Jean-Paul Delevoye Médiateur de la République sur Serge Antoine

Journée d’hommage à Serge Antoine le 4 octobre 2006
Merci de m’avoir invité à participer à cette journée en mémoire de Serge Antoine.
Je voudrais, d’une seule phrase, rendre hommage à Serge Antoine. Lors de la réunion des Prix Nobel à Petra (Jordanie), Elie Wiesel disait : « Quand je rentrais de l’école, ma mère ne me demandait jamais si j’avais bien répondu. Elle me demandait toujours si j’avais posé la bonne question. » Selon moi, une des caractéristiques fondamentales de Serge Antoine est qu’il posait toujours les bonnes questions.
Lorsque j’étais président de l’Association des maires de France, j’avais la même passion que Serge Antoine. Lui était un géographe et cherchait à anticiper les variations du temps, mais quelque chose nous préoccupait plus encore et n’a fait l’objet d’aucune étude, à savoir l’évolution des comportements des personnes. Nous savons tous, et nous pouvons tous faire référence aux plus brillants esprits pour savoir quelle est la relation entre l’argent public et la croissance, entre la politique publique et la création d’emplois, mais personne n’analyse les effets comportementaux des politiques publiques. Souvent, j’ai eu des discussions avec lui sur l’analyse que j’avais faite des élections municipales de 1995 qui tournaient, en réalité, autour d’un seul slogan, qui a fait florès depuis : la fracture sociale. À l’époque, il y avait une adhésion collective sur comment vivre avec l’autre. Six ans plus tard, en 2002, toutes les campagnes municipales tournaient autour de la sécurité, ce qui veut dire : comment me protéger de l’autre ? Nous étions passés, en six ans de temps, de la volonté de vivre avec l’autre au refus de vivre avec l’autre qui gênait mon confort et mon quotidien.
Nous devons être attentifs à tous ces paradoxes dans lesquels nous vivons aujourd’hui. Toutes nos forces économiques sont en train de faire exploser nos frontières, le soleil ne se couche plus sur un espace économique d’entreprises. A contrario, l’obscurité frappe un grand nombre de nos concitoyens. Nous sommes aujourd’hui en train d’avoir les plus belles illusions, les plus beaux rêves offerts par la science et chaque jour, sur nos écrans de télévision, nous sommes obligés d’accepter que dans l’humain, il y a de l’inhumain. Nous sommes en train d’avoir un phénomène « ciseaux » de la planète qui fait que cette augmentation de la démographie crée la rareté de l’espace, de l’eau, etc., pendant qu’en même temps, le développement économique crée une force exponentielle de l’offre, de l’abondance. Nous allons avoir, en même temps, de plus en plus de fragilité et de moins en moins de turbulences ; nous sommes dans des horloges à rythme différent. Et aujourd’hui, il convient de restaurer le politique, car si les États n’ont pas d’âme et n’ont que des intérêts, on voit bien qu’aujourd’hui, la perception – à tort ou à raison – de l’impuissance du politique qui présume de son utilité va nous précipiter dans l’extrémisme.
