Les lieux culturels, des “ports francs” dans un réseau européen pour l’action culturelle

Source : revue Travées 1988

Auteur : Serge Antoine

Une Europe organique
L’Europe culturelle qui vit de tant de souvenirs du passé et de sous-entendus, a du mal, dans le monde contemporain de la création, à affirmer son identité et le vécu culturel est encore en jachère ; l’espace culturel est à faire.
L’Europe progresse au plan économique et, sans doute, politique. Des institutions communes se sont mises en place depuis vingt ans. Directives, règlements, normes fixent les règles du jeu du marché commun. Cette voie par affirmation de l’économique, lancée par Jean Monnet, commence à intégrer de nouveaux domaines (la révision du traité de Rome en 1986 introduit l’environnement) ; elle a encore peu concerné le champ de la culture.
Une autre voie, non retenue dans les années 1950 avait été proposée par un aménageur, Maurice Rotival : elle aurait consisté à mettre ensemble, entre Européens, une région commune (la vallée du Rhin en l’occurrence) ; elle n’a pas été choisie.
Une autre voie, plus organiciste (ou biologique, aurait dit B. de Rougemont), a été jusqu’ici peu explorée : celle qui consiste à épauler des coopérations entre institutions libres de leur choix et les aider à créer entre elles, des réseaux. Ces réseaux constituent aujourd’hui une forme nouvelle de coopération qui s’alimente des vertus de la décentralisation et des dimensions nouvelles de la société de communication qui, depuis peu, prend massivement le relais de la société industrielle.
Cette approche devrait convenir aux perspectives de développement culturel de l’Europe. Le progrès ne se fera pas dans ce domaine, par décret ni même par concertation administrative ou politique. La dynamique culturelle pourra s’enrichir de l’échange des pratiques culturelles. Celles-ci sont relativement peu apparentes. Qu’il s’agisse des « consommations » culturelles ou de la création culturelle, la praxis est importante à connaître : elle est un terrain fertile pour l’échange, par exemple pour ce qui concerne l’usage des techniques. Ces dernières ne doivent pas être regardées comme des objets, des artefacts mais comme des événements de changement dans les pratiques culturelles et même au-delà, dans la conscience culturelle de la société.
Les nouveaux outils de communication (et d’immédiatisation) peuvent avoir un effet à long terme sur la perception, par la société, de son patrimoine par un changement de la notion de durée.
Faire progresser l’Europe culturelle au travers des échanges et des actions communes entre partenaires responsables d’un secteur culturel est chose intéressante parce qu’elle intègre le vécu, l’expérience et qu’elle met en valeur la qualité professionnelle, la déontologie des créateurs ou des responsables culturels.
Il faudrait résolument s’engager dans cette voie. On peut penser aussi bien à encourager la réunion en Europe des responsables des télévisions pour favoriser l’échange des programmes qu’à constituer entre conservateurs de monuments, entre bibliothécaires, entre associations de vulgarisation scientifique des formes de coopération directe.
Mais il faudrait aussi explorer la voie d’un réseau de lieux culturels, de ce que j’appellerai, si vous le voulez bien en anticipant sur la conclusion, le réseau des « ports francs culturels de l’Europe ».
Parlons donc un peu des lieux : l’Europe autrefois s’en est nourrie : les villes libres et les abbayes ont été des ferments pour l’Europe et, cela, parce qu’elles étaient, avant tout, des endroits de rencontre, d’échanges et de ce que l’on appellerait aujourd’hui d’acculturation ou de « fertilisation croisées ». Est-il besoin de dire que les unes et les autres ne remplissent plus cette fonction et qu’elles ne sont plus là pour assurer la présence de l’interdisciplinaire ou du multimédia.
Plaidoyer pour les lieux : des « ports francs »
Rencontre, échanges, coopération, coproduction, entre professions, entre organismes est une voie fructueuse qui créerait un maillage, un humus entre responsables d’une même famille culturelle.
On ne dira jamais assez l’influence qu’ont eu autrefois des espaces d’exception pour la survie, la relance et la création des grandes civilisations. L’Europe doit beaucoup aux villes libres et aux abbayes ; l’histoire est pleine d’ingratitude pour la géographie, elle ne reconnaît pas toujours le rôle des abris et des lieux de rencontre qui ont rendu possible l’éclosion de la pensée et de la conscience européennes. Lieux du hasard, de la foi ou de la nécessité, ces écloseries ont, pourtant, été décisives.
