Olivier Lucas Président de l’association des Amis de la vallée de la Bièvre sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Je vous invite à reprendre la montgolfière qui était si chère à Serge, et à atterrir dans cette vallée de la Bièvre. Cette association est l’association des Amis de la Bièvre, de la rivière Bièvre et pas seulement de Bièvres, et couvre un territoire assez important qui va des sources de la Bièvre, vers Saint-Quentin-en-Yvelines, jusqu’à Verrières-le-Buisson, là où la Bièvre passe en souterrain.
Serge a largement contribué à créer cette association puisqu’elle est née de la fusion, il y a quarante ans, ce qui en fait une des plus vieilles associations d’environnement d’Île-de-France, de deux associations. Serge dirigeait une association qui avait pour but de créer un espace protégé dans cette région si proche de Paris, et une autre association était née dans la région de Bièvres pour défendre l’environnement contre l’implantation assez massive des usines Citroën au nord de Bièvres. Il est assez intéressant de noter la différence qui est encore bien réelle aujourd’hui entre les associations de défense d’environnement et l’association de Serge qui avait pour but de créer quelque chose. Serge a porté tout au long de sa vie cette différence d’état d’esprit dans les associations d’environnement, et l’a très largement insufflée dans tous les combats locaux et les actions locales de ceux qui se sont investis dans l’environnement.
Je me suis très souvent demandé pourquoi quelqu’un comme Serge Antoine, avec tous ses engagements nationaux et internationaux, s’était autant investi dans une action locale qui, somme toute, sur l’échelle des enjeux, peut paraître d’une dimension inférieure à ses autres engagements. C’était d’ailleurs assez curieux pour moi, président de cette association, d’avoir un secrétaire général comme Serge Antoine. C’était un peu comme si un plaisancier du dimanche avait Éric Tabarly comme équipier ! Mais l’avantage d’avoir ce type de support est qu’on apprend vite beaucoup de choses et donc, nous avons, moi comme tous les militants associatifs, et au-delà tous les acteurs locaux de ce territoire, bénéficié d’une sorte de formation continue permanente qui nous a beaucoup aidés, et qui nous aidera encore beaucoup.
J’ai donc essayé de comprendre cet engagement local, et j’ai pensé que Serge Antoine avait besoin d’implications opérationnelles. Il est assez rare de voir chez quelqu’un cette fusion, dans un même esprit, entre une vision théorique de ce niveau-là et cette implication pratique. Cela ne veut pas dire qu’il faisait tout, sur le plan concret, dans notre association. Il fallait parfois que l’intendance suive, c’est vrai. Il s’intéressait beaucoup à internet, comme on l’a dit, c’est un fait mais c’est quand même Aline qui tapait tous ses courriels. Cela fait partie du personnage, et je pense que de l’idée à l’action, il faisait un pont à sa manière et, en tout cas, il avait ce don extraordinaire d’entraîner les autres dans l’action. C’est donc bien d’implications opérationnelles quand même dont il s’agit.
Je pense qu’en plus, une action locale, comme celle qu’il a menée avec nous, était pour lui une sorte de laboratoire d’idées, d’application de ses idées innovantes de l’environnement. En effet, les idées, même si elles sont théoriques, peuvent rester en friche un certain temps et je pense qu’il avait besoin de voir ce retour sur la population locale, sur les élus, sur les militants associatifs de toutes ses idées sur l’environnement. Il nous a beaucoup parlé d’Agenda 21, et la première fois qu’il en a parlé, nous nous sommes tous regardés en nous demandant ce que c’était. Ce n’est peut-être pas très glorieux de la part de militants associatifs d’environnement, mais pour notre défense, c’était quand même relativement nouveau. Il nous a donc expliqué, et cela nous a permis ensuite d’en parler à certains élus qui d’ailleurs avaient le même regard interrogateur. Il avait besoin de tester toutes ses idées sur le plan local et de les partager, très largement y compris dans des débats publics avec la population. Selon moi, cette fusion entre le haut et le bas de l’échelle de l’implication dans ses convictions est quelque chose d’extrêmement rare, et c’est d’une immense utilité, y compris pour l’avenir de nos actions.
