Au sommet ‘Planète terre’ René Dubos aurait dû être présent

Auteur : Serge Antoine

Source : Ingénieurs de la vie. Février 1992

 

Conseiller référendaire à la Cour des Comptes, Serge Antoine a été à l’origine des premières structures françaises de l’environnement dès 1967. Responsable, au Ministère de l’Environnement, de la Recherche puis des Affaires internationales, il est aujourd’hui conseiller spécial du secrétaire général des Nations Unies pour la Conférence mondiale environnement-développement (CNUED ou UNCED).
Serge Antoine rédige actuellement le 2e tome d’une anthologie des auteurs francophones ayant ouvert la voie à l’environnement. René Dubos y figure en bonne place au rang des pionniers. C’est pourquoi il a accepté aussitôt de nous adresser, alors que nous achevions la rédaction de ce spécial à la fin de février, le présent témoignage de son admiration pour celui qui, plus que tout autre, « aurait dû être » au Sommet de Rio, trois mois plus tard.

Le destin est ingrat. Il fait rater, à ceux qui devraient être là, les rendez-vous qu’ils auraient aimés et leur garde tout juste la place du souvenir. Peut-être est-ce une manière de nous interpeller pour faire quelque chose ? A nous de cultiver le souvenir suffisamment fort pour que René Dubos soit quand même bien là, par exemple, à Rio de Janeiro en juin prochain. Le « Sommet de la planète Terre » l’y attend, lui qui était, vingt ans auparavant, présent à la Conférence de Stockholm et à ses réunions préparatoires où je l’ai connu.

Car ce nouveau sommet sur l’Environnement – et le Développement, cette fois – ne peut pas avoir lieu sans lui. Sans cet homme qui rappelait sans cesse qu’il n’y aurait pas de politique d’environnement sans politique sociale, sans changements des comportements sociaux, et que la protection de la nature n’avait de sens qu’avec la société elle-même. Et qu’il fallait jouer à l’échelle du monde entier.

J’ai connu René Dubos, bien avant sa « célébration de la vie » et pas seul : avec Barbara Ward, pour qui j’ai traversé l’Atlantique pour une journée à Vancouver. Buckminster Fuller (1) pendant trois étés, si à l’aise dans le tridimensionnel autant que sur l’avenir du globe et, bien sûr, Margaret Mead (2), cette ethnologue, notre berger. Ces quatre, ensemble, se sont donnés tellement que ce fut une joie de les voir si enthousiastes préparer, bien en amont, ce rendez-vous de Stockholm avec une fraîcheur de jeunes militants.

Tous les quatre – dont aucun n’est aujourd’hui de ce monde – étaient en dialogue imperceptiblement permanent avec Maurice Strong, responsable de la Conférence de 1972, et à qui on a confié cette Conférence de Rio déjà baptisée « Sommet de la planète Terre » par ses enjeux, le nombre des grands leaders nationaux de 170 Etats et la présence de vingt à vingt cinq mille participants. Cette présence, inattendue pour les experts de la négociation internationale, était aussi, en 1972, l’un des atouts de la Conférence de Stockholm et il fallait y être pour voir toute une jeunesse d’alors peupler cette petite capitale scandinave, apportant avec eux leurs espoirs pour un monde meilleur.

René Dubos, et les trois autres, n’affectionnaient pas les tribunes officielles, ni les discussions des délégations nationales, ni les rouages de « l’establishment » international. Ils préféraient pousser, de toutes leurs forces, vers la nécessaire unanimité au niveau de la planète. Ils étaient là, pratiquement tous les soirs, au contact direct avec les jeunes, au long coucher du soleil nordique, pour dire au monde leur foi dans l’humanité que leurs craintes pour le « mal-environnement ».

René Dubos aura sa place à Rio, bien au-delà du jour anniversaire des 20 ans de la Première conférence, le 5 juin. Dans ce monde où les faits ne poussent pas les lucides à l’optimisme, quand il s’agit de la terre, des mers, de l’air et surtout des choses de la vie ; dans ce monde où le dialogue Nord-Sud est impitoyable et mal posé, un livre sera là, bien présent : Nous n’avons qu’une Terre, écrit par lui et par Barbara Ward, lady Jackson. L’optimisme obstiné des quatre piliers de Stockholm, les délégués en auront bien besoin aujourd’hui pour surmonter les craintes ou les timidités, alors que nous allons pourtant droit – mais trop lentement – vers un gouvernement mondial requis par l’inévitable nécessité d’une gestion mondiale de la terre.

Entre Stockholm et Rio, la devise a d’ailleurs évolué. Le « nous n’avons qu’une Terre » est devenu « la Terre entre nos mains. C’était le vœu de René Dubos qu’il en soit ainsi ; c’était aussi sa certitude : celle d’une profonde confiance dans l’homme, sûr qu’il choisira la voie de la raison. Rien, aucun monde en perdition n’était pour lui irrémédiablement perdu, même pas la ville dont on sait, depuis vingt ans, combien dans les mégapoles et les agglomérations du tiers monde au rythme de croissance accéléré – cinq fois au moins celui des Européens au plus fort du XIXe et du XXe siècles – elles implosent et échappent aux responsables. Incorrigiblement optimiste, René Dubos disait : « il faut stopper cette croyance quasi-universelle aux dangers de la vie citadine ».

René Dubos était à Paris en 1981 à ma demande pour les Assises internationales de l’environnement. Il y était venu avec son épouse, heureux d’être en France, dans un pays qu’il n’avait jamais renié ni, surtout, culturellement quitté. Une France pourtant, qui n’a jamais fait l’effort de le connaître et de reconnaître qu’il est, dans le monde contemporain, l’un de ceux auxquels l’environnement doit tout.

Il y était venu, comme toujours, avec sa modestie, à l’écoute de tous, attentif et jamais sûr de lui ; mais sûr des choix que l’homme prendrait en fin de compte et sans doute en temps utile. C’était déjà avancer le « principe de précaution », l’un de ceux qui seront reconnus à Rio. « Nous devons nous résoudre à devoir faire des choix et prendre des décisions sur des bases incomplètes de connaissance ». Son optimisme, il le fondait sur le constat que l’humanité évolue et qu’elle s’adapte vite. Tant pis pour les transitions : « tant du point de vue biologique que du point de vue social, l’expérience du père a de moins en moins de valeur pour le fils ».

Sa confiance en l’homme était très liée aux principes de liberté dont il fondait la vertu sur l’expérience des sociétés, attentif qu’il était au pluralisme du monde pourtant de plus en plus un : « l’immense diversité des aspirations sépare l’espèce humaine des autres espèces animales ». Dans le grand pari de l’homme, il partait gagnant sans, à aucun moment, songer à mettre en veilleuse la lucidité du scientifique et celle de l’homme de bon sens, jamais séparées chez lui : « il nous faut, disait-il, en concluant son intervention de 1981, le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ».

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(1) (NDLR) Célèbre architecte américain à qui l’on doit notamment le Pavillon des Etats-Unis à l’exposition universelle de Montréal, en 1967
(2) (NDLR) Elle présidait à l’époque, l’Institut des sciences pour l’information publique des Etats-Unis

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