et Claude Lefeuvre dans Héritiers du futur (1995) plaident pour un schéma national des espaces et de couloirs en forme d’« infrastructure verte ».
Au-delà de ces trois apports
Ces trois apports décisifs à la politique d’environnement sont ceux que l’on peut bien identifier. Mais, plus largement, l’attention au respect de ce que l’on n’appelait pas encore « l’environnement » dans la durée longue était bien en germe dans les différents programmes et plusieurs actions de la Datar.
Contrairement à ce que l’on pense, tout n’était pas fait alors de productivité et d’expansion ; les Trente Glorieuses ont bon dos. La Datar était plus inquiète qu’on ne le croit de l’avenir et se préoccupait des avenirs possibles de la société.
Les grands exercices de prospective2 n’étaient pas pour elle des alibis. Les grandes infrastructures, la politique des métropoles d’équilibre, le freinage de la croissance de la région parisienne (+ 80 000 habitants par an, encore aujourd’hui) n’étaient pas des fins en soi mais des objectifs de demi-siècle.
Cette prospective qui mobilisa notamment Bertrand de Jouvenel et Fernand Braudel, deux pionniers du temps long, faisait aussi place, dans d’autres actions de la Datar, à des « précautions » pour l’avenir. Ainsi l’aménagement des stations touristiques du Languedoc-Roussillon (qui débute en 1963) se fait avec une forte maîtrise foncière pour garder intacts des grands espaces et des « fenêtres » naturelles sur la mer, et pensons aussi aux débuts de la Mission touristique Aquitaine (en 1967 avec Philippe Saint Marc).
Là prirent racine des initiatives pour la pédagogie de la nature, un peu à la manière des field centers anglais. Pensons aussi pour la Corse à Philippe Viannay, lui-même très soucieux de « la nature pour tous ». Et n’oublions pas le travail des commissaires à la montagne.
La préfiguration du ministère
La Datar a préparé l’avènement du ministère de l’Environnement et cela, en plusieurs étapes et en apportant à ce ministère quelques vertus et méthodes de travail. Jacques Belle et moi3, nous nous souvenons bien des apports premiers de la Datar.
Certes, ce n’est pas la Datar qui a proposé une institution ministérielle pour traiter de l’environnement, mais, entre 1969 et janvier 1971, elle a contribué à porter l’environnement au niveau politique sans lequel il n’y aurait pas eu ce premier ministère au monde.
Il faut le dire, une part de l’inspiration est venue des États-Unis en 1969, après une des nombreuses missions que nous y faisions, j’ai préparé une note au Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas. Celui-ci, au même moment, en recevait une de Louis Armand sur le même sujet. Il y était dit en substance que la France devait se préparer à faire face à une nouvelle problématique : celle de l’environnement.
Le 24 octobre 1969, le Premier ministre demandait à Louis Armand un rapport sur ce sujet4 et au délégué à l’Aménagement du territoire un programme de mesures et d’actions.
Côté Datar, je réunis, pratiquement tous les quinze jours, un groupe de travail interministériel. Des mesures simples et, comme il était recommandé, sans coût supplémentaire, furent peu à peu identifiées et présentées en première étape au ministre du Plan d’alors, André Bettencourt, qui évalua immédiatement l’intérêt d’un tel programme. Il présenta lui-même les « 100 mesures » en Conseil des ministres le 10 juin 1970.
Parmi ces mesures, l’une d’elles consista à créer un Haut comité de l’Environnement, comprenant à la fois, les différents ministères et neuf personnalités telles qu’Hubert Beuve-Méry, ancien directeur du Monde, François Bourlière, Jean Sainteny, Philippe Viannay, Haroun Tazieff, Paul-Émile Victor.
Le 7 janvier 1971, en lisant le journal, le délégué à l’Aménagement du territoire apprit que le remaniement ministériel avait conduit le Premier ministre à créer un ministère de l’Environnement à part entière et à y rattacher les personnels qui, à cet instant d’horloge, avaient vocation à s’en occuper ou s’en occupaient déjà. Ce rattachement concerna cinq personnes de la Datar. À ce ministère « de la diagonale », la Datar laissa des manières de travailler, des habitudes propres à cette administration de mission.
Certes, dès le départ, avec le décret d’attributions du 2 février 1971, le ministère de l’Environnement allait se charger de responsabilités propres, donc d’une part de gestion. Mais il lui est resté longtemps (et il lui reste encore) des caractéristiques d’une administration de mission.
