La Méditerranée se fera

Source : Revue 2000, N° 37, 1976, p.12

Auteur : Serge Antoine

L’Europe en l’an 2000 sera ce que les Européens en feront entre 1976 et l’an 2000. L’an 2000 n’est pas une tranche horizontale de temps, un jardin tout planté comme les enfants en dessinent quand on leur en parle. Nous sommes trop enclins à confondre futurologie et art divinatoire et à imaginer l’avenir comme un état. Il suffit d’ailleurs de parler non plus de l’an 2000, mais des 25 prochaines années, pour que les dessins des enfants changent d’objet.

L’an 2000 commence en 1976, première année du dernier quart de siècle.

Ce que nous ferons donc entre Européens pendant le dernier quart de siècle est décisif. Je dirai plus : « ce que nous imaginerons vouloir devenir me paraît la clé essentielle de notre avenir. L’Europe politique est jusqu’à présent, passé » à côté de cette poétique qui dégage des vues d’avenir et dont les peuples ont besoin. Comme le disait l’architecte Claude Nicolas Ledoux au xviie en construisant la saline de Chaux (aujourd’hui Centre européen de réflexion sur le futur) :

Si les progressions particulières sont insensibles, celles qui sont stimulées par des vues ultérieures qui s’associent à leur puissance sont rapides.

Faute de vues politiques à long terme, d’une prospective volontaire de l’Europe, dans la qualité de sa vie, dans sa culture de demain, dans ses rapports avec le monde, l’Europe communautaire serait au mieux l’Europe fade des technocrates, l’Europe des compromis. Je ne souhaite pas à l’Europe une catastrophe pour qu’elle se force à définir son destin, mais je crois qu’elle devra se fixer des objectifs et des ambitions clairs pour devenir et, même tout court pour être.

La prospective peut aider la politique, mais il faudrait que les futurologues cessent d’aligner des contraintes et des prédictions par trop mondialistes. Il faudrait que pour définir un « futur voulu » la prospective bâtisse in situ des scénarios alternatifs de sociétés, des projets globaux de vie économique et sociale, des modèles de croissance fabriqués autrement qu’en ajoutant des pourcentages à des Pnb mal conçus et qu’elle décrispe ainsi le dialogue entre responsables et techniciens. Il faudrait que l’on passe plus de temps à l’Europe qualitative qu’à l’Europe quantitative et marchande. Dis-moi quelle qualité de vie tu veux et je te dirai quelle Europe tu auras.

En parlant de l’avenir de la Méditerranée, je ne parle pas d’une autre communauté mais de l’Europe elle-même. Elle y doit sa naissance comme d’autres civilisations. Bien sûr, la Méditerranée n’est pas l’Europe, mais sans elle l’Europe n’aurait pas été et ne sera pas.

La Méditerranée n’appartient plus à l’Europe comme une facilité, une dépendance. Elle vient de se décoloniser et trouve avec un siècle de retard par rapport à elle l’affirmation de ses nationalités majeures. Sera-t-elle en avance sur l’Europe pour le mûrissement de sa communauté ?

Que l’événement ne cache pas l’essentiel

Entre les soubresauts événementiels entre pays frères, les fratricides luttes du Liban, les douloureuses confrontations israéliennes ou chypriotes, la Méditerranée, à travers la diversité de ses régimes et de ses ethnies, est en train de rechercher ce qui la fera elle-même.

L’Europe s’est bâtie dans les années 1950, à partir d’une interrogation sur le charbon et l’acier. La Méditerranée en 1975 commence à se construire sur les risques de survie de sa mer. La pollution est un premier jalon. Un programme d’action d’environnement a été adopté en février 1976 à Barcelone et l’on parle déjà d’un plan bleu destiné à dégager les différents choix de développement et retenir ceux qui respectent les équilibres écologiques, l’écosystème de la mer et de ses littoraux. Alors que les 250 millions d’Européens actuels seront 300 millions en l’an 2000. Les Méditerranéens dans le même temps passeront de 250 à 450 millions. Conscients de la multitude des problèmes que pose une telle évolution, ces derniers savent qu’il leur faut miser sur le progrès et le choisir sur mesure.

La manière dont les pays méditerranéens envisagent une communauté est intéressante : affirmation de l’indépendance globale et des interdépendances nationales, refus d’une société stéréotypée, quête du développement en posant d’abord ses finalités et ses impacts.

Une solidarité méditerranéenne, loin de concurrencer la communauté européenne ou la communauté arabe, par exemple est un stimulant pour toutes les sociétés qui comme autrefois puiseront à sa source.

 

* Revue 2000, no 37, 1976, p. 12.

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