Je ne vais pas vous dresser la liste de ce qu’il a fait dans notre association, ce serait un peu fastidieux. Il a fait énormément de choses, et d’ailleurs, je suis assez surpris de tout ce qu’il a fait pour vous parce que j’avais l’impression qu’il travaillait à plein-temps pour moi ! Il a dû inventer aussi l’ubiquité.
En tout cas, nous avons créé un journal, et nous sommes une association qui édite un journal gratuit à 20 000 exemplaires. Cela n’a l’air de rien, mais nous commençons à challenger certains journaux de la presse nationale. Et surtout, un sujet qui était cher à Serge, c’est le contre-pouvoir de l’information indépendante, libre de toute publicité, de toute subvention, que l’on peut diffuser dans la population. Il a édité beaucoup de choses dont un almanach, une sorte de clin d’œil, un peu pour s’amuser. C’est certes un clin d’œil, mais ce n’est jamais complètement « innocent » car c’est aussi un bon outil pédagogique. Nous avons pu le diffuser dans toute la population, dans les écoles, etc. et il apporte sa contribution dans les mouvements pour l’environnement.
Il s’est aussi impliqué sur des sujets plus importants, et pas seulement à l’échelon local parce qu’ils sont devenus des symboles à l’échelon national voire même international. Je vais les citer.
La réouverture de la Bièvre m’a fasciné quand j’ai participé à cela avec lui. En effet, je me souviendrai toujours du jour où nous avons inauguré la réouverture que quelques centaines de mètres de la Bièvre, à Verrières-le-Buisson. Nous avons vu 150 à 200 personnes (élus, associations, population) s’extasier d’un seul coup devant un petit filet d’eau qui coulait au fond d’une tranchée qui n’était pas tout à fait naturelle d’ailleurs. Il avait bien fallu faire la place à la Bièvre au milieu de l’urbanisation existante. J’ai réalisé brutalement, ce jour-là, l’importance de ce qu’il avait mis dans cette action, le poids du symbole que pouvait représenter, pour tous les gens qui étaient là et ceux qui sont venus ensuite, la renaissance d’une rivière en plein milieu urbain. C’est un symbole qui vaut plus pour l’environnement que bien des discours.
Je prendrai deux autres exemples qui sont directement liés au territoire. Ils me permettront de conclure rapidement sur une des dernières grandes colères de Serge Antoine.
Beaucoup de personnes s’occupent de l’aménagement en Île-de-France. Une proposition, tout à l’heure, était d’encore renforcer la réflexion sur le sujet. Au conseil régional, des personnes s’occupent du SDRIF, l’État y participe aussi avec un jeu d’équilibre assez subtil, un peu trop d’ailleurs selon moi. Il y a aussi le préfet de la région Île-de-France, au nom de l’État, qui a lancé une opération d’intérêt national (OIN) pour aménager une zone que, avec nos associations et Serge Antoine, nous avions pensé pouvoir être un exemple d’équilibre entre les espaces naturels, les espaces agricoles et un certain urbanisme ; non pas un urbanisme zéro et sanctuarisé, parce que vous savez très bien que ce n’était pas du tout l’idée de Serge Antoine, et il a, je pense, largement convaincu chez tous les acteurs locaux que ce n’était pas une bonne idée. Il a réconcilié l’économie, la croissance et le respect de notre environnement ou, au contraire, encore mieux la symbiose représentée par un environnement où on fait venir des chercheurs, où on peut développer des centres de recherche, sans gaspiller l’espace. Une des caractéristiques de l’Île-de-France, dans son aménagement, si vous avez vu les bilans du SDRIF de 1994 par exemple, est quand même un énorme gaspillage d’espace.