Le ministère de l’Environnement a été placé sous ce signe et, aux temps de son premier titulaire, Robert Poujade (de janvier 1971 à mars 1974), a été dirigé par un ministre « délégué auprès du Premier ministre ». Cela n’a pas duré. Et, hélas ! quelques habitudes interministérielles se sont un peu perdues. Ainsi, le Fonds interministériel pour l’environnement5 décidé en comité interministériel, présidé à ses débuts par le Premier ministre en personne, s’est peu à peu transformé en un moyen pour le ministère d’élargir, ici ou là, ses moyens financiers et a fini par être supprimé (en 1996), après avoir été progressivement réduit.
Mais il reste encore, pour ce petit ministère, une certaine facilité pour cultiver sa dimension interministérielle… quand certains ne lui coupent pas les ailes. Robert Poujade, déjà, dans son Ministère de l’impossible, parlait de « guerre de tranchées » avec l’Agriculture, sur la forêt, de la résistance du ministère de l’Industrie pour le contrôle des établissements classés, de la bataille avec la Culture pour les services chargés des sites : « Un gouvernement est rarement une équipe : chacun joue sa partie et il y a des résistances administratives », notait-il. Combien de fois Robert Poujade n’a-t-il pas entendu à son propos : « Écartez ce gêneur… » ?
La Datar, même légère et quelque peu jacobine, s’est dotée de relais dans les régions : les commissaires à la reconversion, aux zones rurales, ou à la montagne, les missions touristiques. Le ministère de l’Environnement, a fortiori, lui aussi, a eu besoin de relais sur le territoire, tant il est vrai, en paraphrasant Napoléon, qu’on « peut gouverner de loin, mais qu’on n’environne bien que de près ». Robert Poujade, dans les quelques mois de mise en place du ministère, décida de se doter de relais n’entrant pas dans la hiérarchie administrative, plutôt des sortes d’inspecteurs régionaux relevant de lui autant que des préfets. Plus encore, il fut obtenu qu’au lieu de créer des agents spécialisés, certains services départementaux – DDE, DDAF, DRIR, etc. – relèveraient, en plus de leur ministre, du ministère de l’Environnement pour les affaires de sa compétence : solution tout à fait originale dans le monde et qui fait appel, là encore, à la dimension interministérielle.
Autre dimension bien héritée de la Datar : celle de travailler en prospective à long terme. Non pas seulement parce que l’écologie, comme le devenir du territoire, l’impose, mais parce qu’il faut constamment travailler avec une société qui se transforme.
L’environnement dans son concept n’est-il pas d’abord de prendre en compte la société ? « Parler de l’environnement, c’est parler de notre société à la recherche d’elle-même », dira Robert Poujade. Cette prospective nécessaire a fait que les responsables de l’Environnement ont toujours été en phase avec les Jouvenel, les Braudel, etc.
L’aménagement du territoire, en principe cantonné dans le « pré carré », avait fait un effort constant (Jérôme Monod) pour prendre en compte la dimension internationale et respirer avec ceux qui, dans le monde, pouvaient apporter de l’air et de la hauteur. Le ministère de l’Environnement a un peu hérité de cette ouverture, mais sans doute plus naturellement du fait de l’écologie sans frontières. Dès le début (1972), la conférence de Stockholm a conduit le ministère à être présent à l’échelle internationale. Ce ministère, par nécessité, cultive l’Europe (dont les directives sont une clef de voûte politique aujourd’hui) et notre appartenance à la planète.
Le développement durable
La liaison entre environnement et développement était inscrite dans l’approche Datar des parcs régionaux ou de la politique de l’eau : elle faisait corps avec l’action régionale. C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui du « développement durable ». Et il est bon de rappeler l’exposé des motifs du décret d’attribution du 2 février 1971 du ministère, où figure en toutes lettres « la conciliation entre la croissance économique et l’épanouissement de la vie ». « Cette visée, disait plus tard (en 1974) Robert Poujade, était ambitieuse, mais ne pas avoir d’ambition n’aurait pas de sens. »
Certes on n’en parlait pas alors, les prémisses étaient là de cet « éco-développement » né déjà au début des années 1970 à la veille de la conférence de Stockholm qui allait faire son chemin et n’a pas fini de le faire6. Le développement durable, qui se relie bien à une stratégie de territoires, ne peut qu’être endossé par une Datar attentive à la durée longue et au « ménagement » des ressources et des milieux.
