Bettina Laville Conseiller d’État sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006

Je vais commencer par une anecdote qui date de 1978. Je sortais d’une école assez vilipendée pour que je ne la nomme pas, et ma première réunion, au titre du ministère de l’Éducation, visait à être tancée par la Datar. J’arrivais donc un peu tremblante et j’ai été reçue par trois personnes : Serge Antoine, Bernard Latarget et Jean-Pierre Duport. Il s’agissait de monter toutes sortes d’actions entre l’Aménagement du territoire et l’Environnement et seul, un peu comme d’habitude, le ministère de l’Éducation renâclait et j’avais hérité du dossier. Je me suis un peu défendue, mais en fait, j’étais tout à fait d’accord avec eux, j’avais déjà compris que l’Éducation nationale ne se remuait pas assez pour l’environnement et j’ai fini par craquer – j’étais très jeune après, on ne craque plus – en disant : « Vous avez raison, je suis d’accord. » Tous les trois ont éclaté de rire, Serge m’a reconduite à la porte et m’a dit : « C’est dur les débuts dans l’administration », et je lui ai confié : « Oui, c’est très dur. Je me demande même si je vais rester. » Il m’a dit : « Vous savez, finalement, dans l’administration, on surmonte tous les obstacles quand on a une passion. » J’hésitais beaucoup, pendant deux ou trois mois, mais cela m’a fait rester. Je crois que c’est le message le plus extraordinaire que l’on peut donner à un très jeune administrateur qui s’interroge, c’est aussi un message de passion sur la fonction publique.
Un peu étonnée qu’on m’ait donné cette partie « territoire », mais très contente de la partager avec vous, j’ai donc décidé de vous parler de Serge dans ce territoire qu’est l’administration française. Finalement, c’est un peu autour de ce parcours administratif que j’ai le mieux connu Serge avant d’avoir eu l’honneur, avec mesdames Veil et Bouchardeau, de lui demander de présider ce que nous venions de fonder, c’est-à-dire le Comité 21.
D’abord, j’ai essayé de réfléchir en me disant que Serge était « territoire », et je ne reviendrai pas sur tous les témoignages précédents, mais pour symboliser un peu ce qu’étaient les territoires pour Serge, je dirais trois choses.
Serge, ne nous y trompons pas, occupait le territoire, mais il l’occupait quand il y avait un vide et qu’il considérait, avec sa culture, son humanité, sa connaissance de ce pays, de son territoire, de son aménagement du territoire, et sa connaissance du monde, qu’on ne s’occupait pas assez du problème X du moment. Et le problème X du moment devenait sa passion !… Je trouve que c’est un trait de caractère très particulier et très extraordinaire.
Tellement de gens envahissent leur propre territoire ou, même dans l’administration, envahissent le territoire des autres… mais lui, il occupait le sien et occupait des territoires qui étaient en jachère. Il avait horreur de la jachère, alors qu’il considérait qu’à un moment donné, le territoire en question devait être cultivé et que finalement, la création humaine, administrative, juridique, devait l’envahir pour en faire quelque chose, pour en faire un véritable sujet pour améliorer le sort des gens, de ce pays et de l’environnement. Jamais il n’envahissait le territoire car il était extrêmement respectueux du fait que c’était véritablement le peuple, les gens de la base, les associations, l’ensemble des acteurs qui, en fait, construisaient ce territoire et que nous, hauts fonctionnaires, devions être simplement des facilitateurs. C’est pour cela que jamais il n’envahissait un territoire lorsqu’il s’en occupait, mais qu’il était toujours respectueux de la parole des autres, du mot des autres et parfois, des sourires ou des chagrins des autres. En effet, je crois qu’il faut aussi se souvenir de sa grande humanité.
Et puis, encore plus étrange, dans ce monde étrange qu’est l’administration, il quittait les territoires quand il pensait qu’il avait transmis, quand il pensait que d’autres pouvaient faire aussi bien que lui. Et comme il était modeste, avec humour quand même, il disait très souvent : « Mieux que moi. » Nous pensons tous que ce n’est pas mieux que lui, mais il nous a transmis à nous tous beaucoup de choses parce qu’il avait fait, il avait joué son rôle, il avait construit et il pensait qu’il fallait que d’autres continuent à construire.