Le fait d’avoir quitté le champ des convictions, et Serge Antoine était un homme de convictions, nous fait basculer sur les émotions. Nous ne cherchons plus à être convaincus du changement climatique, mais nous sommes complètement paralysés sur une inondation qui frappe un village. Ce champ de l’émotion est en train de nous ouvrir toutes les portes du populisme. Si je dis cela sur « Territoires et acteurs », c’est que si nous ne croyons plus à la réussite du collectif parce qu’il n’y a plus de vision politique, plus de croyance dans la réussite du collectif, qu’il s’agisse d’une entreprise, d’une famille, du monde ou d’un État, pourquoi alors accepter des devoirs qui sont, en réalité, des efforts pour un collectif qui ne nous assure pas un avenir meilleur ? À partir de ce moment-là, je refuse d’être citoyen et je cherche à être consommateur de droits. Qu’est-ce que le collectif peut m’apporter comme droits pour augmenter mon confort personnel ? Aujourd’hui, on va même, dans cette citoyenneté de droits, jusqu’à revendiquer le droit de contester le droit. « Tu conduis sans permis, tu n’as pas le droit. – J’ai le droit de nourrir ma famille. » « Tu mets ton huile dans l’égout, ce n’est pas bien. – J’ai le droit de faire les vidanges de ma voiture. » On voit bien qu’aujourd’hui, nous sommes dans un paradoxe où on refuse d’être un citoyen local donc, un responsable de son territoire, tout en étant formidablement attiré par la citoyenneté mondiale. « Je comprends le changement climatique, je comprends la solidarité nécessaire, mais je refuse de faire des efforts sur mon territoire. »
C’est quelque chose qui me paraît, aujourd’hui, un des éléments les plus porteurs de Serge Antoine. Pour ma part, j’avais donné ce triptyque en disant que je suis très inquiet de voir aujourd’hui que les trois moteurs qui font un citoyen sont retournés à l’envers. Premièrement, l’espace qui est négatif, « je vis dans un espace qui devient de plus en plus agressif ». Deuxièmement, le temps, « l’avenir est de plus en plus incertain ». Troisièmement, l’autre qui est « mon concurrent, mon adversaire, celui qui me coûte des impôts, celui qui va voler mon emploi, celui qui gêne mon confort quotidien ». L’adhésion à une cause environnementale, qu’il s’agisse de la protection de l’eau, de la réhabilitation d’une rivière comme la Bièvre, fait que, paradoxalement, si on se déchire sur des intérêts personnels, on peut se rassembler sur un projet et on inverse les moteurs. « Mon action crée un avenir positif, mon espace devient quelque chose de plus agréable au fur et à mesure que j’agis et l’autre devient un partenaire qui peut réussir collectivement ce à quoi j’aspire, à savoir un environnement meilleur. »
On voit bien qu’à un moment ou un autre, le défi le plus important de l’humanité qui sera, certes, sur l’aspect juridique des choses, sur le bien monétaire commun est de retrouver la confiance dans une institution de proximité que peut être une intercommunalité, une mairie ou un pays. Si l’on ne croit plus aux institutions, on ne croit plus à la force du droit et on va revendiquer le droit à la force. Monsieur Bush qui ne croyait pas à la force du droit de l’ONU a revendiqué le droit à la force des armées américaines pour envahir l’Irak. Si en tant que voisin, je ne crois pas à la force du maire pour régler mon problème, je revendique le droit à la force. Nous voyons bien que cette mécanique aujourd’hui fait que nous basculons, tout doucement, de la discussion à la confrontation et à la loi du plus fort.
Très mécaniquement, devant nous, et de façon hypocrite, on évite, et on reste dans des débats schématiques entre répression et éducation. Mais à quoi sert l’éducation si on n’a pas les limites de la répression ? Et à quoi sert la répression si on n’a pas la pédagogie de la sanction ?
Dans cette affaire, Serge Antoine avait cette vision extrêmement bénéfique de faire en sorte que l’on puisse transformer chaque personne en acteur responsable de son avenir. Cela veut dire aussi que peut-être, il faut que nous posions des questions totalement impertinentes. Ce droit à l’impertinence polie qu’avait très calmement Serge Antoine. Nous sommes tous aujourd’hui dans quelque chose d’incroyable, nous avons tourné le dos à nos instituteurs du XIXe siècle qui disaient qu’un problème bien posé est à moitié réglé. Serge Antoine avait l’habitude de bien poser les problèmes. Nous avons un talent fou pour mal poser les problèmes parce que nous nous autocensurons et refusons de regarder les choses en face. Or, la vraie peur du XXIe siècle, ce n’est pas la peur de l’allongement de la vie, mais c’est la peur de la mort sociale, du déclassement, de l’inutilité sociale. Et nous sommes bien obligés d’imaginer qu’aujourd’hui, à côté des liens marchands, il faut peut-être des liens non marchands, pour faire en sorte d’être fiers de ce que nous réalisons, même si ce n’est pas en contrepartie d’un salaire ou d’un statut social, pour faire en sorte d’être utile à quelque chose et peut-être à un projet de proximité.
C’est peut-être le plus beau cadeau que nous pourrions faire à nos concitoyens, et construire ou reconstruire aujourd’hui leur dignité perdue. C’est peut-être le plus bel hommage que nous pouvons rendre à Serge Antoine.

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