Comment, dès lors, ne pas avoir souscrit à la décision prise en 1997 de réunir Environnement et Aménagement du territoire ? Les treize ministres de l’Environnement successifs depuis Poujade avaient souhaité qu’ils fussent dans la même main.

* Une certaine idée, no 5, 1999, « Aménagement du territoire. Territoire ou territoires ? ».
1. Ce principe a été lancé à l’OCDE et adopté officiellement entre 1970 et 1972.
2. La Datar n’hésitait pas à regarder loin, plus loin qu’on ne le fait aujourd’hui. En avril 1968, par exemple, elle organisa un colloque international de travail sur l’an 2050 (quatre-vingts ans d’anticipation !).
3. Jacques Belle a été le directeur de cabinet de Robert Poujade en 1971 ; moi, le chargé de mission. Nous avons tous deux, en janvier 1971, travaillé sur les textes d’attributions du ministère.
4. Louis Armand prépara ce rapport avec Bertrand Cousin et deux jeunes étudiants, François-Henri Bigard et Christian Gamier, et le remit au Premier ministre le 11 mai 1970. De nombreuses liaisons eurent lieu entre l’avenue Charles-Floquet (la Datar) et l’immeuble voisin de l’Union des chemins de fer, que présidait Louis Armand et où il organisait réunions et auditions.
5. Le FIANE ; je venais de la Datar et avais l’expérience du FIAT et j’avais aussi été à l’origine de la création du Fonds d’intervention de la culture, le FIC (en réunion avec Philippe Viannay et Paul Teitgen).
6. Ignacy Sachs et moi étions présents, avec une vingtaine d’économistes du Nord et du Sud, au séminaire de Founex, en Suisse, en 1971.
Ouvrages de référence
Aménagement et nature, no 116, Trente ans d’environnement, Noël 1994.
Serge Antoine (sous la dir. de), Revue 2000, numéro spécial L’Environnement, 1970.
Serge Antoine, « La France polluée », La Nef, no 43, juillet-septembre 1971 (numéro spécial : Demain c’est aujourd’hui).
Serge Antoine, Jean-Baptiste de Vilmorin, André Yana, Écrits francophones sur l’environnement, t. 1 : 1548-1900 et t. 2 : 1900-1996, Paris, Entente, 1991 et 1996, 342 p. et 272 p.
François Essig, Datar. Des régions et des hommes, Montréal-Paris, Stanké, coll. « Au-delà du miroir », 1979, 299 p.
Jean-Paul de Gaudemar, « Environnement et aménagement du territoire », colloque de Strasbourg, Paris, La Documentation française, novembre 1994.
Olivier Guichard, Aménager la France, Paris, Laffont-Gonthier, 1965.
Jérôme Monod, Transformation d’un pays, Paris, Fayard, 1974.
René Passet, Héritiers du futur, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1995.
Robert Poujade, le Ministère de l’impossible, Paris, Calmann Lévy, 1974, 276 p.

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Jean-Claude Oppeneau Ancien directeur du Srétie, ministère de l’Environnement sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

C’est avec beaucoup d’émotion que j’interviens aujourd’hui. Liée à 35 années de cheminement partagées avec Serge au ministère, au Comité 21, au niveau local aussi, car nous étions, tous deux, des élus de communes voisines. Il y a eu aussi notre amitié, notre penchant pour l’étude des civilisations et des grands espaces, notamment méditerranéens. Je viens donc témoigner rapidement de quelques exercices de prospective appliquée auxquels Serge se livrait, en encourageant aussi les voies où il estimait que nous pourrions planter les germes pour le futur, lui qui avait été chargé, en 1971, d’inventer la recherche sur l’environnement.
J’ai pris le parti de n’évoquer que quelques exemples significatifs rapides, techniques qui confirment son éclectisme et sa passion pour l’innovation : « Le plus léger que l’air », il a participé à réhabiliter la montgolfière, organisé « les fêtes de l’air et du vent à Arc-et-Senans », « Le bicentenaire de la Révolution française » fêté par l’envol de montgolfières le 1er janvier 1989 dans toutes les préfectures avec la diffusion à cent mille exemplaires du texte de la Déclaration des droits de l’homme illustré par Yona Friedman… Autant de manifestations qui marquaient son intérêt et cette fascination pour le milieu atmosphérique et ses secrets. La météorologie, la prévision du temps, l’utilisation des courants, la composition de l’atmosphère, d’où très tôt son approche sur le changement climatique.
