Des monuments qui parlent

Source : revue travées  1988

Auteur : Serge Antoine

Les monuments, comme les hommes, sont faits de pierre et de chair.
Sans la pierre, ils ne traversent pas les siècles ou, à peine, la mémoire des hommes. Leur état de ruine est un équilibre, parfois délicieux car il incarne le temps, la durée, le souvenir ; mais il est fragile et éphémère. La restauration, fidèle et discrète, est une exigence pour un peuple qui veut garder son histoire, sa fidélité, son identité.
Mais ce n’est pas tout. La visite passive des lieux déserts que l’on sait lire par eux-mêmes n’est plus suffisante. Nourries de mythes et d’images, nos sociétés veulent voir revivre davantage les pierres et les voir revivre par un nouveau destin dans le monde contemporain.
Il ne faut pas, ici, se tromper. Le « supplément d’âme » requiert du talent pour que les monuments ne soient pas affublés de parodies pastiches ou alourdies de laborieuses explications pédagogiques. La suggestion est un art délicat. Passé le sas de l’entrée, le visiteur, même guidé, doit demeurer émerveillé. Les évocations du théâtre, les fastes des festivals, le chœur joué avec la population, sont des célébrations où le meilleur voisine parfois avec le pire. On peut oser, quand la fête est éphémère et que la technique aujourd’hui amplifie l‘irréel ; on doit rester discret quand il s’agit d’une présence plus durable.
Et puis, il y a la rencontre d’un monument avec un nouveau destin, une nouvelle fonction. Il n’y a pas ici de recette du succès ; elle ne peut être, en tout cas, suggérée par le seul souci de retrouver un partenaire argenté pour assurer l’entretien. Certes, l’on connaît de nombreux monuments, sauvés par une réutilisation pénitencière (Fontevraud), militaire (Montdauphin) ou hôtelière (paradors en Espagne). Mais la rencontre entre le monument et un nouveau destin culturel est évidemment plus attirante ; elle trouve sa place dans un siècle où les équipements culturels se font de plus en plus nombreux : centres de séminaires, musées, maisons de la culture… ; la palette est large et elle assure, aujourd’hui, des lendemains aussi facilement que les colonies de vacances, il y a 30 ou 40 ans. Il faut seulement une dose, une bonne dose de discernement pour éviter d’aller, tête baissée, dans le premier chemin ; les centres de colloques ne sont pas la panacée ; les musées non plus. Sait-on, qu’en France, il existe plus de 40 musées de la voiture ?
L’aventure des Centres culturels de rencontre est autre : son principe est de faire revivre un lieu en écho de son histoire, par l’exercice, dans ce lieu, d’activités culturelles diversifiées, parfois reliées sur un thème unique et d’y associer, le plus possible, la population régionale et le public des visiteurs dont il est trop vite dit qu’ils sont passifs. On a les touristes que l’on mérite.
Les Centres culturels de France, dont l’idée remonte aux années 1970, répond à une volonté d’ouvrir plusieurs voies :
– montrer que le monument ancien peut abriter un projet contemporain ;
– montrer que l’activité culturelle peut être ouverte aux visiteurs, à des visiteurs de plus en plus nombreux ;
– montrer qu’un monument, même sans racine « régionale », peut s’ancrer dans une perspective de développement ou de fierté régionale.
Les Centres culturels, qui sont, aujourd’hui, huit en France, ont, chacun à leur manière, et avec l’indépendance qui les caractérise, un champ d’activités passionnant.
Leur notoriété est grande, de plus en plus dans le monde, de plus en plus en Europe. Chaque Centre le sent bien qui, depuis quelques années, tisse des liens avec des partenaires. Le Creusot avec Iron Bridge, Arc-et-Senans avec le Grand Hornu en Belgique ou avec les mines de Wieliska en Pologne, frère, comme Arc, du patrimoine mondial, Rochefort avec les centres européens de la mer, et Villeneuve-lès-Avignon avec d’autres centres méditerranéens.
L’année 1988 sera décisive. À Arc-et-Senans, entre 80 et 100 responsables de monuments se réunissent pour créer, entre eux, un réseau, un système d’échanges, une entente. Ce sera un fait important dans leur vie que cette création d’une grande famille, entre professionnels, sous l’égide du Conseil de l’Europe et qui sera annoncée en octobre à Berlin. Ces Centres culturels, installés parfois dans des monuments anciens (Fondation Cini à Venise, Alden Bisen en Belgique…) auront aussi une vertu : celle de créer par une chaîne volontaire, une Europe de la Culture, plus efficacement, sans doute que par des directives, des normes ou des administrations. Une Europe qui doit tant au réseau des villes libres et des abbayes autrefois pourrait, demain, y trouver un aliment fort.

Serge Antoine (1988)

* Revue Travées, 1988, p. 3-4.

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