Qui oserait dire que l’avenir se passera désormais de lieux ? Certes la communication omniprésente et immatérielle, l’instantané universel, la culture sans sol, ou la nécessaire technologie apatride peuvent laisser penser que les lieux n’ont plus leur place dans la création des sociétés et des cultures. Rien n’est moins sûr ! Bien au contraire, plus dans le monde, se tisse un maillage indifférencié de communication et plus s’efface le rôle des centralités du pouvoir au profit des réseaux, plus seront nécessaires des lieux forts ou s’expriment une pensée, une volonté ; où se formulent des projets. « Quand les villes naissent, les empires disparaissent » disait Claude Nicolas Ledoux au XVIIIe siècle.
Un réseau passif ou un réseau moteur
Miser sur les Centres culturels pour lancer ou relancer l’Europe culturelle, c’est aussi se pencher sur la manière de créer un réseau et de le faire travailler. Pas question, bien sûr, de fédérer. Chaque Centre doit garder son indépendance ; une indépendance souvent méritée. Chaque Centre doit pouvoir affirmer son identité, sa mission comme il l’entend. Mais il ne suffit pas de dire : « on créera un réseau ». Il faut le bâtir, mais aussi le faire tourner.
Le mot de « réseau » indique bien ce qu’il veut dire : mais si on ne le précise pas, il risque d’entrer dans le langage flou, dont on nourrit l’à-peu-près et dont l’univers se peuple, hélas, de plus en plus.
Ce réseau, pourtant, on ne le définira pas a priori. C’est aux Centres culturels, eux-mêmes, de dire ce qui est utile pour la programmation, la rencontre, l’échange. Une réunion d’un ensemble de Centres pourrait être très opportune pour définir le « cahier des charges » du réseau européen.
Il faudrait dire, par exemple, ce à quoi un Centre s’engage en entrant dans le réseau. Cet engagement est essentiel, car il distinguera le réseau auquel on pense de ces innombrables listings informatiques que l’on baptise à tort « réseau ». L’engagement initial, la charte à laquelle souscrirait chacun des Centres serait à la fois le fondement « constitutionnel » du réseau et la permanence de son alimentation comme aussi (il faut toujours prévoir le divorce dans les actes de mariage) le critère d’abandon ou d’exclusion.
Il faudrait aussi identifier les différentes actions qui feront vivre le réseau : les pistes ne manquent pas.
Des centres culturels
Un réseau des centres ou des lieux culturels est une proposition pour l’Europe. La plus grande difficulté n’est pas de bâtir un réseau mais d’identifier·et de définir des « Centres culturels ».
Il s’agit, puisqu’il faut bien une définition-cadre, de lieux (contemporains ou anciens) disposant d’une architecture de qualité, aménagés pour la rencontre, l’accueil, la création, et dotés d’une équipe capable, avec des outils (techniques, entre autres, pour la communication), d’investir dans ces fonctions d’animation de manière relativement permanente.
Ainsi ne serait pas prise en compte une organisation éphémère de fête ou de festival ou une fondation sans mur, procédant par incitations extérieures.
Le statut juridique de l’organisme responsable importe peu : il conviendrait d’être plus regardant sur l’autonomie, la liberté de manœuvre, la volonté d’aider la création originale ; la provenance des ressources est à examiner et l’on devrait privilégier les Centres dont l’autofinancement est suffisant.
Avec une définition encore approximative qu’il appartiendrait aux Centres eux-mêmes de préciser, un premier recensement a pu être fait en Europe : une centaine de Centres a été identifiée.
Aujourd’hui, dans un monde en changement accéléré, dans des pays agressés dans leur intimité culturelle, à l’aube du XXIe siècle où se croiseront culture et communication, il nous faut bâtir ou rebâtir des lieux d’acculturation. On peut le faire, on doit le faire dans les grandes métropoles, dans des architectures contemporaines et anticipatrices et rendre aux villes leur fonction essentielle de « machine à communiquer », celles des cités méditerranéennes. On peut le faire, on doit le faire aussi dans des espaces régionaux, dans des monuments qui nous viennent du passé. « Un passé pour notre avenir » était la devise de l’année européenne du patrimoine. Hors les murs, on peut dans les régions et dans la profondeur des « pays » s’appuyer sans attendre sur des relais culturels. Et si l’Europe institutionnelle et politique était moins accaparée par le sectoriel et par l’économie des produits, peut-être aurait-elle plus vite fait de ces lieux des leviers pour demain ? Une stratégie d’un aménagement culturel des territoires européens est aujourd’hui possible. À nous de la proposer.