Cette passion, d’ailleurs, se confirmait par sa prémonition sur l’intérêt du dirigeable. Je voudrais rappeler l’étude qu’il m’a demandé de mener en 1972, et que nous avons fait ensemble, sur la capacité et la possibilité du dirigeable dans le domaine de l’observation, du transport de charges importantes, de la surveillance des mouvements terrestres. Il est curieux de voir qu’aujourd’hui, en 2006, on parle beaucoup de dirigeables et l’on repense à ce qui était dans les études à l’époque. Aujourd’hui, on essaye de faire un grand dirigeable pour l’observation des mouvements terrestres et qui fait la grandeur d’un terrain de football : le système Isis. Par ailleurs, il ne faut pas oublier le fameux dirigeable lenticulaire, c’est-à-dire l’ellipsoïde qui permettait par sa géométrie d’être plus stable et de pouvoir emporter des charges importantes de lieu en lieu. Serge aimait aussi la cartographie, il faisait des cartes tout le temps, non seulement pour marquer le moment, mais aussi pour étudier les tendances sur ce qui allait arriver ou était arrivé.
Il y avait aussi l’intérêt que nous avions sur l’avion solaire. Souvenez-vous du 7 juillet 1981, la première traversée de la Manche avec un avion solaire. C’était le Solar Challenger réalisé à partir des travaux de Paul MacCready, un Américain. Cet avion a traversé la Manche en 5 heures et 23 minutes, à 48 km/h. Nous sommes partis, avec Serge, un matin très tôt à Cormeilles-en-Vexin, pour pousser l’avion solaire afin qu’il décolle. C’était la fête car Serge nous a appris aussi à ce que chaque événement soit un événement de fête. Nous avons beaucoup parlé pour voir comment mettre des cellules solaires, comment mettre l’hydrogène sur le futur avion et déjà, Serge avait pensé à cela.
On parlait donc d’énergie renouvelable dès 1972-1973, et il était déjà sur le sujet. Il y a trente ans, son intérêt s’est porté sur une éolienne particulière à axe vertical. Aujourd’hui, on en reparle pour en mettre dans la mer et récupérer l’énergie des courants.
Ce que l’on oublie toujours au sujet de la voiture propre dont on parle aujourd’hui, c’est que nous avons écrit en 1974 le premier document de la Documentation française sur la voiture propre et nous avions prévu qu’entre 2005 et 2010, on arriverait probablement à l’ère de la voiture électrique. Il est nécessaire de rappeler tout cela.
Sur l’international, nous avons lutté en 1983-1984 pour le Conseil d’environnement sur la coopération décentralisée. Il y a eu aussi le fameux centime pour « Solidarité eau », c’est-à-dire que pour chaque mètre cube d’eau utilisé par les Français, il y aurait un centime pour les pays en développement. C’étaient déjà, en quelque sorte, les objectifs du Millénaire pour le développement. Et une loi est passée l’année dernière, le 27 janvier 2005, la loi Oudin-Santini qui permet aux municipalités de consacrer un pourcentage de leurs dépenses d’eau pour les pays en développement. Pour moi, Serge était l’aventurier de l’innovation et de la vision de l’avenir, dans le domaine de l’environnement, tout comme nous avons connu à l’époque les aventuriers Bombard, Cousteau, etc. Ils étaient nos amis et des aventuriers de l’exploration du monde. Serge, avec cette ouverture d’esprit qui le caractérisait et qui privilégiait l’initiative, l’innovation mais aussi déjà la vision systémique, l’un des caractères fondamentaux du développement durable, était vraiment un visionnaire.
Ce soir, nous allons fêter les 50 ans de la société Bertin. Jean Bertin était un ami commun, avec qui nous avons beaucoup investi sur l’aérotrain. Déjà à cette époque, Serge avait soutenu cet aérotrain et cette société de l’innovation. Préparer l’avenir c’est aussi avoir une volonté. Je crois pouvoir dire que cette volonté, nous pouvons nous la rappeler dans l’action de Serge pour lutter pour une rivière qui est en train de mourir, la Bièvre, et qu’il a essayé de revivifier. Je crois que cette volonté sur la résurrection, la réhabilitation des milieux qui ont été complètement pollués et des sources qui ont été taries est ce qui caractérise Serge que je salue encore une fois aujourd’hui.

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