Voilà ce que j’aurais à dire sur les territoires, mais je voudrais, sur le territoire administratif, insister sur le fait que Serge a été un très grand administrateur de mission. L’administration de mission est un terme qui se perd. À cette époque où les Premiers ministres, quand ils sont énarques s’excusent de l’être, et quand ils ne le sont pas en font une gloire, on peut parfaitement considérer que l’administration est critiquée, souvent vilipendée, et parfois paraît très éloignée des gens malgré les efforts de proximité que l’ensemble des responsables administratifs pratiquent. Le problème c’est que l’on a oublié cette conception, rappelée par Jérôme Monod ce matin, de l’administration de mission, et là aussi, on rejoint le territoire. Quand il y a un vide dans l’action publique, il faut le remplir. Et c’est vrai que Serge a été véritablement ce formidable administrateur de mission ; à la Datar d’abord, cela a été rappelé par beaucoup, notamment par Jean-François Théry, au ministère de l’Environnement qui était au début administration de mission et qui, parfois, le reste encore.
C’est vrai que, de temps en temps, l’administration de mission produit ce que vous avez appelé du « droit gazeux » et comme la Présidente de la section des travaux publics du Conseil d’État est dans la salle, je ne ferai évidemment pas l’éloge du droit gazeux – bien que je m’y étais préparée – parce que je risquerai d’être tancée ensuite. Mais quand même, le droit gazeux permet parfois de mettre un peu d’esprit dans des textes sévères, et également un peu de novation dans des institutions qui sont souvent, sur nos sujets de développement durable, difficiles à appréhender sur le plan juridique, un peu « passion ».
Quand je pense à Serge, je pense souvent à ce vers : « Les nuages, les nuages, les merveilleux nuages », mais il ne faut pas croire que Serge était un rêveur, il était un homme d’utopie au sens le plus noble du terme. Il avait les pieds dans la réalité, la tête dans les nuages et le cœur à côté des êtres, de ceux qu’il estimait, de ceux qui lui étaient chers. C’est une de ses grandes qualités. En tout cas, il a illustré cette administration de mission de manière que je me permets de trouver totalement pleine d’enseignements pour les jeunes. Dans cet hommage, j’aperçois quelques jeunes, il faudrait qu’il y en ait plus parce que c’est évidemment cette grande leçon qu’il a à transmettre : l’administration est une mission qui honore complètement ceux qui la pratiquent, à condition, pensait-il, qu’elle ne soit pas paralysée par beaucoup de lourdeurs.
Serge, dans les nombreux territoires qu’il a investis, était un militant. Je l’ai vécu personnellement quand j’ai lancé le festival du film. Serge Antoine était de tous les festivals du film, pourtant j’étais une jeune militante inconnue à l’époque, mais cela l’intéressait. Je crois que le grand principe de Serge est que quand cela l’intéressait, il venait et ne se demandait pas à quel titre il venait.
Pour ma part, je l’ai connu dans les années 1980, il était proche de toutes les personnes qui avaient dirigé la France au cours des quinze dernières années. Il n’empêche qu’il a fait un compagnonnage extrêmement fructueux et riche avec Michel Crépeau, Huguette Bouchardeau, Brice Lalonde. Soyons francs, nous nous sommes beaucoup interrogés sur ses opinions politiques. Combien de fois ai-je entendu : « Mais finalement, Serge est-il de droite ou de gauche ? » Je ne crois pas qu’il était apolitique, mais peut-être savez-vous ce qu’il était ? Moi, je ne le sais pas, et je n’ai jamais voulu le savoir. Je ne pense pas qu’il était apolitique, mais il était quelque chose qui se perd aussi et qu’il faudrait largement réhabiliter, il était « asectaire ». Je crois qu’il s’en enorgueillissait et qu’il faudrait suivre cette leçon.
Pour finir, deux ou trois anecdotes, notamment des souvenirs personnels.