Il peut s’agir d’échanger des programmes, d’accueillir des boursiers, des créateurs, de se lancer dans des coproductions, de prévoir l’accessibilité en plusieurs langues, d’organiser des manifestations communes ou tournantes, de se doter de matériels de communication, d’être présents hors d’Europe, etc.
Tout ceci n’est qu’une liste de suggestions. Encore une fois, laissons aux responsables de Centres eux-mêmes, le soin d’établir cette charte1.
Des lieux vivants
Aujourd’hui le ferment viendra des Centres eux-mêmes. Mais il ne suffit pas de lancer l’appel aux citoyens ou à la participation des populations, ce qui est un discours d’intention dont on abuse en Europe (l’appel à la vertu encombre les médias) ou, pire encore, de compter sur le temps et sur le raccourcissement des distances ; ou encore sur la lente uniformisation des modèles de société (hélas, ce que les techniques de communication risquent d’accélérer).
Miser sur les lieux vivants aujourd’hui de la culture européenne, sur les pôles et les centres de création, faciliter leurs rencontres, leurs échanges, leur fertilisation croisée et créer un réseau interactif est une voie qui n’a pas encore été prospectée.
Les Centres culturels ont de réels atouts pour jouer ce rôle de levain. Ils ont d’abord des lieux en vie ou, pour ceux qui utilisent un patrimoine historique, remis en vie, à mi-parcours entre le passé et l’avenir. Ils sont des mémoires, si nécessaires, on le sait, à l’innovation. Confortés, pour certains, par le patrimoine historique dont ils sont les hôtes, ils sont disponibles dans un monde ou presque tout est étiqueté, cadastré, fonctionnalisé, accaparé. Les lieux disponibles sont aujourd’hui un gisement rare.
Les Centres culturels sont ancrés dans leur territoire, leur région, leur pays. Ils ont les deux pieds dans la terre et la tête dans l’avenir qui se fait. Ils ont la vertu de n’être pas des parcelles d’administration et d’être à la rencontre des collectivités locales et des États. Et surtout, ils sont libres et ont tenu à l’être pour mettre leur liberté au service des autres. S’il fallait aujourd’hui en Europe les caractériser, je dirai qu’ils sont des « ports francs » ou qu’ils ont toutes les qualités pour l’être.
Mais être des « ports francs » pour l’Europe ne va pas de soi. Il faudra un effort et plusieurs conditions sont nécessaires.
– Il faudra que l’Europe, institutionnelle et politique – une Europe à géométrie variable ouverte sur le monde – affiche clairement la volonté de s’appuyer sur un maillage de lieux forts et que soit dessinée une stratégie internationale très volontariste.
– Il faudra que les Centres concentrent davantage leurs efforts dans une voie de créativité plus ciblée, exigeante vis-à-vis des tentations de l’animation tous azimuts et des nécessités de la survie quotidienne.
– La troisième condition est de jouer résolument – et en même temps – l’ancrage territorial et l’ouverture internationale. Qui affirmerait qu’il y a là contradiction ? À l’heure où partout en Europe, s’affirme le rôle international des communes, des départements, des régions, des provinces, dans certaines dimensions au moins (de la solidarité avec le Sud, de la culture, des échanges d’expériences de la pratique locale), les Centres culturels ont une chance à saisir.
– La quatrième condition à mes yeux, est de laisser les Centres culturels vivre comme des entreprises. Cela ne veut pas du tout dire courir après des rentabilités ou renoncer au service public, cela veut dire construire, année après année, leur équilibre sur des projets précis et autoportants. La politique culturelle, qui, de plus en plus, se refuse à l’assistance répétitive, y pousse. Le « mécénat de projet » aussi. Enfin, pour que les Centres soient des ports francs pour l’Europe, il faudra lutter contre la tentation que pourrait avoir toute entité de se créer un domaine et de la baliser ne varietur. C’est aux nouvelles frontières de la culture, de la société et de la technique que les Centres culturels doivent placer leurs ambitions.

Serge Antoine (1988)

* Revue Travées, 1988, p. 7-9. Serge Antoine est gouverneur et membre du comité exécutif de la Fondation européenne de la culture, président de la Fondation C. N. Ledoux pour les réflexions sur le futur (Arc-et-Senans), président de l’Association des centres culturels de rencontre (France).
1. Une réunion des fondations européennes existe d’ailleurs : le groupe de La Haye. Il regroupe des fondations telles que la fondation Migros, la fondation Gulbenkian.

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