« Au cœur de la Franche-Comté, Arc-et-Senans. La Saline de Chaux, trait d’union entre le passé et l’avenir, entre l’architecture, les ressources, les mœurs, les lois, le terroir et l’industrie

Auteur :   Serge Antoine

Source : revue du Conseil Général du Doubs  1986

Au cœur même de la Franche-Comté, la Saline royale d’Arc-et-Senans était, il y a vingt ans encore, visitée par moins de 10 000 personnes. Aujourd’hui, on en compte près de 100 000 par an, entre visites, fêtes et colloques. Elle a fait, trop longtemps, partie des souvenirs oubliés, tant il est vrai que les lieux de travail, les usines, fabriques et manufactures qui, pourtant, ont fait le XIXe siècle, n’avaient pas leur place dans la liste des monuments reconnus de l’architecture civile (châteaux et demeures), religieuse (cathédrales, abbayes, églises) ou militaire (citadelles) ; tout comme l’architecture rurale. Quelle nouveauté. Elle est, depuis 1984 « patrimoine mondial », classée ainsi parmi les 150 grands monuments mondiaux par les instances internationales : le seul des 150, dont l’origine est un lieu de travail.
Lieu d’industrie
Lieu de travail, la Saline l’a bien été. Ce que Ledoux y a créé il y a 200 ans ne fut pas un lieu de divertissement, mais bien une architecture industrielle :
Chacun se dit en riant des colonnes pour une usine ? Elles ne conviennent qu’aux temples et aux palais des rois. Que de préjugés à vaincre ! (Claude Nicolas Ledoux).
Contrairement à l’idée que s’en font bien des visiteurs à qui l’on a dit que Ledoux était un « architecte maudit » et de la Saline qu’elle était une usine à problème, la Saline royale a fonctionné pendant un siècle, durée bien plus longue que celle des établissements industriels d’aujourd’hui. Elle a même traversé la concurrence énergétique que, vers 1850, le charbon commençait à faire au bois de la forêt de Chaux, raison initiale de l’implantation de la Saline et origine d’ailleurs d’un des premiers pipe-lines industriels du monde (pour faire venir le sel de Salins à 17 kilomètres). La Saline a répondu à sa fonction : celle de produire, dans une manufacture d’État, le sel, denrée-clef, comme l’est le pétrole pour nos contemporains.
L’industrie est la mère de toutes les ressources. Rien ne peut exister sans elle si ce n’est la misère. Elle répand l’influence qui donne la vie Elle égaye les déserts et les forets mélancoliques (Claude Nicolas Ledoux).
Les ressources naturelles
Ledoux, homme d’industrie, se souciait de l’environnement. Il se référait souvent aux ressources, au milieu naturel avec ses limites et son équilibre. Pendant 10 ans, les grandes « fêtes du futur » qui se déroulaient à la Saline se sont efforcées de réconcilier le monde contemporain, oublieux, consommateur et pressé, avec la terre, les éléments, les matériaux qui façonnent le présent : l’année du vent, l’année du soleil et de l’énergie solaire ; l’année du patrimoine, beau mot oublié de ce que l’on lègue de génération en génération et que l’on conserve ou cultive en « bon père de famille » ; l’année de l’espace ; celle du bois et de la forêt.
Les premières lois sont celles de la nature ce sont celles qui assurent la salubrité aux habitants qui fixent leur bien-être sur une terre préférée (Claude Nicolas Ledoux).
L’architecture
Haut lieu de l’architecture, la Saline l’est, avant tout, et ce grand monument figurait parmi les sept plus grands monuments français jugés par Malraux sur la force de leur ambition.
Le XVIIIe siècle y rappelle de grands précurseurs, Vicence et Palladio ; l’architecture franc-comtoise y est aussi à portée de main. Tous les mouvements de pensée architecturale de notre époque et les plus opposés, disait Michel Parent – des fonctionnalistes aux néobaroques –, revendiquent Ledoux et s’arrachent l’honneur de le compter au rang de leurs précurseurs.
Architecture de pierre, architecture de bois aussi (quelles charpentes !) ; mais, architecture de symbole, architecture cosmique aussi par sa référence au soleil (le demi-cercle est construit « comme la course du soleil »), architecture enfin, de la volonté d’affirmation sociale.