J’étais directeur de cabinet de la Francophonie. Là, c’est la manière de Serge de servir l’État. En effet, il se dit : « Il y a une grande cause et il y a une copine. » Il appelle la copine et lance la conférence de Tunis sur la francophonie et l’environnement. S’il y a eu, deux ou trois ans auparavant, à Marrakech un sommet des chefs d’État francophones qui s’est occupé d’environnement et de développement durable, c’est à cause de l’idée de Serge sur la conférence de Tunis.
Ensuite, sur la préparation de la conférence de Rio, je ne rappellerai pas le rôle éminent qu’il y a joué. Mais j’ai retrouvé un petit papier qu’il m’avait envoyé quand j’étais à Matignon au moment de Rio, je vous le lis parce que c’est tout Serge : « Bettina, ça va mal. Il faut alerter le président de la République. Les pays du Sud n’acceptent pas de reconnaître les méfaits de notre mode de civilisation, ça va capoter là-dessus. » Après, il me décrivait le point des négociations, et il terminait par cette phrase que je trouve superbe : « C’est normal. Comment a-t-on pu croire un instant qu’on ferait célébrer la pauvreté par les pauvres ? »
Un autre souvenir avant de terminer. C’était au retour de Rio et là, immédiatement, il se remet à l’ouvrage. Il fait, avec Martine Barrère, cet ouvrage tout à fait passionnant, la Terre entre nos mains, qui a été véritablement l’acte qui a complètement diffusé, en France, les résultats de la conférence de Rio. J’avais l’impression, à cette époque, qu’il avait une certaine hâte à ancrer les résultats de Rio dans notre pays si réticent au développement durable et qui, dans ces années-là, a pris quelque retard avant de reconnaître le concept. Cela a été considérable, et Serge est le plus grand acteur du post-Rio. Il a complètement animé ces cinq années, si bien que lorsque les trois associations se sont réunies pour devenir le Comité 21, Simone Veil et moi principalement, madame Bouchardeau étant déjà retirée de la présidence de son association, sommes tombées immédiatement d’accord pour lui offrir la présidence du Comité 21 qui avait eu deux patrons, couple improbable mais réel, Michel Barnier et Ségolène Royal.
Pour conclure sur les territoires, Serge a été le ministère de l’Environnement. Il faudrait dire à madame Olin et à ses prédécesseurs, et il faudra dire à ses successeurs, que lorsqu’ils prennent le ministère, ils sont un peu chez Serge Antoine. Je me permets de lancer l’idée qu’il faudrait peut-être matérialiser, d’une manière ou d’une autre, le fait qu’il a habité, au sens spirituel du terme, ce ministère.
Serge était un savant au sens d’Edgar Morin et ce qui m’a toujours fascinée c’est à quel point ce savoir ne l’entravait pas ; mais au contraire, il démultipliait avec une grande facilité ce savoir dans ce monde si complexe. Parfois, la complexité du monde nous inhibe mais lui, avec son optimisme naturel, cela le faisait avancer dans toutes sortes de directions où il ne se perdait pas.
Il m’a souvent fait penser à ce que la littérature allemande appelle un Wanderer, c’est-à-dire quelqu’un qui, à la fois, se promène, chemine et avance. Ce mot ne peut se traduire en français, mais ce Wanderer qui hante toute la littérature allemande, d’Hermann Hesse à Rilke, et à beaucoup d’autres, c’est celui qui, comme les artistes du Moyen Âge, marche et apprend sur lui-même, et apprend aux autres en marchant.
Quand on a comme cela l’art du voyage sans jamais s’arrêter, c’est qu’on a, au fond de soi, un immense équilibre. Je pense que sa famille lui procurait cet équilibre et il faut saluer ici cette famille qui lui a permis de faire tant de choses, en particulier Aline. Exactement comme les gens qui cheminent en semant des graines dont, parfois, nous ne sommes pas toujours tout à fait conscients, il faut dire qu’il ne s’arrête jamais, et ce que nous pouvons souhaiter c’est que le territoire de Serge continue de s’étendre.

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