Grâce à Serge Antoine, nous avons conduit des actions, avec d’autres associations comme Terre et Cité, où il a – et j’ai compris aujourd’hui que c’était une de ses grandes forces – mis autour de la table des agriculteurs, des associations, des élus locaux. Les associations d’environnement défendent souvent l’agriculture dans notre région, mais sans les agriculteurs, ce qui pose quand même un problème. Par ailleurs, vous savez qu’entre les agriculteurs et les associations d’environnement, ou les partis politiques centrés sur l’environnement, ce n’est pas toujours le grand amour. Il a donc réussi à les réunir et nous avons pu définir, à l’échelle de ce territoire qui est quand même assez exemplaire dans le sud de l’Île-de-France, une politique qui a été valorisée, suivie, défendue par les élus locaux et par une association comme la nôtre.
Il a aussi réussi une grande chose, pas tout seul bien entendu, mais il a instillé l’idée, bousculé les obstacles pour faire classer, dans la région naturelle de la vallée de la Bièvre, la haute vallée de la Bièvre. Pour une région soumise à une pression d’urbanisme considérable, c’est quand même un succès extraordinaire. Il a trouvé à la DIREN, au ministère, avec l’aide de son fameux carnet d’adresses qui va bien me manquer d’ailleurs, toutes les alliances pour faire passer ce décret qui s’est fini en Conseil d’État, et qui a été obtenu à l’arraché avec bien des discussions jusqu’à la dernière heure, jusqu’à la dernière signature.
Je voudrais conclure sur une de ses dernières colères parce que je pense que cette journée d’aujourd’hui doit être tournée vers l’avenir, pour savoir comment nous allons encore pouvoir profiter de ses engagements, de ses leçons. Une de ses dernières colères concerne une certaine inconsistance de l’État. Cela peut paraître un peu contradictoire chez lui, mais vous savez qu’il était un peu iconoclaste, grand serviteur de l’État mais aussi grand râleur contre certaines décisions de l’État. Aujourd’hui, d’un coup de crayon, l’État, pour des raisons affichées qui sont toujours très bonnes (il faut des logements, il faut urbaniser un peu), s’apprête à faire appliquer une solution de facilité qui est d’urbaniser dans les zones qui ne le sont pas. Plutôt que de rénover des centres urbains difficiles à aménager, c’est tellement plus facile de prendre quelques taches vertes dans la région Île-de-France, de passer un coup de bulldozer pour niveler et d’y implanter des centaines de logements.
C’est donc ce que l’on s’apprête à faire avec l’opération d’intérêt national du plateau de Saclay qui est une opération d’urbanisme, voire une opération foncière de la part de l’État puisqu’il met en avant les terrains qu’il y possède déjà. Dans cette région, on s’apprête à remettre en cause l’action antérieure de l’État, celle que Serge Antoine a défendue : le classement de la vallée de la Bièvre par exemple, la protection et la persistance difficile d’une agriculture périurbaine qui a pourtant bien des qualités dans les partages qu’elle peut avoir avec les citadins locaux. On s’apprête donc à fouler au pied toutes les valeurs et les idées de Serge Antoine dans cette région.
Évidemment, une association comme celle que je dirige ne va pas rester sans réagir, mais si vous me le permettez, je ferais quand même appel à vous, à son carnet d’adresses puisque certains d’entre vous y figurent certainement, pour nous aider, non pas à tout rejeter en bloc, parce que dans ces idées d’OIN, il y a aussi la valorisation de la recherche en Île-de-France, des idées tout à fait louables et positives, mais pour lutter contre ce gaspillage d’espace nouveau qui se prépare malgré les enseignements, malgré les leçons qu’on aurait dû tirer, un énorme gaspillage d’espace et un énorme coup de canif dans l’équilibre que Serge et nous avions aidé à défendre dans la région.

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