L’imagination qui grandit tout et peut embellir, je dis plus, changer l’ordre immuable du monde rappelle pourtant à sa vue les objets les plus imposants… Ici, c’est l’Art qui développe les ressources des lieux c’est lui qui prépare l’abondance des siècles à venir (Claude Nicolas Ledoux).
La force de l’architecture de Ledoux c’est qu’elle va au-delà du bâti…
Souvent, je divaguerai sur des matières qui apparaissent n’avoir aucun rapport avec l’architecture. Que dis-je ? Est-il quelque chose qui lui soit étranger ? (Claude Nicolas Ledoux).
L’imagination prospective
Lieu d’imagination prospective, Arc-et-Senans l’est aujourd’hui pour tout ce que la Fondation Ledoux y développe dans son « Centre international de réflexions sur le futur » : rencontres et pédagogie pour que des sociétés comme les nôtres qui vivent dans le fantastique changement du monde, anticipent davantage et se préoccupent de l’avenir au-delà du quotidien. L’avenir international, bien sûr, celui de l’émergence de nouvelles nations, la Chine, le tiers-monde, l’avenir démographique et alimentaire, l’avenir des campagnes et des villes explosives.
Mais aussi l’avenir d’ensembles plus restreints : celui d’une commune, d’une forêt, d’une production locale, d’une entreprise. L’association « Futuribles » comme la Fédération mondiale des études sur le futur, le Club de Rome, ont été chez elles à Arc-et-Senans. Mais aussi, tous ceux qui, travaillant dans cet endroit calme, décident de consacrer un peu de leur temps à l’horizon des 5, 10, 20 ou 50 prochaines années.
Ce n’est pas un hasard si Arc-et-Senans est voué au futur. L’inachevé du demi-cercle construit n’est pas un inachevé de la Manufacture royale de 1778. Le cercle complet est une architecture imaginaire que Ledoux avait placée au cœur d’une ville nouvelle lorsqu’il disait, à la fin de sa vie, à ses contemporains : « Ignorez-vous ce qu’il en coûte à ceux qui osent changer la masse des idées reçues » et qui rappelait que « si les progressions particulières sont insensibles celles qui sont stimulées par des vues ultérieures qui s’associent à leur puissance sont très rapides ».
Lois et mœurs
Au carrefour des lois de la nature, des lois de la logique du monde, des lois de la société, l’architecture doit servir le corps social dans le grand théâtre de la vie, au-delà des privilégiés des premiers rangs (le théâtre de Besançon fut l’un des premiers après les théâtres antiques où l’œil – le fameux œil de Ledoux – voit la scène en quelque endroit que ce soit, des premiers aux derniers rangs de spectateurs).
Ledoux crut à l’ordre des choses et à l’ordre des hommes :
Un des grands mobiles qui lie les gouvernements aux résultats intéressés de tous les instants c’est la disposition générale d’un plan qui rassemble à un centre éclairé toutes les parties qui le composent.
L’ordre, non pas en tant que somme de règlements consacrant le passé reconnu ou la logique du présent, mais en tant que droit prospectif…
Cœur de la Franche-Comté
Franc-comtoise, la Saline l’est pour plusieurs raisons : son architecture a épousé (et l’architecte y a tenu) bien des caractéristiques de l’architecture comtoise et l’on retrouve, alentour, bien des échos de l’œuvre de Ledoux. Sa situation géographique, à la frontière du Doubs et du Jura, est bien au cœur de la région et le bâtiment fait corps avec la Franche-Comté. La remise en vie du bâtiment, depuis 15 ans, effectuée par le département du Doubs, la Fondation Claude Nicolas Ledoux, la région et l’État est, d’abord, une œuvre de réenracinement. Dans ses murs, isolée, la Saline était, sans doute, un questionnement insolite du territoire qui l’entoure. Elle fait partie maintenant du patrimoine régional ; colloques et réunions s’y déroulent en permanence et les jalons culturels de l’été rassemblent des foules bien régionales ; le festival de musique de Besançon, les « fêtes du futur » et les fêtes du ciel ont attiré, chaque année, plusieurs dizaines de milliers de personnes.
Cette irrésistible montée d’Arc-et-Senans est un signe de reconnaissance d’un grand monument sorti de l’oubli. Mais, elle permet aussi à la Franche-Comté d’avoir une porte d’entrée sur ses richesses naturelles et historiques.

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